‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 25 sur 116 · LES DEUX SYSTEMES · texte numérisé non relu

LES DEUX SYSTEMES

22 novembre 1848.

Deux systèmes étaient en présence.

L'un, c'était celui de la Commission executive, qui consistait h empêcher l'insurrection de s'étendre et de s'aggraver ;

L'autre, c'était celui de M. Cavaignac, qui consistait, au contraire, à laisser l'insurrection s'aggraver et s'étendre, au risque, ce qui est arrivé, de faire couler le sang d'un grand nombre de gardes nationaux, et, ce qui était plus grave encore, de jeter dans leurs rangs le découragement excité par la crainte de la trahison.

Que, par ses conséquences, on juge de ce dernier système !

Oui ou non, est-il vrai que Paris, les 24 et 23 juin, a couru les périls les plus extrêmes ; qu'un moment, on a pu craindre que l'insurrection, qualifiée « d'ASCENOANT moral » par M. Cavaignac, ne triomphât?

Imaginez un propriétaire qui voit une étincelle mettre le feu h sa maison, et qui court en toute hâte chercher les pompiers;

Imaginez que ceux-ci lui répondent : « L'incendie n'a pas encore fait assez de progrès ; quand tout sera sur le point d'être consumé, revenez nous chercher, car alors cela

vaudra la peine que nous nous dérangions pour aller l'éteindre. »

Voilà quel a été le système de M. Cavaignac, tel qu'il ressort des dépositions que l'enquête a recueillies, tel qu'il résulte de la déclaration suivante, dont nous recommandons la lecture au Siècle, qui a entrepris la tache de justifier la conduite de son héros, M. Cavaignac, ministre de la guerre :

« Le 2o juin au matin, vers les dix heures, je me trou- « vais à la porte Saint-Martin; je fus fort étonné de voir » quelques hommes commencer des barricades. Je restai » là, à la porte Saint-Denis, environ une demi-heure, me » mêlant aux groupes qui commençaient à se former; je vis » une douzaine d'hommes avec des armes, et un individu » arriva qui leur délivrait des cartouches; un de ces hom- » mes monta sur la barricade et tira un coup de fusil ; ne » voyant pas de garde nationale, pas un soldat, pas de » gardiens de Paris, je pris de suite la résolution d'aller en » prévenir l'état-major, où je pensais trouver le général » Fouché, mon ancien commandant, parce qu'il m'avait dit, » quinze jours avant, dans une visite que je lui avais faite, » qu'il n'était pas rassuré sur les ateliers nationaux, qu'il » craignait bien qu'ils ne tentassent une insurrection. Je ne » trouvai à Pétat-major qu'un chef d"escadron, à qui j'ap- » pris ce qui se passait; il me remercia beaucoup. De là, » je me rendis à l'Assemblée nationale ; on ne voulait pas » me laisser entrer. Je vis sur les marches M. le général » Cavaignac, entouré de son-état-major; je dis que c'était à » lui que je voulais parler ; on fut l'en prévenir ; on me laissa » entrer. Le général descendit quelques marches et vint à » moi; je lui dis ce qui se passait aux portes Saint-Martin » et Saint-Denis. Il me demanda s'il y avait beaucoup de » monde ; je lui dis que lorsque j'étais parti, il y avait au y> plus quinze ou vingt hommes armés, et qu'^avec une com- » pagnie cVinfanterie il serait facile de se rendre maître de » cette poignée dliommes. M. le général Cavaignac dit : i( Nous irons quand il y en aura CINQUANTE MILLE. Nous

» leur enverrons des coups de canon. » Je suis bien resté » encore une heure à parler à plusieurs députés; j'ai bien » vu charger les armes, mais je n'ai vu partiraucune troupe,

« PAnis, » Rue Hauteville, 22. »

S'il est vrai que M. Cavaignac ait répondu : « Nous irons « quand il y en aura CINQUANTE MILLE, » nous invitons le Siècle a mettre cette réponse à la portée de ses lecteurs et des nôtres; et, s'il conteste la véracité de cette réponse, nous l'engageons à se joindre à nous pour appuyer la demande d'une enquête.

24 novembre 184B.

Ce que le National aurait à faire de plus important et de plus urgent, ce serait de s'appliquer h démontrer que tout le sang qui a coulé pendant les quatre journées des 23, 24, 25 et 26 juin, n'a pas été versé uniquement pour mettre à flot la barque du National, montée par M Cavaignac.

Ce point h éclaircir en vaut cependant la peine. C'est donc un écueil bien terrible que ni le National ni le Siècle n'osent l'aborder, quelque pressantes et réitérées que soient nos interpellations !

Cependant, jamais silence n'a été plus attentivement remarqué, plus vivement commenté, plus sévèrement jugé.

Nous avions toujours entendu dire qu'il n'y avait pas de si mauvaise cause qu'on ne pût la défendre. Le silence du National et du Siècle ferait penser le contraire et prouverait que le dicton populaire n'est vrai qu'en se renfermant dans de certaines limites.

Telle est la frayeur que ressent déjà le National qu'il ne peut cacher l'inquiétude que lui cause le débat fixé au samedi 23 novembre 1848; il cherche à le préjuger, et déclare qu'il ne saurait y avoir ni accusateurs ni accusés. Ce dernier mot lui inspire une visible anxiété.

M, Cavaignac est bien monté à la tribune pour accuser

MM. Caussidière et Louis Blanc, pourquoi donc à son tour M. Cavaignac ne trouverait-il pas des accusateuys. s'il est coupable? Est-il donc inviolable? N'est-il donc pas responsable, alors surtout qu'il remplissait les fonctions de ministre de la guerre, sous les ordres de la commission executive ?

La pâleur mortelle du National est si grande qu'elle nous touche ; c'est à peine si nous nous sentons le courage d'insister ; il nous semble que nous frappons sur un corps expirant. Cependant, nous ne pouvons laisser passer, sans les relever, ces lignes où l'on voit l'efï'ort pénible d'une dernière illusion qu'on cherche vainement à retenir :

« Le déhat de samedi ne va pas au-delà d'une appréciation » toute personnelle de la conduite tenue en juin par la Com- » mission executive et le général Cavaignac. L'insurrection » a été vaincue. Quels étaient les moyens les plus propres à » atteindre ce résultat ?Voilàtoutela question. 11 s'agit, pour y> ainsi dire, d'une discussion de tactique rétrospective. »

Le National s'abuse étrangement, ou il abuse étrangement ses lecteurs, lorsqu'il croit ou qu'il feint de croire que la discussion aura pour champ clos une aride question de

TACTIQUE rétrospective.

Erreur ! erreur! Ce n'est pas dans ces termes que doit se poser et que se posera la question. Que le plan de M. Cavaignac (puisqu'il prétend qu'il avait un plan) fût le meilleur ou le moins bon, peu importe ! Ce serait là, comme dit fort justement le iVafîonfli, faire de la tactique rétrospective ; or, c'est ce que ne feront pas les membres de la Commission executive, car ce serait tomber dans un piège trop grossier.

Ils écarteront la question de tactique rétrospective.

Ils ne discuteront pas la valeur de ce fameux plan, qui consistait, de la part du dictateur, à se brûler la cervelle si un seul de ses bataillons était désarmé, et à se retirer dans la plaine Saint-Denis si l'ascendant moral l'emportait !

Ce plan livrait Paris à la dévastation, et la France à l'insurrection victorieuse et conséquemment maîtresse de toutes les grandes administrations politiques; un tel plan ne se

discute pas. 11 suffit qu'il ait été énoncé pour qu'il soit jugé. L'auteur lui-niénie de ce plan n'oserait pas l'exposer et le soutenir à la tribune.

Ne vous abusez pas! ce n'est point sur une question de TACTIQUE RÉTROSPECTIVE quc poptcra Ic débat; il portera sur ces questions précises posées au général Cavaignac :

Pourquoi du 17 mai au 22 juin, n'avez-vous exécuté aucun des ordres formels, que vous avaient donnés les membres de la Commission executive ?

Pourquoi, sachant, dès les premiers jours de juin, qu'une crise était prochaine, « crise qui ne so'ait pas une émeute, mais qui serait une bataille, une campagne de plusieurs jours et de plusieurs factions réunies (1), » n'avez-vous pris aucune précaution, absolument aucune ?

Pourquoi, lorsque M. de Lamartine insistait si vivement pour que vous fissiez venir 20,000 hommes de l'armée des Alpes (proposition qui fut adoptée], avez-vous fait le contraire, avez-vous renvoyé de Paris, les 14 et 20 juin, les 45'' et 55® de ligne?

Pourquoi n'avez-vous tenu aucun compte de la lettre si pressante que vous écrivit le 21 juin M. Marie, pour vous dire de « prendre toutes vos mesures? »

Pourquoi, le vendredi malin 23 juin, les régiments qui devaient se rendre avant neuf heures du malin sur la place du Panthéon ne s'y sont-ils pas trouvés?

Pourquoi le 23 juin, alors que déjà l'insurrection prenait un caractère grave, n'avez-vous expédié dans les départements aucun ordre de faire venir le pjus promplement possible des troupes sur Paris?

Pourquoi, le 23 juin, la seule réponse qu'ait pu obtenir de vous le citoyen Paris a-t-elle été celle-ci : « Nous irons quand il y en aura cinquante mille ? »

Pourquoi, le 24 juin, alors que l'insurrection s'était déjà considérablement étendue et considérablement aggravée, avez-vous attendu que la Commission executive fût renver-

^1^ Lettre de M. de Lamartine aux dix départements qui Vont élu.

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séepour expédier enfin, dans les départements, l'ordre d'envoyer toute l'infanterie disponible?

Pourquoi, ce même jour 24 juin, vousêtes-vous laissé devancer de SIX HEi'RES dans l'accomplissement de ce devoir solennel par M. le ministre de la marine, obéissant aux injonctions de M. Ledru-Rollin?

Pourquoi, le 24 juin, alors que le péril était devenu si grave, alors que le triomphe paraissait incertain, en même temps que vous écriviez aux commissaires-généraux commandant 1° la subdivision de la Seine-Inférieure, 2*^ la division militaire de CHALOxs, 3° la division militaire de metz, ce qui était passablement loin; n'écriviez-vous pas à Melun, qui était tout près, et où se trouvaient 3 régiments de cavalerie (2 cuirassiers, 1 dragons), de l'infanterie, et 10,000 gardes nationaux attendant pour accourir qu'un signal leur fût donné?

Pourquoi n'est-ce que le 25 juin, quand vous teniez enfin la dictature, que vous avez tout à coup songé à écrire, en parlant de la garde nationale des départements : « La marche sur Paris ne doit pas être arrêtée ? »

Pourquoi, dans toute la journée du 23 juin, pas un seul ordre donné aux troupes casernées dans les environs de Paris, pas un seul appel adressé, ni le 23 juin ni le 24 juin, aux gardes nationales des nombreuses villes placées sur les lignes de chemins de fer?

Pourquoi, ni le 23 ni le 24 juin, pas une précaution prise pour empêcher l'effusion du sang, pour épargner la vie de tant de braves gardes nationaux?

Pourquoi, enfin, pourquoi attendre que les insurgés fussent CIXQUAME MILLE ?

Si le débat a de la précision, s'il ne s'égare pas en déclamations passant au-dessus de votre tête comme des nuages, voilà les questions qui vous seront posées, et auxquelles nous vous portons le défi de répondre.

Non, vous ne répondrez pas, car vous ne pouvez pas dire la vérité.

La vérité, c'est que vous ambitionniez la dictature et que vous avez voulu l'avoir à tout prix, sans cependant rien don-

DOCUMENTS POUR L'HISTOIRE. 9o

ner au hasard, sans vous exposer à vous trouver du côté où ne serait pas « I'ascendant moral. »

Et le National, qui vous flatte et qui vous abuse, imprime que, samedi io novembre 1818, il n'y aura « ni accusateurs ni accusés. » II y aura un accusé, car il y aura un accusateur et un juge.

Ce juge, c'est le pays, dont l'opinion sera d'autant plus sévère, qu'elle a été surprise et trop longtemps égarée.

Vous espérez étouffer le débat et en atténuer les conséquences par un ordre du jour molivé.

Auriez-vous donc déjà oublié que les ordres du jour motivés qui ne sont pas roliliés par la conscience publique, loin de sauver les pouvoirs qui recourent à ce moyen extrême, ne font que préparer leur perte? Faut-il donc vous rappeler le fameux ordre du j;)ur qui fut le prélude de la chute de la royauté de 1830? Faut-il donc vous rappeler cet ordre du jour qui précéda de si peu de temps le renversement de la Commission executive ?

Et puis, dans quels termes rédiger un ordre du jour qui absolve le ministre de la guerre du 22 juin sans condamner la Commission executive, qui ne la flétrisse pas et qui le justifie?

Le mot « CALOMNIE » a été prononcé à la tribune. Or, il ne saurait exister de calomnie sans qu'il existe au moins un calomniateur. Ce nom de calomniateur, M.VI. Garnier-Pagès et Duclerc, qui ont sans hésitation accepté le défi que M. Cavaignac leur avait jeté; ce nom de calomniateur, MM. Garnier-Pagès, Ledru-Rollinet Duclerc ne voudront pas le garder; et le moins que pourront faire MM. Arago et de Lamartine, ce sera de renouveler à la tribune leurs accablantes dépositions.

Préparez-vous donc, ô grands manoeuvriers du 23 février et du 23 juin 1848, à une autre discussion qu'à une discussion de « TACTIQUE rétrospective! »

LE GOÎ^IPLOT PARLEMENTAIRE.

24 novembre 1848.

La preuve que la Presse n'a rien avancé qui ne fût rigoureusement exact lorsqu'elle imprima le 22 juin 1848 le court DIALOGUE qui est aujourd'hui dans toutes les mémoires et sur toutes les lèvres, c'est l'aveu de M. Landrin, représentant du peuple. Il avoue qu'une députalion dont il faisait partie est allée, au nom de quatre-vingts représentants de sa couleur et de celle de MM. Latrade et Pascal Duprat, pour offrir à M. Cavaignac de prendre le pouvoir en remplacement de la Commission executive.

Offre faite, offre acceptée, sous la seule réserve que la députation irait en prévenir la Commission executive.

Démarche demandée, démarche accordée ; seulement, à cette proposition inattendue, la Commission executive répond avec dignité et fermeté que le moment de la retraite ne peut être pour elle celui du danger.

M. Cavaignac reste donc ministre de la guerre, mais il est investi de tous les pouvoirs militaires et reçoit le commandement général de toutes les troupes, de la garde mobile et do la garde nationale.

De ce commandement général . quel usage en fait-il le 23 juin ?

II laisse les barricades s'établir et se multiplier sans résistance !

Il laisse se développer « l'ASCENDANT MORAL ! »

Il laisse la garde nationale se faire tuer sans direction !

Il laisse la Commission executive en proie à toutes les angoisses et livrée aux soupçons qui s'élevaient de toutes parts et jetaient le mot : « Trahison ! »

Il laisse Paris sans défense contre l'insurrection victorieuse, se préparant à se retirer dans la plaine Saint-Denis!

Il laisse le télégraphe inactif! expédiant, le 23 juin, à midi et demi, une dépèche à Besançon, pour régler une question de procession, et n'expédiant aucune dépèche à Melun, Fontainebleau, Orléans, Tours, Bourges, Rouen, Lille, etc., pour faire venir en toute hâte troupes et gardes nationales.

Avouez-le; vous n'aviez qu'un plan : conc^uérir au National la dictature.

Cette dictature, vous l'avez eue.

Qu'en avez-vous fait?

Retirez-vous! retirez-vous! criait la Presse du 24 juin à la Commission executive.

La Presse avait-elle tort?

La Presse pouvait-elle supposer que les ordres les plus formels donnés par la Commission executive n'étaient pas exécutés par le ministre de la guerre ?

La Presse, en voyant de toutes parts s'élever des barricades sans obstacle, sans résistance, pouvait-elle, devaitelle fermer les oreilles au cri de « trahison^-) jeté par les populations effrayées et par la garde nationale abandonnée à elle-même, sans instructions, sans commandement, sans cartouches?

Non. La Presse, le 24 juin, a fait son devoir, comme aujourd'hui, 24 novembre, elle le fait encore.

Et il faut qu'elle croie Taccomplissement de ce devoir VIL 7

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