février
Les discussions les plus utiles s'épuisent; c'est en-ces
termes que VOpinion publique ferme le débat qu'elle avait ouvert et qu'elle résume ainsi :
« Voici les points sur lesquels nous restons en dissidence avec la Presse • » Nous croyons que la France coi>serve toute la liberté de son initiative, et que le vote universel pourra, en droit comme en fait, pourvoir aux nécessites de la situation ; et, sans condamner d'avance comme sans entourer d'un culte idolâtre la Constitution de 1848, nous mettons l'intérêt de la France et le vote universel, éclairé par l'expérience, au-dessus de tous les faits et de tous les individus. Nous oucrons une issue légale pour éviter les trouées révolutionnaires.
» La Presse croit le contraire. Elle veut enfermer la France dans la Constitution de 1848, et en jeter la clé dans Vabime. Elle ne reconnaît en aucune façon, et quoi qu'il arrive, à la volonté nationale la faculté de sortir du cercle tracé d'avance, et elle regarde le vole universel, quant aux questions d'organisation politique, comme épuisé pour trois ans, et comme frappé de déchéance. Elle ferme l'issue légale, et ne s'aperçoit pas rpte si la situation devient impérieuse, elle nécessite la trouée révolutionnaire. »
Nous croyons fermement que les gouvernements sout faits pour les peuples, et non les peuples pour les gouvernements ; nous croyons qu'il n'y a de gouvernements forts que les bons gouvernements ; nous croyons qu'il n'y a de gouvernements de droit que les gouvernements de fait qui ont légitimé leur naissance par leurs œuvres; ce n'est donc pas à nous que viendra jamais la pensée de restreindre la liberté d'initiative de la France. Si Paris a pu imposer à la France, sans la consulter, une forme de gouvernement improvisé, assurément la France, en renversant ce gouvernement, ne ferait que prendre sa revanche ; mais de ce que la France a incontestablement ce droit, s'ensuit-il qu'elle aurait raison de l'exercer? — C'est ce que nous ne pensons pas.
Le lendemain du 24 février, la France pouvait prolester contre l'usurpation de Paris :
Elle le pouvait en refusant de ])ayer l'impôt.
Elle le pouvait en maintenant dans leurs fonctions et sur leurs sièges les fonctionnaires destitués, les magistrats révoqués.
Elle le pouvait en armant ses gardes nationales et en les faisant marcher sur Paris.
Elle ne Ta pas fait !
Elle pouvait refuser de prendre pari aux élections du 23 avril, qui n'avaient lieu (iu"en \ erlu d"un décret du gouvernement provisoire.
Elle pouvait, si elle consentait à voter, écarter tous les partisans du principe répuiilicain et n'élire que des partisans déclarés du principe monarchique.
Elle ne l'a pas fait !
Plus tard, enfin, elle pousait s'abstenir de concourir à l'élection du président de la République, en se fondant sur ce motif que la Constitution n'avait pas été préalablement soumise à son acceptation.
Elle pouvait protester encore sous une autre forme en votant pour l'un des noms frappés de proscription.
Elle ne l'a pas fait !
Non-seulement elle n'a protesté ni directement ni indirectement, sous aucune forme, mais elle a, au contraire, formellement adhéré en votant avec élan pour Louis-Napoléon Bonaparte. C'est ce qui ne saurait être contesté.
Maintenant que la France a laissé s'accomplir sans protestation tous les actes par lesquels les douze mois qui se sont écoulés entre le 24 février 1848 et le 24 février 1849 marqueront dans Thisloire de nos révolutions périodiques, qu'est-ce que la France a de mieux à faire?
Ici ce n'est pas une question de droit que nous posons. c'est simplement une question de conduite.
Eh bien ! nous répondons sans hésiter : ce que la France a de mieux à faire, c'est d'accepter la Constitution de 1848, sauf à la reviser à la fin de 1851, aux termes de l'article 111, lequel a prévu et déterminé le cas de révision.
Non pas que nous trouvions cette Constitution bonne, mais parce que nous préférons encore la Constitution la plus mauvaise qu'on peut améliorer, à la révolution la meilleure qu'on n'est jamais certain de pouvoir contenir.
Or, le jour où l'on sortira, sous quelque prétexte, sous quelque forme que ce soit, de la Constitution de 1848, il ne
faut pas s"abuser, ce sera pour entrer dans une révolution nouvelle.
Cela est évident, cela est nianileste, cela est clair comme le jour, cela est démontré comme il est démontré qu'il y a trois prétentions dynastiques en présence :
La Légitimité,
La Régence,
L'Empire.
Non, certes, nous ne voulons pas « enfermer la France « dans la Constitution de 1S4S, » mais puisqu'il existe un article 111 qui est une issue ouverte pour sortir de la Constitution sans etîraction, sans violence , sans coup d'État, sans usurpation, sans insurrection , nous disons : sachons attendre patiemment jusqu'à la fin de 1851 ; complétons l'expérience ; le temps qui lui sera consacré ne sera pas perdu pour l'avenir.
Une issue légale exislc : — Tarticle 111. Sous le prétexte de l'ouvrir plus grande, c'est vous (jui voudriez la fermer! Et vous ne voyez pas qu'en la fermant, vous ouvririez la « trouée révolutionnaire ! »
Il ne suffit pas de reconnaître la volonté nationale; il faut encore lui donner un moyen pacifique de se faire jour, un moyen régulier de s'exprimer.
Or, c'est ce moyen qui n'existe pas, et la preuve qu'il n'existe pas. c'est que lorsque nous vous demandons de préciser dans quels ternies la question devrait être posée à la France, vous gardez le silence !
Interrogez la France, demandez-lui laquelle des deux formes de gouvernement lui inspire le plus de confiance :
De la République?
Ou de la Monarchie ?
La France vous réponflra : — La Monarchie.
Mais quand la France vous aura fait cette réponse, la question ne sera pas résolue, car si la Légitimité a ses partisans dévoués, la Régence et l'Empire ont aussi les leurs.
La question n'est donc pas simple, elle est complexe et très complexe ; c'est là ce qui vous égare, et c'est pourquoi
la France gartiera la Réi)ul)li(iiu', au moins jusiinau ternie assigné à la révision par rartiele III dv la Conslilulion.
Et la France fera bien!
Aujourcriiui, si la France était consultée, ainsi que vous le demandez, savez-vous ce qu'elle ferait?
Les électeurs des campagnes, qui sont aux électeurs des villes dans la proportion de 7 à 1, nommeraient L.-N. Bonaparte Empereur des Français, comme déjà, le 10 décembre, ils l'ont élu Président de la République.
Est-ce cela que vous souhaitez?
En 1852, à l'époque fixée pour la révision de la Constitution, la France saura à quoi s'en tenir sur la forme de gouvernement le mieux appropriée au progrès de ses mœurs et de ses idées ; en 1852, la France saura à quoi s'en tenir sur TElu du 10 décembre; en 1852, une grande et double expérience aura été accomplie ; en 1852, la France pourra modifier la Constitution de 1848, la changer, l'abroger, sans s'infliger à elle-même l'humiliation d'un honteux aveu, d'un injurieux démenti.
Attendez.
.3 mnrs 1849.
L'Assemblée constituante a été nommée par neuf millions d'électeurs. Neuf cents représentants ont concouru à la discussion ou au vote de la Constitution. Il se peut que la Constitution ne soit pas bonne, mais il est incontestable qu'elle est régulière.
Elle eût été revêtue, après le vole du 4 novembre 1848 et avant l'élection du 10 décembre, de la sanction du peuple, qu'elle n'en serait ni moins imparfaite ni plus solide, car si Ton admet une souveraineté supérieure à celle qui s'est déléguée, il faut admettre que cette souveraineté suprême aura toujours le pouvoir de révoquer ce qu'elle aura sanctionné. Fermons donc sans retour ce débat sans fin.
23 février 1849.
En industrie, tout est calculé pour économiser le temps; en politique, il semble que tout soit calculé pour le perdre.
Aussi, tandis que l'industrie compte chaque jour un progrès nouveau, la politique n'en fait-elle aucun.
Ce que dix hommes faisaient, l'industrie n'a pas de cesse qu'elle ne soit arrivée à le faire faire par un seul ; ce qu'un seul pourrait faire facilement, la politique s'ingénie à le faire faire laborieusement par dix.
L'industrie veille et ne délibère pas ; la politique délibère et ne veille pas.
L'industrie hâte les solutions, la politique les ajourne.
L'industrie surmonte les obstacles, la politique les élude.
L'industrie épargne les forces et l'argent, la politique les prodigue.
Tout vérifier, tout simplifier , telle est, grâce à la concurrence, la règle de l'industrie.
Tout nier, tout compliquer, telle est. faute d'émulation, la loi de la politique.
Ainsi s'explique comment l'industrie multiplie les prodiges, tandis que la politique ne sait multiplier que les révolutions.
Pourquoi la politique n'imite-t-elle pas l'industrie? Pourquoi, au lieu de nier, ne vérifie-t-elle pas? Pourquoi, au
lieu de compliquer, ne sinipiine-l-elle pas? La politique craint de déchoir ! La politique croit-elle donc qu'elle ne déchoit pas, quand partout elle donne le triste spectacle de l'impuissance des gouvernants, aux prises avec la misère du plus grand nombre des gouvernés.
— Il y a des essais qu'un gouvernement ne saurait faire.
— Pourquoi ? Est-ce à cause de la dépense ? Tout coûte moins qu'une révolution. Est-ce par crainte du ridicule? Cette crainte n'arrête pas rinduslrie et elle s'en trouve bien.
Le domaine des idées spécieuses, mais fausses, est beaucoup moins vaste qu'on ne le suppose, et, pour le parcourir entièrement, il faudrait infiniment moins de temps qu'on ne le croit. Si toutes les fois qu'une idée non encore vérifiée demande h se produire, le gouvernement en facilitait systémati(|uement Texpérimentation, sauf à en constater authenti- (luement les résultats, que d'illusions se dissiperaient, que de présomptions seraient punies ! De tous les spectacles, assurément, ce ne serait ni le plus cher ni le moins instructiL Mais on aime mieux discuter sans fin que d'expérimenter pour en finir. Lorsque la théorie de M. Louis Blanc, sur l'association des travailleurs et l'égalité des salaires, avait déjà acquis un certain degré de consistance, si l'expérience en eût été faite dans une des grandes usines que l'Étata conservées, croit-on que cette expérience, accompagnée de procès-verbaux en règle, opportunément et consciencieusement faite, n'eût pas coûté infiniment moins cher la veille que le lendemain d'une révolution ? De deux choses l'une : ou l'expérience eût réussi, ou elle eût échoué ; si elle eût réussi, c'était un progrès ; si elle eût échoué, c'était un enseignement ; dans l'un comme dans l'autre cas, il y avait profit, il y avait avantage. Croit-on que l'établissement (fune commune-sociétaire, parles soins et sous la responsabilité des chefs de l'école phalanstérienne, avec le concours financier de l'État, eût été de l'argent entièrement perdu, surtout si cette commune avait été choisie à proximité d'une grande ligne de chemin de fer, comme le chemin du Nord, qui met Paris
en communication avec l'Allemagne et TAngleterre? — Non, assurément non; d'abord cette expérimentation eût été un aliment donné à l'appétit des esprits, ensuite il est impossible d'admettre qu'elle n'eût pas servi à introduire dans l'administration des communes rurales, encore si arriérées, plus d'une réforme utile, plus d'une amélioration nécessaire. En tous cas, si les phalanstériens n'eussent réussi qu'à faire condamner leurs théories par l'épreuve souveraine de l'application, le phalanstère fût toujours resté la propriété de l'État, qui aurait pu l'utiliser pour en faire soit un hospice d'aliénés, soit un de ces asiles destinés aux invalides du travail, complémentaire d'un vaste système d'épargne, si l'on veut que l'épargne individuelle puisse, un jour, servir d'assises à la prévoyance sociale.
La Banque du Peuple n'avait pas encore ouvert sa caisse et ses bureaux, que déjà elle était l'objet des attaques du Constitutionnel^ l'organe par excellence de l'esprit de négation dont M. ïhiers est l'incarnation la plus brillante. Le Constitutionnel n'a pas eu la patience d'attendre que la Banque du Peuple tombât d'elle-même, si elle ne pouvait se soutenir. De telles attaques sont des fautes, car si l'on veut décourager l'esprit d'insurrection, l'esprit de destruction, il faut encourager l'esprit d'essai, l'esprit d'innovation. Toute idée qui cherche à se vérifier a déjà assez de résistances à vaincre pour qu'il ne soit pas nécessaire de les accroître. Fausses ou vraies, il n'est pas bon -d'empêcher les idées de sourdre, il n'est pas bon de les empêcher de prendre leur cours. C'est s'ôter à soi-même le moyen de le surveiller et de le diriger. Ce qui est vrai pour les sources qui jaillissent est également vrai pour les idées qui surgissent. 11 est moins dangereux de leur ouvrir une issue que de la leur fermer.
L'objection qu'on fait est celle-ci :
Comment veut-on qu'un gouvernement aide à la réalisation d'idées qu'il croit insensées ou subversives ? Ce serait s'en rendre moralement complice ; ce serait se vouer au discrédit; ce serait s'exposer à la raillerie.
A cotte objection, la réponse est facile.
Est-ce que le gouvernement accepte la responsabilité tie toutes les prétendues innovations, de tous les perfectionnements souvent imaginaires auxquels il délivre des brevets? — Mais, quand il délivre sans garantie un brevet d'invention ou de perfectionnement, au lieu de donner de Targent, il en reçoit, ce qui est bien différent. — Oui, sans doute, mais est-ce un impôt dont on doive tant se vanter que celui qui achève presque toujours de consommer la ruine du malheureux qui a tout sacrifié àTidée dont il était possédé? N'est-ce pas faire du progrès au rebours? Tant de scrupules quand il s'agit de donner, et si peu de scrupules quand il s'agit de prendre, sont- ce là des litres de nature à populariser beaucoup les gouvernements? D'ailleurs, le budget de l'Etat ne pourrait-il pas ouvrir un crédit à Tesprit d'innovation et constituer un fonds qui serait appelé fonds d'expériences? Est-ce que tous les encouragements qu'on donne aux beaux-arts, peinture, sculpture, art dramatique, sont toujours mérités? Est-ce que les généraux ([ui livrent des batailles sont certains de ne pas éprouver de défaites ? Si la guerre a son incomui, ])ourquoi la paix n'aurait-elle pas le sien ?
Assez longtemps la France a passé pour être la grande puissance révolutionnaire ; elle a désormais un autre rôle h remplir : c'est de devenir la grande nation expérimentale.
II existe des fermes expérimentales destinées à accélérer le progrès agronomique : pourquoi donc n'existerait-il pas des nations expérimentales destinées à accélérer le progrès politique ?
Quelle plus belle lâche pour une grande nation que la tache qui consisterait à demander à l'administration la plus parfaite les moyens les plus efficaces d'abolir le paupérisme, de féconder l'épargne, d'organiser la prévoyance, de faire servir enfin la durée de la |)aix à ramélioration du sort et de l'esprit des peuples'
LA REFORME! - LA PtÉPliBLIQUE !
Céder à ses ennemis, résister à ses amis.
EOBERT PEEL.
Céder h ses amis, résister a ses ennemis.
r.TTZOT.
24 février 1849.
C'était ]e 24 février 1848.
Il y ajuste aujoiircriiui une année : il setnhle que ce soit hier.
A midi, la Réforme était le seul cri qui se fût fait entendre sui' les baiTicades.
A cinq heures du soir, la République avait élu domicile à l-Hôtel-de-Ville.
De même, en juillet 1830, c'était au cri de : Vire la Charte! qu'était tombée la royauté.
Quel enseignement faut-il tirer de ces deux révolutions ?
Il faut en tirer cet enseignement : qu'il n'y a plus de Pouvoir durable que celui que ses œuvres font durer.
On ne devrait plus dii'e le Pouvoir; on devrait dire le Savoir.
Le Pouvoir est une vieille locution qu'il faut réléguer au passé ; le Savoir est le nom que devront porter à l'avenir tous les gouvernements, sous peine de n'être que les larves des révolutions.
La Force sans la Raison ne suffît plus.