AUCUNE IMPORTANCE
Mais, d'abord, est-il bien sûr que vous vous fussiez retiré dans la plaine Saint-Denis ?
Quels gages, le 23 juin, aviez-vous donné de la sincérité de vos paroles?
Aucun.
Le 23 juin vous laissez sans direction, sans commandement, de braves gardes nationaux marcher au renversement des barricades en ne consultant que leur courage.
De votre part, aucun ordre.
Ce n'est que le 23 juin, vers trois heures et demie, que vous commencez enfin à sortir de votre inqualifiable insouciance.
Et pour quoi faire ?
Pour faire une faute ; pour perdre un temps précieux.
Pour aller avec MM. de Lamartine, Duclerc et Pierre Bonaparte, pousser une reconnaissance dans le faubourg du Temple, où vous êtes resté de trois heures et demie jusqu'à 9 heures du soir. —Absence : cinq heures et demie, pendant
(1) Voir VAkhbar, où ces paroles de M- Cavaignac sont officiellement rapportées.
lesquelles la Commission executive clait condamnée à l'impuissance par cette absence même.
Ministre de la guerre, était-ce là ce que vous aviez de plus important et de plus utile à faire ? N'aviez-vous pas autour de vous de braves généraux, de braves officiers, les généraux Baraguay-d'Hiiliers, Lebreton, et beaucoup d'autres, qui se fussent chargés de cette reconnaissance ? N'aviez-vous pas enfin vos aides-de-camp ?
« Le 23 juin, je n''étais encore que ministre de la guerre ; » j^étais bien libre de me faire tuer si bon me semblait, » avez-vous dit à la Commission d'enquête.
Non, monsieur, vous n'étiez pas libre de vous faire tuer si bon nous semblait, précisément parce que vous étiez ministre de la guerre; parce qu'en cette qualité vous deviez être le centre auquel tout devait aboutir ; parce que ce n'était pas à vous à faire l'œuvre de vos aides-de-camp ; parce que votre devoir était de^ veiller sur la Commission executive et sur l'Assemblée nationale ; parce que votre absence et votre inexplicable inaction ontfailli exposer les membres de la Commission executive à être « fusillés » par la garde nationale, etlesont fait accuser de toutes parts de trahison. Tel eût été votre but, que vous ne vous y fussiez pas autrement pris. C'est ce qui résulte de tous les faits constatés, de toutes les dépositions recueiUies.
Non, non, il n'est pas vrai que vous ayez sauvé Paris et la société ; c'est vous qui les avez exposés, en ne prenant aucune mesure du 17 mai au 23 juin; en laissant le 23 juin les barricades se construire paisiblement, de l'aveu de M. Armand Marrast, maire de Paris, en laissant l'insurrection s'étendre et s'aggraver...
Pourquoi n'avoir pas fait tout de suite ce que vous avez fait plus tard? Pourquoi avoir prolongé inutilement la lutte quand vous pouviez l'éviter? Ici, ce n'est pas notre opinion que nous émettons, c'est celle du général Lamoricière s'exprimant ainsi devant la commission d'enquête :
«■Ce qui a fait durer la lutte, c'est que, le premier jour, on ne voulait pas employer les graïuh moijeits, comme dans une ville prise d'assaut. Dli mo-
DOCUiMENTS POUR LHISTOIRE. 55
ment où les ciiconstances permirent et obligèrent même d'y recourir, tout fut visiblement décidé. "
Puisque votre «PLAN, » avez-vous préleiulu, consistait h masser Jes troupes, à ne pas les engager par détachements, ce qui équivalait à ceci : laisser l'insurrection s'étenrlre, se fortifier, s'emparer de toutes les positions, pourquoi donc, « dès le premier jour, n'avoir pas cmploiié les grands moyens ? »
Qui vous en empêchait :'
N'allez pas objecter que c"cst le sentiment de l'humanité, car vous tomberiez dans une contradiction qui serait la condamnation de votre plan par vous-même.
11 est clair, il est évident, il est manifeste que vous vouliez gagner du temps, d'abord pour voir quelle attitude prendrait la garde nationale, et de quel côté se rangerait la victoire; ensuite, pour vous emparer de la dictature dans l'un comme dans l'autre cas. MM. Bastide et Pascal Duprat ont assez montré par le langage et la conduite qu'ils ont tenues le 24 juin, que les rôles étaient distribués et préparés. Votre plan, heureusement conçu, a, en effet, merveilleusement réussi.
Déjà il a réussi à moitié, car la Commission executive, vu l'urgence, vous confie le commandement de toutes les forces qui se trouvent réunies à Paris.
Cet acte est annoncé et affiché dans les termes suivants :
>< Le général Cavaiguac, ministre de la guerre, prendra le commandement de toutes les troupes : gardes nationales, garde mobile, armée. » Unité de commandement.
" Obéissance.
» Là sera la force, comme là est le droit. "
Voilà donc que vous avez entre les mains tous les pouvoirs militaires, mais cela ne vous suffit pas ; encore quelques heures, et vous aurez tous les pouvoirs exécutifs.
C'est ce que vous vouliez, ou du moins c'est ce que le National convoitait, couvait, voulait pour vous et pour lui.
Quel dommage que les procès-verbaux de la Commission
du pouvoir exécutif se bornent, clans le rapport de la Commission d'enquête, à des lignes tronquées, à des lignes sans suite, et sans indication d'heures précises ! Quelle lumière en jaillirait! Mais puisque ces procès-verbaux nous manquent, contentons-nous de demander aux dépêches télégraphiques des éclaircissements.
La première dépêche télégraphique qui s'offre à nos regards est datée de Paris le 23 juin, cinq heures un quart du soir.
Sans doute, c'est une dépêche du ministre de la guerre qui songe et se décide enfin à faire avancer des troupes pour prévenir ou comprimer l'insurrection!
Non.
C'est une dépêche du ministre de la marine.
La voici :
" Paris, le 23 juin, à cinq heures un quart du soir.
" Le ministre de la marine et des colonies prie MM. les administrateurs des lignes télégraphiques de transmettre la dépêche ci-après :
" Aux préfets maritimes de Cherbourg, à Cherbourg ; de Brest et de Lorient, à Brest; de Rochefort, à Poitiers; de Toulon^ à Toulon.
" Une émeute a éclaté aujourd'hui à Paris, vers midi. Des barricades ont été formées dans les faubourg Saint- Antoine et Saint-Denis; elles ont été enlevées par la garde nationale et la troupe. Le gouvernement a pris des mesures énergiques dans la SOIRKE. »
Ainsi, ce n'est que dans « LA SOIRÉE » du vendredi 23 juin que des mesures énergiques ont été prises ! L'aveu est précieux à recueillir.
Le 23 juin, que fait M. le ministre de la guerre?
— Ce qu'il fait?
— 11 expédie une dépêche télégraphique.
— Ah! enfin. Mais que dit-elle?
— Le voici :
« Le ministre de In guerre au citoyen général commandant la dicision militaire à Besançon.
« C'est aux autorités civiles et militaires à décider s'il est opportun » que les troupes figurent à la procession de la Fête-Dieu. » » No 1301. Paris, le 23 juin, à MIDI ET DEMI. »
— Comment, vraiment! pas une seule dépêche télégra-
graphique envoyée le 23 juin par le ministre de la guerre pour faire venir des troupes !
— Non, encore une fois non. Voyez tome III, page 192. Assurez-vous-en. La seule dépêche télégraphique envoyée le 23 juin est celle que vous venez de lire. Elle est datée de MIDI ET DEMI. Les troupes figureront-elles a la procession de la Fête-Dieu ? En voilà l'objet !
Le 24 JUIN, A NEUF HEURES DU MATIN, M. Recurt, ministre de l'intérieur, expédie la dépêche télégraphique suivante :
« Le minisire de l'intérieur à M... (sur toutes les lignes).
» Plusieurs chefs des ateliers nationaux ont fomenté des troubles graves dans Paris ; des barricades ont été élevées. La garde nationale mobile, la troupe de ligne, la garde républicaine ont fait courageusement leur devoir; elles sonl maîtresses sue tous les points.
» Signé : KECriRT.
» No 1315. Paris, le 24, à 9 heures du matin. »
De deux choses l'une :
Ou le 24, à neuf heures du matin, l'autorité et la force armée étaient maîtresses « sur tous les points, » ou M, le ministre de l'intérieur affirmait ce qui n'était pas.
Si son affirmation était fondée et vraie , ce n'est donc pas la dictature et l'état de siège qui ont sauvé Paris, l'ordre et la société, puisque l'état de siège et la dictature n'ont été proclamés qu^après neuf heures et avant une heure.
Enfin ! enfin ! voici M. le ministre de la guerre qui se décide à se servir du télégraphe :
« Le ministre de la guerre au commissaire-gé néral commandant la subdivision de la Seine-Inférieure.
« Dirigez sur-le-champ sur Paris, par la voie la plus prompte, y compris les chemins de fer, toute l'infanterie disponible dans votre subdivision. »
« Le ministre de la guerre au commissaire-général de division commandant
la 2e division militaire.
» Dirigez sur-le champ sur Paris, par la voie la plus prompte, y com
pris les chemins de fer, toute l'infanterie disponible dans votre division. »
(( Au commissaire-général commandant la 3* division.
n Dirigez sur-le-champ sur Paris, y compris les chemins de fer, toute
l'infanterie disponible dans votre division. »
— L'heure à laquelle ont été expédiées ces dépêches?
— Paris, le 24, à ONZE HEURES.
— Mais peut-être le temps peu favorable s'opposait-il à ce qu'on les expédiât plus tôt?
— Non, car le 24 juin, dès cinq heures du maux, le ministre de la marine (toujours le ministre de la marine, et jamais le ministre de la guerre) avait expédié trois dépêches télégraphiques h Cherbourg, Brest et Bordeaux, pour faire venir toutes les compagnies d'infanterie dont on pourra disposer... Au lieu de faire venir des compagnies d'infanterie de MARixE de CHERBOURG , BREST et BORDEAUX, n'était-il pas plus simple, plus rapide, de demander des troupes aux divisions militaires de TOURS, BOURGES, ROUEN et LILLE, qui, par les chemins de fer, ne sont qu'à quelques heures de Paris ?
Mais si le ministre de la guerre a été si lent à transmettre à la 2® et à la 3'' divisions militaires (1) l'ordre de lui envoyer des troupes le samedi à oxze heures du matix, c'està-dire uxE heure trois quarts après que le ministre de l'intérieur avait écrit sur toutes les lignes : « La force armée est maîtresse sur tous les points, »
En revanche, M. le ministre de la guerre ne perd pas de temps à transmettre aux préfets de tous les départements la dépêche télégraphique suivante :
« Le chef du pouvoir exécutif aux préfets de tous les départements : » Par décret de l'Assemblée nationale, Paris est mis en état de siège, et l'Assemblée nationale est eu permanence.
« Le pouvoir exécutif est confié au général Cavaignac.