‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 36 sur 116 · CONDAMNE PAR LE NATIONAL · texte numérisé non relu

CONDAMNE PAR LE NATIONAL

l^r décembre 1848.

Nous appelons toute l'attention de nos lecteurs sur les lignes suivantes du National :

« La garde nationale, livrée à elle-même, a subi des pertes àjamais regrettables. Cela e?t vrai. Pourquoi ? Précisément parce qu'elle n'a pas suivi d'abord le système adopté par le minisire Je la guerre. Elle n'avait même pas de général quand éclata l'insurrection. M. Clément Thomas, démissionnaire depuis quelques jours, reprit par dévoûment les fonctions qu'il avait précédemment quittées; mais il ne les remplit que pendant deux ou trois heures, une balle l'ayant mis presque de suite hors de combat.

)> Pendant le reste de la journée, et tonte la nuit, chaque colonel fat pour ainsi dire général dans son quartier, et agit comme il crut devoir le faire. Nous n'entendons pas assurément les accuser. Leur zèle et leur bravoure, dans ces funèbres journées, ont été au-dessus de tous les éloges. Mais enfin ils ont suivi justement, pour la plupart, le système préconisé par le Conitilulionnel; ils ont envoyé des compagnies partout où s'élevaient des barricades. Quel résultat ont-ils obtenu? Ils ont éprouvé des pertes cruelles, et n'ont rien empêché du tout.

» On reproche au général Cavaignac de n'avoir point soutenu tous ces mouvements partiels. Les avait-il ordonnés ? Les connaissait-il seulement? Personne, assurément, n'oserait le dire. Soyons justes et soyons vrais. Pendant toute la journée du 23, la garde nationale, peu faite au métier de la guerre, peu disciplinée, et n'écoutant que son zèle et son courage, o agi sans ordres, et a couru souvent des dangers inutiles, qu'u7ie meilleure direction

lui aurait épargnés. Du moment où le commandement suprême fut déféré au général Cavaignac, sa tâche devint immédiatement moins laborieuse, moins meurtrière, et plus féconde en résultats. »

Chacune de ces lignes renferme un aveu qui équivaut a une condamnation. — Qui donc était ministre de la guerre le 22 juin? N'était-ce pas M. le général Cavaignac?

— Oui.

Entre lui et la Commission executive, n'avait-il pas été convenu ce qui suit :

(1 Ainsi, dans le sein de la Commission, j'ai dit très nettement qu'il y avait à opter entre n'avoir pas le général Cavaignac pour ministre de la guerre, ou, si on voulait l'avoir, lui accorder ceci : qu'eu cas d'un désordre entraînant dans Paris l'emploi de la force militaire, il aurait le commandement complet de toutes les troupes engagées, et qu'en cas de combat, il était bien entendu qu'il ne se soumettrait jamais à la dispersion des forces, et qu'au contraire il ne comprenait une pareille lutte qu'avec une organisation de défense telle qu'il convient à un soldat, à un général.

» Ici je dois dire en passant que, sans parler des causes morales, politiques, qui ont amené le renversement de deux monarchies, l'une des causes Bfiatérielles qui ont le plus singulièrement facilité la chute, c'est que les hommes qu'elles employaient ont toujours traité les luttes dans Paris comme des affaires de police, et nullement comme des combats sérieux.

» Eh bien, dans la situation où étaient les choses à Paris, le 22 juin et LES JOURS FRÉcÉDENTS , avcc la couviction sérieuse que j'avais que

c'était ime BATAILLE qui se préparait car je ne sais pas s'il y a

beaucoup de personnes qui n'aient pas employé cette expression (Oui ! oui! c'est bien le mot !j je n'ai fait qu'accomplir le plus simple de mes devoirs, non seulement envers la Commission à laquelle je devais la vérité, dont j'engageais la responsabilité quand je combattais en son nom, mais aussi un peu à moi-même, et surtout aux troupes que j'allais engager et que j'allais -appeler à mourir pour la patrie.

)' Je devais déclarer nettement que, dans aucun cas, comme soldat, comme général, je ne consentirais à combattre que dans des conditions où je considérerais le succès comme possible.

» C'est ce qui est arrivé ; et nous avons paru, la Commission executive et moi, dans les événements du 23 juin, avec cette convention bien faite (et elle n'y a pas manqué) que je commanderais complètement les troupes comme militaire; que le commandement militaire ne serait pas partagé, et qu'ensuite j'engagerais les troupes comme je croirais devoir le faire. »

— De qui sont ces paroles ?

— De M. Cavaignac, qui les a dites à la tribune; elles sont empruntées au Moniteur du 26 novembre 1848.

De ces paroles , il résulle (jue le 22 juin el les JOURS PRÉCÉDENTS, M. Cavaignae avait la CONVICTION SÉ- RIEUSE que c'était une BATAILLE qui se préparait.

C'est lui-même qui l'avoue; c'est lui-même qui le déclare; c'est lui-même qui le proclame.

Il ajoute qu'il a signifié à la Commission executive qu'il entend avoir le commandement complet; en effet, le 23 juin, la Commission executive se hâte de l'investir du commandement Gi-NÉRAL des troupes, de la garde mobile et delà garde nationale.

Le 22 juin et les jours précédents, le général Cavaignac, ministre de la guerre, sait qu'une bataille se prépare.

Il le sait, et il laisse partir le 45® et le oo® de ligne, qui étaient à Paris.

Il le sait, et il n'insiste pas pour qu'un chef soit donné à la garde nationale de Paris.

Il le sait, et il ne donne à la garde nationale aucune instruction, aucun ordre : il ne la prévient pas qu'il a un plan de CONCENTRATION, et que, conséquemmcnt, elle doit s'ahstenir d'agir en sens contraire, c'est-à-dire de s'exposer au danger de la DISSEMINATION.

« La garde nationale est livrée a elle-même ; » c'est le National qui le déclare ; c'est le National qui lui reproche de 0 n'avoir pas suivi le sijstème adopté par le ministre de la guerre ; » c'est le National qui lui reproche d'avoir exécuté « des mouvements partiels; » c'est le National, enfin, qui lui reproche « d'avoir agi sans ordres ! »

Eh ! qui donc l'a laissée sans ordres, devant lui en donner ?

Eh ! qui donc a fait battre la générale ?

Eh ! qui donc avait pris soin d'informer la garde nationale du « système adopté par le ministre de la guerre? »

Si personne n'avait pris le soin dïnformer la garde nationale que le ministre de la guerre avait un système, comment pouvait-elle le savoir ? comment pouvait-elle le deviner ? « Si chaque colonel fut pour ainsi dire général » dans son quartier, et agit comme il crut devoir lé faire, »

n'est-ce pas là une preuve irrécusable que le fameux système de concentration, que nous pressons en vain le National et le Siècle d'expliquer et de définir, n'a jamais existé qu'en discours et n'a pas reçu d'exécution ? Etait-il donc si difficile de réunir les colonels des légions ou de se mettre en rapport avec eux au moyen d'aides-de-camp? Etait-il donc si difficile de rédiger un ordre du jour placardé sur tous les murs, qui eût enjoint à la garde nationale de n'exécuter que les mouvements qui lui seraient régulièrement prescrits par la voie hiérarchique, qui l'eût avertie de ce qu'elle avait à faire, et surtout du danger auquel elle s'exposerait en se disséminant? Ainsi rassurée, la garde nationale n'eût pas certes mieux demandé que de rester chez elle au lieu de courir aux barricades s'y faire percer de balles.

Pourquoi la garde nationale a-t-elle « envoyé des compagnies partout oii s'' élevaient des barricades'^ ^^ —?Qrce qu'appelée par le général à prendre les armes, il ne lui avait été donné aucun ordre d'agir dans aucun sens. Que vouliezvous qu'elle fît?

Devaît-clle aller s'enfermer dans ses postes et s'y laisser bloquer sans cartouches ?

Ces questions sont précises ; aussi sommes-nous bien sûrs que le National se gardera d'y répondre.

A moins de vouloir fermer les yeux, il est impossible de n'être pas éclairé par la lumière qui jaillit des aveux du National.

Le PLAN, le véritable plan de M. Cavaignac s'y laisse apercevoir tout entier.

Paris, depuis le 24 lévrier, était emporté et retenu par deux courants contraires : un courant qui, à tort ou à raison, s'appelait la garde nationale; un autre courant que grossissaient les ateliers nationaux.

C'est ce qu'atteste la journée du 17 mars, dite la journée des bonnets à poil , laquelle provoque, trois jours après, la démonstration en sens inverse ; c'est ce qu'atteste une seconde fois la journée du 16 avril, où l'imposante résistance

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de la garde nationale suffît pour contenir le mouvement qui devait se produire ; c'est ce qu'atteste encore une troisième fois la journée du 15 mai, où il s'en fallut de si peu qu'un nouveau gouvernement ne s'emparât de l'Hôtel-de- Ville.

Laisser aux prises ces deux forces rivales, laisser la Résistance elle Mouvement se débattre entre eux, afin d'opérer en toute certitude sa jonction avec celui des deux partis qui l'aurait emporté sur l'autre : voici quel était le vrai plan de M. Cavaignac. 11 lui a donné le nom de système de concentration ; il aurait dû l'appeler système cV observation.

Autrement, impossible d'expliquer que M. Cavaignac ait laissé si complètement à l'écart, dans son système, un élément aussi considérable que celui de la garde nationale^ lorsqu'il ne disposait que d'un élément aussi faible que celui qui se réduisait, le 22 juin, à 10,946 hommes de troupes dans Paris, Savoir :

Dans Paris 6,224 hommes.

A l'Ecole-Militaire 4,722 -

Impossible d'expliquer cette absence de tous ordres, de toutes instructions donnés les 22 et 23 juin à la garde nationale.

Rien d'ailleurs de plus conforme que ce plan avec le caractère connu de M. Cavaignac et tous ses actes publics.

Nommé gouverneur-général de l'Algérie, que fait-il, lui qui avait été comblé par la famille royale? Il donne l'ordre d'enlever la statue de M. le duc d'Orléans. La population d'Alger s'y oppose. C'est par une inconséquence qu'il couvre une ingratitude.

Un sieur Couput attache un bonnet rouge à un arbre de la liberté; M. le général Cavaignac, gouverneur-général, prosterne son front et son épée devant le bonnet rouge; la garde nationale d'Alger s'en indigne; alors M. Cavaignac fait enlever nuitamment le bonnet rouge. C'est par une contradiction qu'il efîace une concession.

Le 22 juin et les (.^jours précédents, avec la conviction se-

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rieuse qu'il savait que c'était une bataille qui se préparait, » il ne prend aucune disposition; ce n'est que le 23, vers trois heures, quand déjà la garde nationale avait engagé partout la lutte et s'était rendue maîtresse des barricades sur plusieurs points, qu'il va voir ce que c'est que la guerre des barricades... Il croyait, dit-il, que ce serait Va/faire d' une demi-heure. . Yailes donc accorder cet aveu avec cette accusation contre les deux monarchies tombées : « Les » hommes çu'?7s employaient ont toujours traité les luttes » de parti comme des affaires de police, et nullement comme » des combats sérieux ! »

Quoique la dépèche télégraphique signée Recurt, ministre de l'intérieur, et datée du 24 juin, nomme « la garde nationale mobile, la troupe de ligne, la garde républicaine » et ne fasse pas à la garde nationale l'honneur de la nommer, la garde nationale ayant déployé dans la journée du 23 juin un héroïque courage et prouvé qu'elle était décidée à mourir plutôt que de se laisser vaincre, il n'y avait plus de doute; alors M. Cavaignac comprend que c'est du côté de la garde nationale qu'il doit se ranger avec ses troupes ; alors expire le système d'observation! Mais déjà le secret de M. Cavaignac lui était échappé, car déjà il avait dit : « Croyez-vous que je sois ici pour défendre vos Parisiens, » votre garde nationale? Qv/elle défende elle-même sa » ville et ses boutiques ! je ne veux pas disséminer mes » troupes... »

Ainsi, quelque parti que prît la garde nationale, elle ne pouvait échapper au blâme.

« Qu'elle défende elle-même sa ville et ses boutiques! » Tel est l'arrêt de M. Cavaignac.

» Elle a agi sans ordres , et a couru souvent des dangers » inutiles qu^'une meilleure direction lui aurait épargnés ; » telle est la condamnation que prononce le National.

Cette « meilleure direction, » mais qui empêchait M. Cavaignac, puisqu'il avait un plan, de la lui donner?

Le National oublie que si la garde nationale, le 16 avril et le 15 mai 1848, avait attendu des <i ordres pour agir. » le

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drapeau rouge eût flotté sur le dôme de l'Hôtel-de-Ville; il y eût flotté de môme le 24 juin, si le 23 la garde nationale eût hésité h affronter des « dangers inutiles. »

— Eh bien! M. Eugène Gavaignac avait salué le bonnet rouge à Alger, et il eût salué à Paris le drapeau rouge ; n'était-ce pas le drapeau de la Société des Droits de V Homme, dont le comité central avait pour président M. Godefroy Gavaignac? M. Eugène Gavaignac ne s'étant compromis par aucune intervention prématurée, il ne lui en eût rien coûté de proclamer le triomphe de l'insurrection , le triomphe de (( I'ascendant moral, » et d'invoquer de nouveau la mémoire de son père et de son frère ;

De son père, dont il dit :

« Mon père siégeait à la Convention : je suis heureux et » FIER d'être le fils d'un tel homme (1). "

De son frère, dont il a dit :

« En me désignant, le gouvernement a voulu honorer, au » nom de la nation, la mémoire d'un citoyen vertueux, » d'un martyr de la liberté. La mémoire de mon noble » frère est vivante parmi les grands citoyens qui m'ont '> choisi.... (2) »

Le 23 juin, quel que fût celui des deux partis qui l'emportât, de la liésistance ou du Mouvement, M. Gavaignac n'avait rien à perdre, et avait tout h gagner.

Ainsi s'explique comment la garde nationale a été « livrée à elle-même. »

(1) Moniteur, 3 septembre 1848.

(2) Proclamation à V Année et aux habitants de l'Algérie. Mars 1848.

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