TROUVÉ CHAUVEL
Préfet de police.
(2) COMsnssiON d'enquête État indiquant les corps de troupes présents à Paris le 22 juin 1848, d'après les perceptions en vivres.
Le 23 juin, dos barricades s'élèvent « PAISIBLEMENT; » c'est M. Aniiantl Marrast, maire de Paris, c'est l'ancien rédacteur en chef du National qui le déclare.
Quelles instructions sont données à la garde nationale i
Nous le demandons à la garde nationale de Paris toute entière.
— Aucune, absolument aucune.
a CONCENTRER LES TROLPES, MAIS DISSÉMINER LA GARDE NA- TIONALE, » serait-ce donc là le fameux plan délibéré par MM. Cavaignac, Lamoricière et Bedeau?
S'ils avaient un plan, quel qu'il soit, d'où vient donc qu'il ne se révèle par aucune instruction, par aucun ordre : d'où vient donc qu'on laisse de malheureux gardes nationaux aller se faire massacrer à l'assaut des barricades'?
Si le système de la « concentration » av^ait tant d'avantages, pourquoi laisser la garde nationale aux prises avec le danger du système de la dissémination ?
Le National dit à la Presse :
« Avec le beau système de la Presse^ il faudrait, chaque » fois que Paris s'agite , qu'un attroupement se forme, w qu'une rue se dépave, il faudrait mettre toute la France » en mouvement et jeter sur les grandes routes les habi- » tants de Lille, de Strasbourg, de Bayonne! »
La Presse répond au National :
Toutes les familles que les journées de juin ont plongées dans le deuil, toutes les familles que la transportation a plongées dans la misère et le désespoir, apprécieront le ton badin de votre réponse; contre une telle ironie, imprégnée de sang, nous l'avouons, nous ne nous sentons pas le courage de lutter de persiflage: nous n'avons que le silence de l'horreur.
Détournons la tète et continuons :
Est-ce que les 22 et 23 juin, Paris était dans une situation normale? Est-ce que depuis le mois de février Paris n'était pas au pouvoir d'une armée redoutable et redoutée de plus de 100,000 hommes, laquelle s\nppelait les Ateliers ndtionrni.r? Vne armée qu'on a\ail abusée par de fausses
théories, une armée qu'on avait exaltée par des promesses mensongères, des proclamations pompeuses, des décrets chimériques '? Une armée qu'on avait irritée par de cruelles déceptions ? Est-ce que la dissolution de cette armée n'était pas, depuis le 15 mai surtout, la préoccupation la plus grave de l'Assemblée nationale, de la Commission executive, de tous les hommes prévoyants et clairvoyants ?
Si cela n'est pas vrai, dites que nous mentons, dites que nous exagérons, dites que nous calomnions !
Mais si cela est vrai, si cela n'est contesté par aucun lecteur impartial, avouez que soit imprévoyance ou calcul, votre ministre de la guerre a exposé Paris, la France et la Société, à la plus terrible épreuve qu'ils aient peut-être jamais eu à subir !
Et quand on aurait mis le 23 juin toute la France en « mouvement, » cela n'aurait-il pas nn'eux valu que de la jeter le 25 dans la désolation, que de noyer Paris dans le sang, que de meurtrir les deux premières de nos libertés : la liberté individuelle et la liberté de la presse, que de proclamer l'état de siège, que de voiler la justice ?
Tout ce qui eût été de nature à prévenir cet épouvantable insurrection n'eût-il pas mieux vainque tout ce qu'on a fait tardivement pour la réprimer ?
Il y avait un excellent moyen de « ne pas jeter sur les grandes routes les habitants de Strasbourg et de Baijonne : » c'était d'avoir en réserve, à la tête des chemins de fer, les vingt mille hommes de l'armée des Alpes auxquels M. Cavaignac déclarait à M. de Lamartine avoir donné l'ordre de venir. Quel jour cet ordre est-il parti de Paris ?— Le 20 juin, le môme jour d'où s'éloignait de Paris le 55® de ligne.
Pendant quinze jours, M. Cavaignac avait donc endormi M. de Lamartine dans une fausse sécurité; pendant quinze jours, il lui avait répété que les ordres étaient donnés ; ils ne l'étaient pas.
« Ils Vont été, dit le National, au moment où il était utile » de les convoquer. » La preuve du contraire, c'est ce qui est arrivé ; c'est le nombre des tués et des blessés, c'est la
132 iSlS.
durée de cette terrible lutte. La preuve du contraire, ce sont tous les témoignages recueillis par la Commission d'enquête. La preuve du contraire, ce sont toutes les instances infructueuses du général Damesme demandant jusqu'à dix fois un seul bataillon et ne pouvant l'obtenir (1).
La preuve du contraire, ce sont les lettres écrites par M. Marrast, maire de Paris, pour demander du secours sans en pouvoir obtenir ; c'est le danger qu'a couru l'Hôtel-de- Ville pendant quarante-huit heures (2). La preuve du contraire, ce sont les paroles suivantes des aides-de-camp du général Lamaricière arrivant au siège de TAssemblée nationale et disant : « Le général Lamoricière fait des proues- » ses, des prodiges de bravoure ; mais on V écrase^ on l'aban- » d)nae, il n'a pas même de troupes. »
Et si nous nous bornons à ces preuves, c'est que nous ne voulons nous servir d'aucune qui ne soit empruntée à la discussion, qui ne soit authentique et incontestée, autrement nous pourrions les multiplier; ainsi, nous pourrions établir que le 23 juin, à trois heures de l'après-midi, le 29® de ligne, en garnison à Saint-Denis, n'avait reçu aucun ordre (3) ; que les 23 et 2i juin, trois régiments de cavalerie
(1) <i Placé au siège de la Commission quand le général Damesme m'a envoyé jusqu'à dix fois demander un seul bataillon en disant . « Avec ce » bataillon frais, moi, qui n'ai que la garde mobile, je pourrai, avant que » la nuit tombe sur Paris, enlever les barricades et me rendre maître du » faubourg Saint- Jacques; » et toute la journée il m'a fallu refuser ce bataillon, parce que vos troupes n'étaient pas concentkées ; ce ne sont pas là des pbrases. Le fait est-il vrai, ou »io)i? Le fait que je signale, cent témoins peuvent l'attester.
» Eh bien, la nuit, quand le brave général Damesme, blessé déjà, faisait réclamer par plusieurs officiers d'ordonnance ce même bataillon en disant : y.< Pourvu que je l'aie demain avant l'aube du jour ! J'aurai peine à » tenir cette nuit, car la barricade se poursuit avec activité ; elle pul- » Iule ; mais pourvu que j'aie ce bataillon avant l'aube du jour, je serai » maître du quartier Saint- Jacques. » L'aube du jour s'est levée, et le bataillon n'a pas été envoyé. (Sensation.) »
Moniteur. — Séance du 25 noveinbre 1843.
(2) « Je pense qu'on a attaqué l'insurrection trop tard, et qu'on aurait dû surtout se bâter de dégager l'Hùtel-de-Ville, qui est resté presque entièrement cerné pendant quarante-huit heures. »