‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 10 sur 116 · PARTOUT LES POPULATIONS · texte numérisé non relu

PARTOUT LES POPULATIONS

Cet étonnement cessera quand on aura lu ce qui va suivre. Écoutez M. ALLARD, chcf dc la police de sûreté :

« J'ai annoncé souvent à la commission executive, avant les événements de juin, que les montagnards se réunissaient, qu'ils avaient de la poudre et des balles. »

— Votre nom ■? — allard. -*- Voire qualité ? — Commandant du génie de Tarmée de paris. — Parlez :

« D. Vous dites que les moyens de défense du faubourg Saint-Antoino étaient préparés de lonijue main, même exécutés avant la prise d'armes; qu'entendez-vous par là ?

» R. La manufacture de poudre que j'ai citée en est une preuve; le nombre et l'art des barricades en sont une autre... »

Maintenant, c'est m. Bertrand, lieutenant dans la 2® légion, qui va parlçr :

« Le 2.3 juin, nous fûmes envoyés à la Porte-Saint-Denis, où nous enlevâmes la barricade sans peine; mais après la prise nous reçûmes des feux bien nourris de la maison Jouvin, qui fait le coin du boulevard. Quand nous arrivâmes, il n'y avait ni garde mobile, ni la troupe, qui n'arriva qu'à deux heures et demie. »

A M. Bertrand va succéder m. d'haussonville, ancien député ; il s'exprime ainsi :

(( Le 2.3 juin, il fut question de diriger des troupes sur Paris. Le sa-

mc'li, plusieurs détaclienients étaient réunis au cliei-lieu de canton. J'allai à Melun. Le préfet dit qn'il n'avait reçu aucun ordre. Je lui conseillai d'appeler les gardes nationales an chef-lieu de département, il kefusa, sous PRÉTEXTE QUE LES ORDRES MANQUAIENT. On pouvait réunir 10,000 hommes, gardes nationales, troupes de ligne, et les mettre le lendemain dans Paris. Le préfet se décida evjin ; il signa les ordres... Mais il se ravisa bientôt, et, au lieu de. nous confier ces ordres, et à quelques personnes venues avec moi, il nous dit qu'il les enverrait par les ordonnances ordinaires, par des gendarmes. L'idée me vint à l'instant que les ordres n'arriveraient pas, et, en effet, il y eut des conti-e-ordres. »

Au tour de m. joibert. ancien directeur de roctroi do Paris :

H Si nous avions eu la MOINDRE FORCE avec nous le vendi-edi (23 juin), AVANT DEUX HEURES DE RELEVÉE, nous cussions empêché les barricades de s'élever. Les gardés naljonaux ne voyant venir aucune troupe, ne sont DÉCOURAGÉS, el la PLUPART SONT RENTRÉS CHEZ EUX. // y avait ru hénlation de la part des insurgés, la grande barricade enlevée vendredi soir par la ligne el la garde nationale, n'a été recammencée que le lendemain f24 juin}, à cinq heures du matin. >)

Esl-il \me déposition plus précise, plus yecoblanlc, qui melte plus à découvert ou la coupable négligence ou les coupables desseins du ministre qui était chargé de veiller à la défense de Paris, de l'ordre et de la société ? Le 23 juin, à deux heures, pas la « moindre force. » quand la « moindre force » eût suffi pour empêcher les « barricades de s''élever » et « les gardes nationaux de se décourager, » pour prévenir l'effusion de tout le sang versé pendant quatre jours ! Et la preuve que l'insurrection était prévue, c'est encore le témoignage qui va suivre... Ce témoignage est celui de M. LALANNE, directeur des ateliers nationaux :

« J'ai fait connaître que si on ne prenait pas une grande mcnirc immédiate, «lie crise était inévitable. . . »

M. MARIE est ministre de la justice ; son témoignage n'est donc pas suspect et peut être invoqué sans qu'il y ait lieu de craindre qu'il soit récusé : recueillez-le :

" Le 22, voyant l'agitation, j'écrivais de ma main au ministre de la guerre :

« La journée et la soirée ont été très agitées; cela me donne des inquié- » tudes pour demain. Prenez toutes vos mesures. »

DOCUMENTS POUU L'HlSTOIPiE. 39

') On m'a dit que dès demain à six lieuros il y aura des ouvriers en grand » nombre sur la place du Paiitliéon, envoyez au Luxembourg deux régi- « inents d'infanterie et un de cavalerie. »

» Le général fut-donc averti.

» Dès le lendemain il était /nrcsfi du coniiiiandcntcnt général. »

Dès le 22, c'est M. Marie qui le déclare, M. le ministre de la guerre avait été averti de prendre toutes ses mesures : dès le 23, M. le général Cavaignac était investi du commandement général; il avait donc ainsi tous les pouvoirs militaires, auxquels le décret tlu lendemain de l'Assemblée nationale n'a rien ajouté.

La déposition de m. maurast. niaife de Paris, est naïve; la voici :

« Les barricades se faisaient PAISIBLEMENT. ..

En vérité, nous n'eussions pas cru à tant d'ingénuité de la part de M. Armand Marrast! « Les barricades se faisaient « PAISIBLEMENT. »

Eh mordieu! c'est précisément ce qui n'aurait pas dû avoir lieu.

Pourquoi donc se laisaienf-elles paisiblement? Pourquoi ne pas les empêcher ?

Mais cet aveu est moins naît" qu'il le paraît. Le but de cet aveu, c'est d'accuser indirectement la Commission, c'est de faire retomber sur ses membres toute la responsabilité de l'insuffisance et de l'absence des mesures ; c'est de justifier le décret du 24 juin, qui a délégué au général Cavaignac tous les pouvoirs exécutifs ; c'est de légitimer sa dictature ; c'est enfin de le faire considérer comme le sauveur de Paris, de l'ordre, de la société !

Si habilement ourdie qu'elle ait été, la trame du National ne peut cependant parvenir à cacher tous ses fils.

« Siles barricades ne s'étaient pas faites PAISIBLEMENT, » si la Commission executive n'avait pas été suspecte d'imprévoyance, de négligence ou de connivence, il n'y aurait eu ni moyen ni prétexte de lui enlever le pouvoir pour le remettre h qui?... au ministre de la guerre, que la Commission executive avait investi la veille du commandement

iO 184^.

général... à l'illustre épéedu-Yo^/o/a//. C'est là un compte a régler entre le général Cavaignac et la Commission executive. Il se réglera.

La déposition qu'on va lire est celle de m. moreau, représentant du peuple, ex-maire du 8" arrondissement : elle est importante :

« Le jeudi soir, 22 juin , il vit la foule, 2,000 persuiiues euvirou , on s« (lùnnait rendez- vous pour le lendemain. On commença effectivement les barricades le lendemain. M. Recurt vint de bonne heure à la mairie. Le témoin donna des ordre» qui furent mal exi'cutés par un emploj'é de la mairie. Il partit lui-mêmeet fit démolir des barricades commencées. Le rappel amena peu de gardes nationaux, deux ou trois cents. Demande d'un régiment de ligne, M. Recurt dit que cela ne le regardait pas.

» L'émeute se consolida, on vint dire à la mairie qu'il fallait marcher contre l'Assemblée nationale. Pour ^on compte il refusa. Des gardes nationaux furent FORCÉS de prendre part aux barricades.

» A deux heures, le vendredi, lîeslay vint. Il fut prié de faire envoyer du monde : il prit des notes et partit. L'n seul commissaii-e de police rendit des services au témoin ; à deux heures et demie, une forte patrouille de trois cent cinquante hommes vint à la mairie. La nuit arriva. MM. Recurt et Bixio vinrent vers quatre heures. MM. Garnier-Pagès et Pagnerre arrivèrent en disant : « Soyez tranquilles^ on va vous envoyer du secours, v RIEN N'ARRIVA.

)) ... En résumé, si le faubourg Saint-Antoine n'avait pas été abandôKîîe et laissé sans forces, la bataille ne s'y serait pas livrée, M. Moreau eût tout maintenu. »

On le voit! tous les témoignages sont unanimes : ils s'accordent tous sur ces deux points :

L'insurrection était prévue ;

L'insurrection était facile à prévenir!

Les deux dépositions qu'on va lire sont instructives : ce sont celles de m. pagnerre, secrétaire du fjouvernement provisoire, et de M. PAMSSE, directeur de la police de sûreté générale au ministère de Vintéricur; elles montrent h quelle circonstance a tenu l'insurrection qui a ensanglanté Paris pendant quatre jours et plongé la France dans l'angoisse, la stupeur et le deuil :

M. PAGXEKRE. . M. TANI^SE.

'< Je pense que si l'ordre d'arrê- a C'est le 22 juin, à SEPT HEU-

ter les 56 délégués et Pujol avait R?^S DU SOIR, que j'ai reçu l'or-

été excculë, on aurait probablement dre écrit de M. Recurt , date du

}>revenii l'insurrection. L'ordre d'ar Luxembourg, pour faire arrêter les

rêter Pujol et quatre autres indivi- 56 délégués du 12'" arrondissement,

dus fut donné directement au pré- J'ai fait faire Tordre ; j'ai voulu le

fet de police; mais l'ordre d'arrC'ter .l'aire signer, dans la soirée, à M.

les 56 délégués des ateliers- natio- Recurt ; mais je n'ai pu obtenir sa

nauxfutdonTiélejeudi22,ANEUF signature, PARCE QU'IL ÉTAIT

HEURES DU MATIX, h M. Re- A DINER. >• curt hii-mniie. »

M. Recurt était à dîner! C'est parée qu'il était h dîner qu'uu ordre important qui aui'ait pu empêcher l'insurrection, que cet ordre important ne s'exécute pas !

Cet ordre important est donné par la Commission executive à M. Recurt lui-même, à NEUF HEURES DU MATIN.

A quelle heui'e est-il signé ?

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