‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 20 sur 116 · VII · texte numérisé non relu

VII

enfermer au secret, pendant onze jours, son rédacteur en chel, afin de lui ôter toute envie et tout moyen de s'enquérir intempestivement s'il avait été juste et politique d'ôter à la Commission executive les pouvoirs dont elle était investie pour les donner à qui... à un de ses subordonnés, à un des ministres dont la vigilance devait être au moins suspecte ?

Oui, le samedi 24 juin, la Presse avait raisun de demander que la Commission executive se retirât; oui, le dimanche 25 juin, la Presse encore avait raison de s'applaudir que la Commission executive se fût retirée; mais il ne fallait pas que l'œuvre se fît à demi. En même temps que MM. Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin étaient renversés, il fallait immédiatement donner des successeurs doués de vigueur et d'expérience à MM. Cavaignac, ministre de la guerre, qui n'avait rien prévu ; Recurt, ministre de l'intérieur; Bastide, ministre des affaires étrangères; enfin, à tous les membres du cabinet, ainsi qu'au préfet de police et au préfet de la Seine, lequel tient les clés de l'Hôtel-de- Yille.

Aujourd'hui il est clair, évident, manifeste que la Commission executive a été trahie par ceux qui n'exécutaient pas ses « ordres les plus formels^ » et résistaient même à ses « obsessions ; » mais cela ne justifie pas entièrement la Commission executive.

Il ne suffit pas de donner des ordres, il faut encore en surveiller la ponctuelle, Tintelligenle exécution. Avoir négligé de s'en assurer, c'est n'avoir accompli son devoir qu'à demi.— Mais la Commission executive avait toute confiance dans la loyauté du général Cavaignac. — Mauvaise excuse. Quiconque est responsable n'a pas le droit d'être confiant, ou s'il l'est, c'est à ses risques et périls ; c'est sous sa responsabilité.

La chute de la Commission executive n'a donc été qu'une juste expiation ; mais ce qui n'a pas été juste, c'est que cette chute profitât à Télévation de M. Cavaignac.

Nous disions plus haut : il f.TFit choisir entre ces deux mots : Coupable ou incapable.

Maintenant le choix doit être lait, les convictions doivent être formées.

Mais revenons à l'état de siège.

Le Siècle, cette pâle contre-épreuve du National, ci-oit nous embarrasser beaucoup en nous jetant ces mots au travers de notre discussion :

« Quant à l'état de siège, que la Presse reproche tous les » jours comme un crime au général Cavaignac, ce n'est pas » à lui qu'en bonne justice elle en devrait demander » compte, mais bien à l'Assemblée qui l'a décrété, et à la » population presque tout entière qui l'a sanctionné par » son approbation. »

Non, n'en déplaise au Siècle, ce n'est pas à l'Assemblée nationale, ni à la population parisienne que nous demanderons compte de la mise de Paris en état de siège, le samedi 24 juin, à une heure après-midi, c'est au général Cavaignac, ministre de la guerre; c'est à M. Bastide, ministre des alfaires étrangères, ayant pour instrument M. Pascal Duprat !

Dans les circonstances critiques où PAssemblée nationale se trouvait ; quand elle ne savait à qui s'adresser pour savoir la vérité et ne pas se heurter contre le risque d'une trahison, il est facile à expliquer qu'elle soit tombée dans le piège qui lui était tendu, et qu'elle ait choisi, pour éteindre tardivement l'incendie, la main qui n'aurait eu qu'à se déployer pour l'empêcher de s'allumer, pour empêcher l'étincelle de devenir un ouragan de flammes et de sang.

Est-ce que l'Assemblée, tandis que M. Bastide, ministre des affaires étrangères, la suppliait de décréter le plus tôt possible l'état de siège et la dictature, pouvait se douter que, trois heures auparavant, à neuf heures du matin, le même jour, M. Recurt, ministre de rinlérieur, avait adressé une dépêche télégraphique à tous les préfets pour leur dire que la force armée était maîtresse sur tous les points? Est-ce que l'Assemblée nationale pouvait se douter que

deux ministres jouaient avec elle ce jeu double, ce jeu criminel?—Non.

L'Assemblée nationale ne pouvait ni ne devitit le penser. Il y a des défiances qui sont des abaissements ; il y a des duperies qui sont des ennoblissements, en ce qu'elles prouvent qu'on porte le cœur trop haut pour qu'il soit accessible à des calculs trop bas.

Nulle part, le 23 juin, on ne voyait de troupes; partout le découragement commençait à gagner même parmi les plus intrépides gardes nationaux ; et, faut-il le dire, la présence de M. Ledru-Rollin au sein de la Commission executive accréditait toutes les craintes de trahison ; on s'imaginait que c'était lui qui paralysait le ministre de la guerre, afin de donnera l'insurrection le temps de gagner, de barricades en barricades, jusqu'au siège de l'Assemblée nationale, et de prendre sa revanche de l'échec du 15 mai ! On le croyait; on se trompait, on était injuste ! M. Ledru-Rollin, membre de la Commission executive, ne manquait ni h ses devoirs ni à sa responsabilité; l'enquête l'établit; l'enquête le démontre. M. Garnier-Pagès, dont le témoignage n'est pas suspect, a terminé sa déposition par ces mots : « Je n'ai qu'un mot à 1) ajouter, c'est que les demandes de troupes faites dans les » départements voisins de Paris, ainsi qu'à Cherbourg et à » Brest (1), ont été adressées spontanément par mon col- » lègue Ledru-Rollin. »

M. Ledru-Rollin, dans sa déposition, avoue que le 23juin, à neuf heures du soir, au retour de M. Cavaignac, absent depuis trois heures et demie, il lui « montra une grande vivacité (2). »'

Sous l'empire de celte défiance, comment la population parisienne, douloureusement émue, n'aurait-elle pas applaudi à la chute de la Commission executive, à la chute de M. Ledru-Rollin, à l'élévation de M. Cavaignac, au nom

(1) Dépêches télégraphiques du ministre de hi marine, 23 juin, à cinq heures un quart du soir.

(2) Voir plus haut : Témoignages réciiiés.

duquel les mots d'état de siège donnaient une signification qui était celle-ci : — On en a va donc finir! Nous étions trahis, nous allons être sauvés î

Et, en effet, la population parisienne a été sauvée; mais peu s'en est fallu qu'elle ne le fût pas, que la main qui avait laissé toutes les écluses ouvertss ne pût les refermer !

Sans d'héroïques efforts, tout était perdu, hormis pour M. Cavaignac, auquel il fut toujours resté la ressource de dire qu'il avait refusé de se battre contre les répuhlicnins, les bons, les vrais, ceux qui avaient avec eux « Vascendant moral. '^

L'enquête a recueilli ces belles paroles du général Lamoricière, rapportées par M. Berryer :

« M. BERRYER : J'étais à la hauteur du boulevard du Temple. Je rencontrai M. le général Lamoricière qui me dit : « Nous sommes trahis ; je me ferai tuer , mais je ne céderai pas. »

Ces paroles sont celles d'un brave militaire ; nous les enregistrons avec autant d'orgueil que nous avons recueilli avec un sentiment pénible celles d'un dictateur investi du commandement général, et qui a l'imprudence de dire « Si » une de mes compagnies était désarmée, je me briderais la » cervelle. »

Au moment où il a été proclamé, l'état de siège est apparu comme le signe de la délivrance; moins on se faisait de l'état de siège une juste idée, et plus on était disposé h croire à son efficacité. Le crime, ce n'est pas de l'avoir proclamé, c'est d'avoir laissé l'insurrection s'aggraver et s'étendre jusqu'au point de le faire croire nécessaire.

Ce n'est pas l'état de siège qui a vaincu l'insurrection; ce n'est pas la juridiction des conseils de guerre qui a sauvé l'ordre et la société. Quiconque a l'œil ouvert tremble que cette juridiction n'ait servi qu'à amasser des tempêtes et qu'à préparer de terribles représailles.

L'état de siège et les conseils de guerre de 1832 n'ont pas empêché, en 1834, la bataille de la rue Transnonain ; en 1839, l'insurrection du 12 mai : en 18i8. la chute du gouvernement de 1830.

Le 26 juin, il y avait autre chose à faire que ce qu'on a fait, et tout ce qu'on a fait d'utile on le pouvait faire sans l'état de siège; l'état de siège n'a donc servi qu'à accomplir des actes qui resteront à perpétuité des précédents funestes. 11,000 citoyens ont été arrêtés,— un quart au moins sans cause et sans preuves, — jetés et entassés dans les prisons, dans les casemates. Sur ces 11,000 détenus, 6,600 ont été mis en liberté, oui, cela est vrai, mais après avoir subi une détention préventive de plusieurs mois, détention qui a achevé de plonger leurs familles dans la misère, le désespoir et rcxaspèration.

6,600 individus sur 10,948 ont été mis en liberté; ce résultat, dit M. Legeard de la Diryais, rapporteur d'une pétition sur l'amnistie, prouve avec quel soin et quelle impartialité les investigations ont eu lieu. Oui, mais ce résultat prouvée aussi avec quelle impartialité, avec quel arbitraire les arrestations ont eu lieu, et quel peu de respect nous avons, en France, pour la première de toutes les libertés, pour la liberté individuelle.

4,348 détenus ont été soumis à la transportation ; sur ces 4,348 transportés, 991 ont été recommandés à la bienveillance du gouvernement ; restera 3,357 transportés, lesquels ont été condamnés sans avoir été entourés des garanties judiciaires accordées à ceux des insurgés qui ont été considérés comme les plus coupables, comme coupables d'assassinat !

Et l'on croit qu'un si profond contre-sens ne se grave pas dans l'esprit du peuple, et n'altère pas en lui le sentiment naturel de respect qui le porte à s'incliner devant les arrêts de la justice!

Altérer ce sentiment, c'est creuser le gouffre dans lequel la société est menacée de périr.

Tout valait mieux que d'improviser ainsi rétroactivement une peine qui n'existait pas dans nos lois pénales le 22 juin, et que de mettre au-dessus de la justice... la politique.

Qu'on ne dise pas qu'il y allait du salut de l'État! Non, les États ne se perdent jamais quand ils respectent les lois

fondamentales sur lesquelles la société est assise ; c'est quand ils les méconnaissent, c'est quand ils les enfreignent qu'ils se perdent. Pour triompher d'un danger dans le moment, ils s'en préparent ainsi dans l'avenir un cent fois plus grave. En tout cas, si le salut de l'État exigeait que toutes les garanties de la justice lui fussent momentanément sacrifiées, le ministre, le général qui, par insouciance ou par calcul, a fait naître une telle extrémité, n'en porte sur sa tête et devant Dieu qu'une plus lourde responsabilité.

Mais celui qui écrit ces lignes tient cet aveu de la bouche mémo de M. Cavaignac : a L'état de siège ne m'a servi que » comme un moyen de suspendre les journaux dont je re- » doutais les hostilités ou les violences. » Mauvaise raison ! comme on va le voir. Une dépêche du 24 juin, signée : le procureur-général^ H. CoR>E, rappelle aux imprimeurs qu'ils ne doivent imprimer aucun journal, si le gérant n'a rempli les conditions prescrites par la loi du 18 juillet 1828, qui exige le versement préalable d'un cautionnement.

Quel sera ce cautionnement ?

Si l'on admet que les lois de septembre sont encore en vigueur, nonobstant le décret du gouvernement provisoire, le cautionnement sera de 100,000 fr.

Si l'on admet au contraire qu'il n'y a plus en vigueur que la loi du 14 décembre 1830, le cautionnement à fournir ne sera plus que de 2,400 fr. de rente.

Peu importe le texte qu'on choisisse !

Un seul, parmi les onze journaux supprimés ou suspendus le 2o juin, un seul a un cautionnement, et ce cautionnement est de 100,000 fr.; c'est la Presse.

Il suffisait d'exiger des dix autres journaux quils satisfissent à la loi, qu'ils versassent le cautionnement prescrit pour qu'aussitôt, à l'exception peut-être de VAssemblée nationale, ils cessassent de paraître.

On atteignait ainsi le but sans arbitraire, et la preuve qu'on l'atteignait sûrement, c'est (jue, bien que le cautionnement ait été réduit à 24,000 francs, ni la Bévolution, ni la

Vraie République, etc., etc., etc., n'ont pu parvenir à trouver les 24,000 francs exigés. Même le Représentant du Peuple, rédigé par M. Proudhon avec un immense succès, n'a pu encore aujourd'hui reparaître faute de cautionnement.

L'effet de la menace, sans sortir du cercle de la légalité, sans entrer dans les voies de l'arbitraire , était donc certain.

Alors pourquoi aller au-delà?

C'est qu'en deçà, on n'atteignait pas le journal la Presse ; c'est qu'en deçà comment arrêter son rédacteur en chef , comment le mettre au secret, comment enfin le « BAIL- » LONNER (1) ? »

— Il n'y avait qu'à prétendre qu'il conspirait !

— Mais il eût fallu un indice, une dénonciation ! Or, point de dénonciation, point d'indice. Il n'avait pas quitté depuis trois jours les bureaux de rédaction de la Presse; on ne pouvait donc pas dire qu'il s'était mêlé aux insurgés; quand on l'a arrêté, tous les fameux roubles russes qui garnissaient ses poches se composaient d'une pièce en or de 20 francs et de 15 francs de monnaie. Mais il n'est pas venu à la pensée de ceux qui l'arrêtaient ni de le fouiller, ni de faire à son domicile aucune perquisition, tant on était sûr de n'y rien trouver.

Il est donc bien évident que ce que l'on voulait , en même temps qu'on assouvissait les haines du National, c'était empêcher le rédacteur de la Presse de s'enquérir d'abord comment il s'était fait que M. Cavaignac eût succédé à la Commission executive, ensuite de demander, le 26 juin, quelles mesures avaient été prises le 22 pour prévenir ou pour comprimer l'insurrection?

Rien que cette mesure prise contre le journal la Presse et contre son rédacteur en chef est, de la part de M. Cavaignac, un aveu de culpabilité.

Si sa conduite ne lui eût rien reproché, la mémoire de

(1) C'est le mot dont on s'est servi. — Langage d'état de siège.

son frère Godefroy Cavaignac l'eût préservé d'un tel acte de violence, d'un tel abus de pouvoir, d'un tel excès d'arbitraire !

Mais il avait si pour que la vérité n'apparût, qu'il a prolongé, sous les plus mauvais prétextes, pendant quarantedeux jours, la suspension de la Presse jusqu'au 6 août. Les scellés n'ont été levés que grâce aux interpellations réitérées d'honorables représentants, MM. Crespel de Latouche, Vésin, Victor Hugo, Jules Favre, Dupont (de Bussac).

Voulez-vous une preuve qu'en prolongeant l'état de siège, ce que craignait M. Cavaignac, ce n'était pas que le Journal de la Canaille, le Père Duchéne, le Pilori reparussent?

Cette preuve, vous la trouvT'rez dans le décret même du 11 août, lequel accorde aux journaux qui n'auraient pas de cautionnement un délai de vingt jours pour le déposer.

C'était donner aux journaux considérés comme dangereux la facilité de reparaître pendant vingt jours ; plusieurs en ont usé jusqu'au 2 septembre.

C'était joindre à l'arbitraire l'inconséquence. Lequel a dépassé l'autre? — c'est ce qu'on ne saurait dire.

A en croire les déclarations fébriles de M. Cavaignac le 2 septembre, le 4 septembre, le 11 septembre, le 11 octobre, la levée de l'état de siège et le rétablissement du cours régulier des loi^, c'était la résurrection de la guerre civile !

Le 11 octobre, cependant, l'Assemblée nationale commence à comprendre que ce régime monstrueux ne saurait s'éterniser au-delà du vote de la Constitution. Le 11 octobre, la majorité se prononce contre la suspension des journaux.

Le 19 octobre, sans être armé d'aucun pouvoir nouveau, d'aucune loi nouvelle, M. Cavaignac change tout à coup d'opinion et de langage.

II ne dit plus :

« ... Oui, je le déclare, il y aurait danger pour le pays, » danger pour la République, danger pour la Constitution » elle-même à faire cesser Tétat de siège. Nous avons émis )> notre opinion d'une manière bien claire et bien précise.

» Si l'Assemblée levait l'état de siège, elle créerait un » véritable danger... »

Il dit au contraire :

« En tenant compte de toutes les éventualités, je déclare » que les moyens d'action et de répression dont je puis dis- '» poser me permettront de faire face à toutes les conjonc»- » tures.. . C'est ma conviction énergique et profonde... »

Voilà le roseau peint en fer ! Voilà l'homme qui passe sans transition de la violence à la faiblesse ! Voilà Thomme qui, aussitôt que la majorité relève la tête devant lui, fléchit le genou devant elle ! Voilà l'homme qui a fait à l'amour du pouvoir le sacrifice qu'il déclarait, le 2 septembre, être prêt à faire à la ^République, le « sacrifice même de sox honeur ! »

Le sacrifice est consommé ! le calice est bu ! le masque est tombé !

« La responsabilité du sang qui a été versé et des me- » sures violentes qui ont été prises retombe sur celui qui, » le 22 juin, était ministre de la guerre, et chargé en cette « qualité de veiller à la défense du pouvoir exécutif, de » l'Assemblée nationale et de l'ordre public. »

i< M. Cavaignac a dû aux douloureuses préoccupations du » moment le succès de l'habile manœuvre qui l'a élevé à la » dictature sur les ruines de la Commission executive, dont « il eût dû être le premier à partager le sort. »

mi.

« Le rapport de la Commission d^enquête sur les événe- » ments dejuinesi, à la vérité de l'histoire, ce que l'aube » est la clarté du jour ; mais si réservé qu'il soit, ce rapport » suffit pour se former une opinion arrêtée sur le caractère

DOCUMENTS POUR L'HISTOIRK. 7o

^> de M. Gavaignac et sur les services qu'il a rendus à la » patrie, et qui lui ont valu le titre de président du conseil, » chef du pouvoir excutif. »

On nous demande grâce pour ^I. Gavaignac ! Vous voyez bien, nous dit-on, que ni le National ni le Siècle n'osent prendre sa défense et se hasarder à mettre le pied sur le terrain brûlant de l'enquête ordonnée par rAssemblée nationale. Soyez généreux! Épargnez un ennemi sans défense. — Get ennemi n'est pas le nôtre, et s'il n'était pas celui de la France, de ses libertés et de son avenir, nous n'eussions jamais songé à nous venger de M. Gavaignac qu'en lui enseignant la clémence. — Inutile désormais d'insister! Les yeux de la France sont dessillés. La France, maintenant, sait parfaitement à quoi s'en tenir; le double jeu de MM. Recurt et Bastide mis h découvert aurait suffi pour qu'aucune illusion ne fût plus possible, alors même que M. Gavaignac n'aurait pas été accablé par toutes ces dépêches télégraphiques qui le montrent : le 23 juin, à midi et demi, uniquement occupé de la question de savoir si les troupes en garnison à Besançon assisteront, oui ou non, à la procession de la Fête-Dieu, et ne se décidant à faire venir des forces au secours de Paris que le 24 juin, à onze heures, quand déjà il est investi de tous les pouvoirs militaires, quand déjà sa main n'a plus qu'à se fermer pour saisir tous les pouvoirs civils. — Soit, nous n'insisterons pas, puisque personne ne conteste plus que les flots de sang qui ont été versés pendant quatre jours l'ont été uniquement pour servir à élever le vaisseau du National sur le promontoire de la dictature.

On a vu conunent le succès de cette habile manœuvre avait été dû à de douloureuses préoccupations, pour la mise en scène desquelles rien n'avait été négligé : ni les exagérations ni les faux récjts. Nous n'avons pas voulu citer un seul fait qui ne fût emprunté à l'enquête : qu'eût-ce donc été si nous avions accueilli et publié tous les renseignements qui nous ont été apportés, et dont la stricte exactitude nous était garantie !

Mais non, nous n"avons pas voulu nous servir ti"un seul fait qui ne fût authentique, qui n'appartînt pas à la Commission d'enquête nommée par TAssemblée nationale.

Dira-t-on que le travail de cette commission a été dirigé contre M. Cavaignac, contre le ministre de la guerre du 22 juin, contre le dictateur du 25 juin ? Ce serait une fausseté ; ce serait une calomnie. Si on peut faire à cette enquête un reproche, c'est celui d'avoir poussé l'excès de la réserve jusqu'à l'excès du scrupule.

On dirait qu'à chaque pas elle a craint de se trouver en face de la vérité et de découvrir ou une trahison ou une manœuvre. Elle accueille toutes les dépositions sans les mettre en présence. Des faits les plus concluants, elle ne déduit aucune conséquence. A quoi servent les ménagements? Ils n'ont pas empêché que cette enquête débonnaire, exempte de toute passion, ne fût accusée d'être marquée à l'empreinte de Tespril de parti.

Ah! si cette enquête parlementaire avait donné lieu à une instruction judiciaire faite avec indépendance, que n'eùtelle pas révélé !

Quand on relit avec soin cette enquête, on acquiert la conviction qu'elle a été commencée sous Fempire de cette pensée : que, s'il y avait des coupables dans l'insurrection du 23 juin, ce devaient être MM. Ledru-Rollin, Caussidière, Louis Blanc... C'est cette pensée qui a très heureusement servi M. Cavaignac, en détournant de lui tous les soupçons... Mais les faits qui le dénoncent, bien qu'on cherche à les écarter, sont tels, que lorsqu'il paraît devant la Commission, il ne peut s'empêcher de se trahir lui-même en s'exprimant ainsi :

« Le général Cavaignac, président du conseil, déclare, avant tout, qu'i7 ne parait pas devant la commission jiour se justifier, lors même que cela pourrait paraître nécessaire par suite de certaines dépositions. Il ne prend pas souci, à coup sûr, de sa propre personnalité ; mais la dignité des fonctions dont il est revêtu ne lui permettrait pas d'accepter le débat sur ce terrain, et, loin DE SE dÉfe:«dre, il n'hésiterait pas à couvrir de sa propre responsabilité ceux qui ont agi sous ses ordres.

» Le président s'empresse de faire observer que les impressions dont se

préoccupe M. le prénUenl du conseil ne résultent nullement des témoignages déjà reçus. La commission d'enquête désire seulement recevoir de lui les renseignements de nature à l'éclairer dans la mission dont elle est chargée.

» L'incident vidé et la question ainsi éclairée, le président du conseil donne quelques explications.

» Le cIiifFre des états fournis par le ministère de la guerre est exact. Il devait y avoir, à Paris et dans les environs, près de 30,000 hommes. Le système de défense adopté par le général dans les journées de juin reposait sur cette conviction, qu'il y avait danger à disséminer les troupes. L'expérience de juillet 1830 et de février 1848 lui démontrait la nécessité de ne pas engager les troupes dans les rues, et de réunir les corps en nombre suffisant pour que l'insurrection fût toujours forcée de céder devant eux.

» Le moindre échec pour l'armée est mortel en pareil cas; malgré les ordres les plus formels, un bataillon fut aventuré sur la place des Vosges et placé dans un état de compromission qui a dû attirer sur lui la sévérité du ministre de la guerre, malgré la bravoure incontestable du chef et des soldats de ce bataillon. Un second exemple de ce genre aurait pu avoir les plus funestes conséquence:^. Sauvegarder avant tout l'honneur du drapeau, c'était la garantie certaine du succès définitif. L'événement a confirmé ces prévisions.

» Dans la journée du 23, ajoute le général Cavaignac, je n'étais encore que ministre de la guerre; j'étiiis bien libre de me faire tuer si bon me semblait. Je me portai du côté du faubourg dii Temple, menacé. Le général Lamoricière était avec moi. »

Nous avons voulu reproduire tout entière la déposition de M. Cavaignac.

Inten-ogez un juge d'instruction ! Interrogez un président d'assises ! Ils vous diront que le premier bond de la conscience qui n'est pas en paix avec elle-même la porte à se justifier avant d'attendre qu'on ne l'accuse.

Cet empressement , d'ordinaire , a la signification et presque la valeur d'un aveu.

« Je ne parais pas devant la commission pour me justifier,

Page 1