‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 4 sur 116 · É. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

É. DE GIRARDIN

La Presse reparaît le 6 août. Supprimée sans motifs, elle reparaît sans conditions.

Le 11 août sont votées les deux lois, sur le cautionnement des journaux et sur les crimes et les déhts de la presse.

Le 21 août, nonobstant ces lois, des journaux, au nombre desquels se trouve la Gazette de France, sont supprimés.

M. de Girardin proteste énergiquement, et déclare qu'il s'abstiendra de participer à la direction et à la rédaction de la Presse, jusqu'au jour où un terme aura été mis au monstrueux régime de la suspension des lois.

Une assemblée d'écrivains a lieu : au nom de cette assemblée, une députation dont M. de Girardin fait partie se rend, le 17 août, chez M. le président du conseil.

Quatre jours après, M. de Girardin a une troisième et dernière entrevue avec M. le général Cavaignac.

Dans la dernière comme dans la première entrevue, il n'est question que de la situation générale.

Voici, en peu de mots, le résumé de cet entretien :

20 iS48.

— Vous avez le pouvoir, vous désirez le garder ; si vous croyez que le concours de la Presse vous soit utile, il dépend de vous de vous l'assurer.

— Que faut-il faire ?

— Effacer les fautes du passé en suivant à l'avenir une autre ligne ; en prouvant que vous êtes un républicain sincère et un homme politique de votre temps.

— Gomment ?

— En vous hâtant de lever l'état de siège avant que l'Assemblée nationale ait commencé à discuter la Constitution ; en présentant un décret d'amnistie qui comprenne les insurgés de juin, les prévenus de mai et les ministres de février; en abolissant les lois qui interdisent l'entrée du sol français aux trois familles qui ont régné sur la France; en les rétablissant dans l'exercice de tous leurs droits de propriété ; enfin, en renonçant, vous, à toute prétention à la présidence de la République, pourvousbornerà la conservation de votre titre de président du conseil des ministres. Par ces mesures, vous déblaierez tout le terrain du passé ; vous prouverez que vous avez déjà acquis assez de force pour ne plus craindre de vous montrer généreux ; vous prouverez que la République défie tous les prétendants, n'a besoin pour se protéger d'aucune mesure d'exception, et repousse toute atteinte au principe de la propriété ; vous prouverez, enfin, que vous n'êtes pas un ambitieux vulgaire, et que, dépositaire du pouvoir, vous ne comprendriez pas qu'on le gardât une seule minute après avoir cessé d'être en possession de la confiance de la majorité... »

En quittant le général Cavaignac ce jour-là, 31 août 1848, M. de GirarcUn était parti avec la conviction que le dimanche 3 septembre, ou au plus tard le lundi 4, l'état de siège serait levé afin que la discussion de la Constitution fût entièrement libre.

L'illusion ne fut pas longue, car ce fut deux jours après que M. Cavaignac prononça à la tribune son mémorable et violent discours du 2 septembre, où il ne se borna pas à exal'er le nom de son père, où il prodigua les menaces les

plus véhémentes contre quiconque ne partagerait pas au même degré son admiration et sa reconnaissance pour la République.

Ce n'est pas M. de Girardin qui a prononcé les mots « iVirréconciliable ennemi^ » c'est M. Cavaignac ; mais ce jour-là, 2 septembre 1848, M. de Girardin, qui assistait à la séance, les a recueillis; et ce jour-là son opinion a achevé de se former.

Terminons :

« Si le quart des accusations que la Presse a fait peser

sur le chef du pouvoir exécutif avait le moindre fonde- » ment, ce dernier aurait mérité autant de flétrissures qu'il » a mérité d'hommages ? »

Ainsi s'exprime le Siècle, à qui il paraît tout simple de nous ranger au nombre des diflamateurs.

Nous lui montrerons que nous n'avons rien avancé qui ne fût authentiquement prouvé.

Qui lira le Siècle et la Presse jugera !

7 novembre r'48.

Telles sont les relations étroites qui existent entre le Siècle et le chef du pouvoir exécutif, que c'est le Siècle qui est chargé de ses communications les plus intimes.

Pourquoi donc alors ne pas publier « V interrogatoire^^ que M. Plée a fait subir, le lundi 26 juin 1848, à M. de Girardin?

Cet interrogatoire, M. de Girardin insiste pour que le Siècle le publie.

Cet interrogatoire montrera quel langage le rédacteur en chef de la Presse tenait au fond de son cachot.

Mais, nous l'avons dit, le Siècle ne le publiera pas I

Maintenant, quant aux termes de la lettre de M. le capitaine Plée, lettre dont M. de Girardin n'a eu communication que par le Siècle, il serait facile aujourd'hui à M. de Girardin de les discuter, et de dire qu'ils ne lui ont pas été sou-

mis ; mais c'est ce que ne fera pas M. de Girardin, qui n'a pas oublié et n'oubliera jamais ce qu'il doit à l'honorable rapporteur sans la pressante intervention duquel le rédacteur en chef de la Presse, atteint de rhumatisme, serait peut-être aujourd'hui réduit, par la paralysie, à l'impossibilité de faire un mouvement, de tenir une plume.

— Pourquoi suis-je arrêté ? a demandé M. tle Girardin ?

— Parce que vos publications étaient imprudentes et de nature à prolonger la guerre civile, — lui a-t-on répondu.

— Mais pour que je les suspendisse , était-il donc besoin de m'arrêter et de supprimer la Presse? Ne pouvait-on m'avertir? Au mois d'avril 1848, n'ai-je pas prouvé que je savais moi-môme me condamner au silence dès qu'on en appelait à mon patriotisme? Le général Cavaignac ne pouvait-il m'envoyer un de ses aides-de-camp ou un de ses secrétaires, pour me demander de m'abstenir momentanément de toute critique? Non-seulement je l'eusse fait avec empressement, mais encore j'eusse fait tout ce qui lui eût paru nécessaire au prompt rétablissement de l'ordre; je suis prêt à le faire encore...

Telle est la pensée qu'a traduite M. le capitaine Plée ; et ce qui prouve que la pensée de M. de Girardin n'a jamais été que celle-là, ce sont les termes fort nets de sa lettre du l*"" juillet 1848 à M. le général Cavaignac.

Mais M. de Girardin veut aller plus loin; il veut raisonner un moment dans l'hypothèse où, le 27 juin , « Vécrivain aurait offert de mettre entièrement sa plume à la discrétion du ministre. »

Eh bien! à cette proposition, quelle réponse est faite par le général Cavaignac ?

M. de Girardin continue d'être, du 27 juin au 7 juillet, au secret le plus absolu!

Il est retenu sans autres motifs que les motifs allégués dans la réponse ci-après de M. Cavaignac :

25 juin 1848.

« Citoyen, » Les ordres qui vous ont atteint aujourd'hui natteigxent

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» pas peut-être votre pensée; la justice seule en peut dé- » cider, mais elle atteint certainement vos imprudentes » publications; elles perdraient la République, la nation, » la société européenne tout entière.

» La confiance de l'Assemblée m'a chargé d'une respon- » sabilité que je veux justifier. A la hauteur où ces scènes » cruelles m'ont placé, où je ne désirais pas m'élever, où je » ne désire pas rester, les passions ne peuvent atteindre. » Rassurez-vous donc, vous n'avez rien à craindre de moi. » Je vous laisse apprécier ce que la justice du pays pourra » vous devoir.

» Le chef du pouvoir exécutif,

» Général càvaignac. »

Dix raille francs de récompense à qui expliquera ce que ces paroles veulent dire : « Les ordres qui vous ont atteint » aujourd''hui n'atteignent peut-être pas votre pensée ; la » justice seide en peut décider, mais elle atteint certaine- » ment vos imprudentes publications... »

Quel jargon sauvage ! quel jargon de Kabyle ? Qu'est-ce que tout cela veut dire?

La justice seule devait décider ?

Or, la justice ne décide rien. On ne la saisit de rien.

Tout ce qu'on trouve à redire et à incriminer dans l'article de M. de Girardin, ce sont ces mots ;

« Nous voilà donc retombés sous le despotisme du sabre, » et, pour comble d'abaissement, réduits à considérer ce » despotisme comme un bienfait! »

Voilà les lignes qui « perdraient la République, la nation, » la société européenne tout entière ! »

Non-seulement, malgré la lettre du 27 juin 1848 de M. le capitaine Plée, M. de Girardin est encore retenu au secret le plus absolu pendant huit jours, mais la Presse., qui donnait du travail à plus de mille personnes, reste supprimée pendant quarante jours.

M. le directeur du Siècle trouve tout simple qu'on arrête sans cause, sans indice aucun, un écrivain; qu'on l'escamote, qu'on le mette au secret, qu'on supprime son journal,

qu'on porte à la propriété de veuves et d'orphelins la plus grave atteinte, et que, retenu sansécrou, on le relâche sans instruction, sans débat, sans jugement ! Au lieu de prendre le parti de la Presse contre le général Cavaignac, c'est le parti du général Cavaignac contre la Presse que prend le Siècle. Quel aplatissement! Quel aveuglement!

8 novembre 1848.

0 Siècle ! n'avez-vous donc rien de plus urgent et de plus important que d'at'aquer ainsi votre adversaire M. de Girardin? N'avez-vous donc pas à défendre votre héros et votre patron M. Cavaignac ? Ne voyez-vous donc pas que chaque jour son prestige reçoit une nouvelle atteinte, que chaquejour son crédit est écorné par un protêt, que chaque jour sa minorité plus grande se révèle par un vote ? Ne voyez- vous donc pas, enfin,, que la clarté se fait et que le moment n'est pas loin où il n'y aura plus qu'une voix pour reconnaître et proclamer que M. Cavaignac, ministre de la guerre, a trahi la confiance de la Commission executive et fait retomber sur elle une responsabilité qu'en bonne justice il aurait dû seul expier?

Si la Commission executive avait été composée en majorité d'hommes de vigueur et de décision, voyant qu'aucun de ses ordres les plus formels n'avait été exécuté par le ministre de la guerre , elle l'eût remplacé, sauf plus tard à examiner s'il n'y avait pas lieu de le mettre en accusation.

C'est là ce qu'elle aurait dû faire.

En temps de révolution, il ne faut pas attendre les coups, il faut les prévenir. Quiconque s'est laissé frapper le premier, est condamné comme s'il avait tort. On n'a pas le temps de s'arrêter à regarder autre chose que le succès ; c'est là ce qui explique comment, s'étant laissé renverser le 24 juin, les membres de la Commission executive n'ont plus osé relever la tête, même pour se défendre.

Us ont compris que les apparences contre eux étaient

DOCUMENTS POUR L'HISTOIRE. Si

telles que ce serait en vain qu'ils essaieraient de les détruire et de ramener les esprits dans le chemin de la Vérité. Heureusement pour eux que les droits de la Vérité ne se prescrivent jamais.

Oui, les apparences étaient telles, que nous-mêmes nous nous y sommes laissés prendre. Quand nous accusions la Commission executive d'inaction ou de connivence, ce n'était pas elle que nous eussions dû accuser, c'était le général Cavaignac, ministre de la guerre; mais aussi comment croire, comment deviner que les ordres les plus formels qui lui étaient donnés, il ne les exécutait pas!

Pour le remplacer sur l'heure, n'y avait-il donc pas sur les bancs de l'Assemblée nationale à choisir entre plusieurs officiers généraux pleins de loyauté et de vigueur?

Messieurs du National et du Siècle^ permettez à la Presse de vous donner fraternellement un bon conseil : il est temps, grand temps, que vous vous mettiez à démontrer qu'il n'est pas vrai :

Que M. le général Cavaignac, ministre de la guerre, ait trahi la confiance de la Commission executive ;

Qu'il ait laissé couver, s'étendre et s'aggraver l'insurrection pour s'emparer de la dictature.

Un seul jour a suffi pour jeter le général Courlais du faîte de son commandement au fond d'une prison dans laquelle on le retient depuis le 15 mai.

Quelques heures ont vu s'évanouir le prestige et la popularité de son successeur le général Clément Thomas.

Encore une fois, défendez donc votre drapeau et votre chef!

L'accusation est assez grave ; les témoignages sont assez nombreux.

Auriez-vous déjà peur?

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