‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 44 sur 116 · VII. lî · texte numérisé non relu

VII. lî

178 18âS.

A une guerre injuste que nous ferions, la France aurait toute craindre.

A une guerre injuste qui nous serait faite, la France aurait tout à gagner.

Expliquez-vous donc ! expliquez-vous donc! et ne vous bornez pas h traduire en assez mauvais français les articles du Timea. écrits en fort bon anglais.

Nous acceptons la question des deux candidats telle que la pose le National :

'( Supposons qu'un nom soit quelque chose , et que « M. Louis Bonaparte puisse prétendre à la signification du » nom qu'il porte, comme si ce nom était le sien, et non ce- » lui de son oncle.

') Que signifie ce nom '?

» En politique extérieure, il signifie conquêtes, coalition ') de TEurope, en un mot, la guerre avec tous ses hasards, » avec la ruine du commerce, de l'industrie : la déprécia- » tion des effets publics.

» Mais du moins, le nom de M. Louis Bonaparte serait-il, h » l'intérieur, comme le disent ses partisans, une garantie » d'ordre et de sécurité ? En aucune façon. Ce nom n'au- » rait pu sortir de l'urne électorale que par suite d'une sur- ') prise de l'opinion, surprise dont on reviendrait bien vile, » d'une recrudescence purement accidentelle des préjugés » mêmes qu'a renversés le principe républicain. »

Soit; mais à notre tour nous demanderons au National, qui veut absolument imposer h la France M. Eugène Cavaignac :

Que signifie ce nom ?

Sous la première révolution : Guillotine.

Sous la seconde révolution : Conspiration.

Sous la troisième révolution : État de siège.

Et si le nom de M. Eugène Cavaignac, après être sorti de Purne électorale par l'abus de toutes les infiuences, l'em-

ploi do toutes les manœuvres, l'envoi d'émissaires sur émissaires, ne devait aboutir de nouveau qu'à l'arbitraire, à la violation de la liberté individuelle, à la suppression de la liberté de la presse, à la confiscation du droit de propriété, au renouvellement de tous les abus scandaleux, passe-droits, prodigalités de croix, subventions, etc., où donc serait ce qu'aurait gagné la France à changer de gouvernement le 24 février dernier ?

M. Cavaignac, c'est l'état de siège;

L'état de siège, c'est la banqueroute :

La banqueroute, c'est la misère ;

La misère, c'est une révolution nouvelle ;

Une révolution nouvelle, c'est le retour à la guillotine, qu'aimait tant à promener avec lui M. J.-B. Cavaignac.

Ne vous en prenez pas au nom qui a couvert la France de gloire, ou trouvez juste qu'on s'attaque h celui que vous prônez !

10 novembre 1R48.

— Qu'a fait M. Louis? — C'est ainsi que le National affecte de désigner M. Louis-Napoléon Bonaparte.

A notre tour, nous demanderons au National^ qui n'a pas assez d'éloges à donner au fils de M. J.-B. Cavaignac, au frère de M. G. Cavaignac. qu'a fait M. Eugène ?

Pourquoi donc le National nous poursuit-il?

Ingrat !

Nous servons, dites-vous, la candidature de M. Cavaignac en l'attaquant, nous nuisons à la candidature de M. Bonaparte en l'appuyant.

S'il en est ainsi, au lieu de nous harceler, ouvrez-nous donc vos bras et donnez-nous l'accolade fraternelle!

LeMorning Chronicle fait cause commune avec le Times contre la candidature de M. L.-N. Bonaparte. Si nous étions rédacteurs du Times et du Morning Chronicle, nous ne tiendrions pas un autre langage que celui qu'ils tieiment. Avant tout, l'intérêt britannique !

Qui fera jamais faire d'aussi rapides progrès à l'appauvrissement de la France que les hommes d'État auxquels le National a servi de biberon ?

Donc, vive M. Eugène ! !

xvu.

On lit dans ['Lu ion :

« La candidature de M. le général Gavaignac est appuyée » par le National et le Siècle, celle de M. de Lamartine par » le Bien public, et celle de M. Louis Bonaparte par la Finesse » et la Gazette de France.

» Les autres journaux se sont abstenus jusqu'ici, et leur » silence atteste au pays les immenses difficultés de la si- » tuation. C'est une immobilité nécessaire, forcée, au mi- » lieu des écueils qui environnent de toutes parts les élec- » teurs et la France.

» Pour notre compte, nous nous félicitons de nous être » associés à la sage réserve de la majorité de nos confrères. » Trop de précipitation est souvent une faute, et, en pareil » cas, une faute peut être irréparable. »

S'abstenir. . . voilà ce que vous appelez de l^a réserve! Et pourquoi donc, alors, aux élections dernières de Paris, ne vous êtes-vous pas abstenus? Croyez-vous donc qu'il importât plus au salut de la France de faire élire représentant de la Seine tel candidat qui avait flétri les visiteurs de Belgrave-square et soutenu jusqu'au dernier jour le cabinet du 29 octobre, que d'empêcherM.Cavaignac d'être élu président de la République pour quatre années ?

Or, s'abstenir, quand tous les moyens d'influence au service de la centralisation administrative sont et seront mis en usage, c'est concourir indirectement à la nomination de celui qui se vante, dans les biographies qu'il fait répandre, de s'être immortalisé par ce dialogue :

« —Le colonel N.: Si le régiment avait h se battre contre » les CARLISTES, vous batlriez-vous ?

» — Le capitaine Cavaignac : OUI.

» — Le colonel N. : Si le régiment avait à se battre contre » les REPUBLICAINS, vous baltriez-vous?

» — Le capitaine Cavaignac : NON. »

Ne pas voter, ou voter pour tout autre nom que celui de Louis- Napoléon B tnaparte, c'est par le fait voter indirectement pour M. Louis-Eugène Cavaignac.

11 novembre 1848.

Les journaux anglais continuent à attaquer \fy Presse. The National contmue à citer les journaux anglais. La Presse continuera à mériter leurs attaques. Chacun son rôle !

Nous nions de la manière la plus formelle que le général Cavaignac naittout risqué » pour des intérêts qui manque"raient envers lui de reconnaissance.

Le général Cavaignac n'a absolument risq^^é que de se faire donner la dictature, et il Ta eue.

Il a moins risqué que le général Lamoricière. qui a eu plusieurs chevaux tués ou blessés sous lui.

Il a moins risqué que les braves généraux Négrier, Duvivier, Bréa, Damesme, Bourgon. François, qui se sont fait tuer, et que le général Bedeau, qui a été blessé.

De deux choses l'une : ou l'insurrection devait être vaincue, ou elle devait être victorieuse; dans le premier cas. le

général Cavaignac risquait de tuul gagner; dans le second cas, il ne risquait rien que ce que nous risquions tous.

11 novembre 184S.

Non, non, n'en déplaise au National, poumons le National ne signifie pas la République ni M. Cavaignac l'Assemblée nationale.

Pour nous la Républi(iue, c'est la République, c'est à dire la nation représentée par une Assemblée annuellement élue, nommant à son tour un chef de cabinet, un président responsable et révocable choisissant ses collègues à son gré, et ne gardant le pouvoir qu'aussi longtemps qu'il plaît à la majorité de le lui conserver; — faible traitement, point de luxe, point d'hôtel splendide, rien enfin de ce qui attire les parasites, les flatteurs, les serviles ; rien de ce qui donne le vertige du pouvoir à ceux qui trop rapidement en ont monté le faite. Nous ne comprenons pas la République sous la forme d'une monarchie bâtarde, temporaire ou élective. Monarchie ou République, nous ne sommes pas exclusifs; à votre choix, mais que la Monarchie soit la Monarchie, et que la République soit la République, chacun gardant les avantages et les inconvénients qui lui sont propres.

Pour nous. M. Cavaignac n'est pas l'Assemblée nationale, et par une excellente raison : c'est que depuis deux mois [^Assemblée nationale, enfin désabusée, semble s'être appliquée à vouloir juste le contraire de ce qu'il voulait.

Il voulait le maintien de l'état de de siège: elle l'a forcé de le lever !

// voulait que le président de la République fût élu par l'Assemblée: elle a voulu qu'il fût élu par le suffrage universel !

/U'oulait instituer les » commissariats parlementaires ; » elle s'y est opposée.

// voulait, enfin, que l'Assemblée seprorogeâfet le laissât maître absolu à Paris d'y faire, s'il lui plaisait, sous prétexte

de complot et de sûreté publique, un bon ))etil coup de main ; elle l'a vu et l'a paré !

Ne calomniez pas l'Assemblée nationale!

12 uovembre 1848.

11 faudrait cependant être conséquent !

Si nous avons tort de combattre la candidature de M. Cavaignac à la présidence de la République, avec une persévérance qu'il plaît au National de qualifier d'acharnement, quel nom iaul-il donner à la guerre à outrance qu'il fait à la candidature de M. Louis-Napoléon Bonaparte, guerre qui ne recule devant l'emploi d'aucune manœuvre, si basse qu'elle soit, d'aucune calomnie, d'aucune injure?

Les accusations que nous avons portées contre M. le général Cavaignac sont des accusations graves ; mais toutes ont été scrupuleusement puisées dans des documents authenthiques, mais toutes ont été gravement et convenablement articulées; aucune n'a été exagérée.

Si l'on dit que c'est l'animosilé qui nous a dirigés, nous répondrons que c'est aussi ce que l'on disait en 1847, quand par un pressentiment des graves événements qui n'ont pas tardé ë s'accomplir, nous insistions avec vivacité pour que M. Hébert ne fût pas nommé en remplacement deiVI. Martin (du Nord), et pour qu'on profitât de la circonstance qui s'offrait de rendre à M. Dupin la présidence de la Chambre des députés, en appelant M. Sauzet au ministère de la justice. Si ce conseil eût été suivi, il y a lieu de croire <]ue la discussion sur les banquets eût pris un tout autre cours, et qu'en tout cas, le 2i février, au moment où la Chambre des députés a été envahie, son président eût conservé assez de présence d'esprit pour déclarer la séance levée et se retirer avec tous les membres présents ! Les mêmes pressentiments nous assiègent quand notre pensée se fixe sur l'élection de M. Cavaignac à la piésidence de la Républi(jue. Si l'on attend qu'il soit nommé pour reconnaître qu'ils étaient justes, il se-

ra trop tard. Nous avons la mesure de la faiblesse de son caractère: c'est assez pour que nous redoutions tout de la violence de ses résolutions. Si M. Cavaignac était nommé, la France peut être certaine qu'il n'y aurait pas un excès devant lequel il reculât sous prétexte d'affermir la République et de la défendre contre ses ennemis déclarés ou ses amis suspects.

Nous avons fait de tous les actes et de toutes les paroles de M. Cavaignac une étude consciencieuse, une élude approfondie; nous croyons le connaître mieux peut-être qu'il ne se cannait lui-même.

Il a l'hypocrisie de Tambition; s'il n'ose pas en avoir la franchise, c'est parce qu'il sent très bien quïl n'est qu'un instrument incapable de se mouvoir et de se diriger par luimême. La raideur de son maintien n'est qu'un étui qui cache l'absence complète de toute vigueur. C'est bien « le roseau peint en fe)\ » ainsi que l'ont surnommé les Arabes. Ses phrases sont courtes et incohérentes, mais ses idées sont plus courtes et plus incohérentes encore.

Le Moniteur est là pour l'attester.

Lisez ses discours !

Mesurez ses idées sur ses actes !

Comptez, demandez à la Banque de France et à l'armée à quel prix l'ordre, depuis quatre mois, est mainteno dans Paris !

Imputer à des sentiments d'animosité personnelle contre M. Cavaignac Topposition véhémente peut-être, mais à coup sûr loyale, que nous lui avons faite, que nous lui ffiisons, que nous continuerons de lui faire, c'est recevoir pour démenti notre passé tout entier Pour nous défendre contre cette imputation, nous avons la collection de la Presse depuis douze ans.

Notre impartialité y est écrite à chaque page. Nous n'en citerons qu'un seul exemple.

Assurément, si, parmi les républicains de la veille, il en est un dont le rédacteur en chef de la Presse ait à se plaindre, non pas seulement depuis le 24 février, mais longtemps

avanl, c'est de M. Ledru-Rollin, qui n'a reculé, en avril 1848, devant l'emploi d'aucun moyen pour combattre l'élection de M. Emile de Girardin dans le département de la Creuse. Eh bien! cela a-t-il empêché le rédacteur en chef de la Presse dans son travail : m. cavaigixac devant la commission d'enqlête, de rendre justice à M. Ledru-Rollin, de constater que c'était lui qui, spontanément, le 23 juin, avait expédié par la voie du ministre de la marine les premières dépèches, h l'effet de faire venir de Brest et de Cherbourg tous les bataillons d'infanterie de marine que l'on pourrait envoyer; — de constater que c'était lui qui avait insisté pour envoyer chercher à Vincennes des pièces de canon?

11 est des journaux et des écrivains qui ne poursuivent les dépositaires du pouvoir qu'après leur chute. La Piesse estelle un de ces journaux ? Son rédacteur en chef est-il un de ces écrivains ? Du moins, reconnaissez-le : Quand nous combattons, c'est aux forts que nous njus attaquons, et non aux faibles; c'est à ceux qui sont au faîte, et non à ceux qui sont à terre.

Si c'est manquer de prudence, en tout cas ce n'est pas manquer de générosité.

Le jour où M. Cavaignac sera tombé dans l'impuissance de nuire, le jour où son ambition déguisée aura cessé d'être un danger public, peut-être sera-ce la Presse qui, seule, le défendra contre de tardives ou injustes agressions!

La Presse a-t-elle attaqué après leur chute le ministère du 29 octobre, le Gouvernement provisoire, la Commission executive? S'il y avait eu de sa part de l'animosilé, c'est dans l'enivrement du triomphe que cette animosité eût éclaté et se fût trahie.

Un journal est une sentinelle. A quoi servirait une sentinelle qui s'oublierait au lieu de veiller, qui se tairait quand il faudrait crier, qui se laisserait surprendre quand il importerait d'avertir? Trois fois la Presse a averti le pays depuis un an : avant le 24 février, avant le 15 mai, avant le 23 juin. La calomnie est facile à trouver et légère à porter à qui a la conscience d'avoir courageusement fait son de-

voir. Calomniez, calomniez donc , ô Baziles ! S'il en reste quelque chose dans le présent, il n'en restera rien dans l'avenir.

Il n'est question depuis huit jours que de la véhémente apostrophe que M. Yéion, le chef du pouvoir exécutif du Constitutionnel, aurait essuyée de la part de M. Cavaignac, le chef du pouvoir exécutif de la République.

L'apostrophe aurait été d'autant plus inconvenante que le lieu de la scène est l'hôtel de la rue de Varennes où M. Cavaignac aurait fait inviter M. Véron à se rendre, et où il lui aurait demandé brusquement : « Oui ou non, le Consti- « tutionnel sera-t-il pour moi ou contre moi? »

Emir contre émir !

L'émir de la rue de Rivoli, que les douceurs de son oasis ont peu habitué à ces brusqueries de Kabyle, aurait répondu avec infiniment de tact : « Entre le pour et le contre il y> y a des nuances, et je suis dans les nuances. »

C'est sur cette fine répartie que l'exaspération de l'émir de la rue de Varennes, ne connaissant plus de bornes, aurait laissé échapper cette exclamalion : « indécrottable! »

Ce dialogue entre VÉtat de siège et la Liberté de la presse, vient d'élre imprimé à douze exemplaires. Nous ne comprenons pas la publicité dans le mystère, ou si l'on aime mieux, le mystère dans la publicité, le juste milieu entre la discrétion la plus absolue, et la véracité la plus entière. Le Constitutionnel ne peut ni ne doit donc garder plus longtemps le silence ; il doit à la liberté de la presse, à la dignité de la presse, de faire connaître à la France le sort qui l'attendrait si elle se faisait assez plate pour entrer dans un fourreau de sabre.

XXffl.

12 novembre 1848.

Le dialogue suivant, livré enfin à la publicité, appartient a l'histoire :

« La conversation politique (ju'on va lire a eu lieu entre M. le général

Cfivaignac, président du conseil, et M. Véron, l'un des directeurs du Comlitutionml, au sujet de l'élection à la présidence de la République.

» L'entrevue dont il s'agit avait été précédée par une première conférence entre les deux interlocuteurs , conférence qui remonte à l'époque où le bruit avait couru que le conseil des ministres avait délibéré sur la question de savoir si la mesure de la suspension rie serait pas appliquée au Constitutionnel. M. Véron fit alors demander une audience au chef du pouvoir executif pour s'éclairer sur la vérité du fait, et peut être aussi pour le conjurer dans l'avenir.

» Ayant été reçu par M. le général Cavaignac, M. Véron s'expliqua sur les vraies, les sincères dispositions àaConalilutionnel ; il déclara que ce journal n'avait ni mauvaise humeur, ni arrière-pensée , qu'il ne rêvait la restauration d'aucune couleur, si ce n'est, cependant, la restauration des idées d'ordre, à laquelle l'Assemblée nationale et le gouvernement travaillaient ; que ce journal avait toujours rendu justice aux actes accomplis par le gouvernement pour cette sainte cause, et M. Véron ajouta qu'il désirait tellement continuer son concours pour le même but, qu'il offrait au génénéral Cavaignac de venir conférer avec lui, toutes les fois que le général croirait avoir à lui donner des explications propres à entraîner l'adhésion du Constilulionnet.

» On se quitta satisfaits l'un de l'autre, avec promesse de se revoir.

» Deux mois environ se passèrent sans que M. Véron reçût aucun message. Il y a dix ou douze jours, M. le président du conseil l'invita par un de ses aides-de-camp à venir causer avec lui. M. Véron s'empressa de se rendre à l'invitation ; alors eut lieu cette conversation dont on parle tant, et dont voici une version que nous croyons fidèle :

» M. CAVAIGNAC : IlIi bien! monsieur Véron, vous m'aviez promis de me venir voir; je ne vous ai pas vu.

» M. VÉKON : J'attendais votre appel, monsieur le président.

» M. Cayaignac : Vous m'aviez fait espérer votre appui de la part du Comtilutionnel. Il n'a pas été très aimable.

» M. VÉRON ; Permettez moi de vous dire , monsieur le président, que j'attendais de vous toute autre chose que des reproches ; mais depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, le Conslilulionnel a été vraiment à peu près ministériel.

» M. CAVAIGNAC : Oh! ministériel, c'est beaucoup dire. Vous allez voir.

» (Ici le président du conseil feuilleté un registre d'extraits de journîuix. Il tombe sur deux articles du Conditutionnel où il est parlé avec éloge et de son langage à la tribune et de ses mesures de gouvernement.)

» M. VÉRON : Vous voyez, monsieur le président, les pièces parlent.

» M CAVAIGNAC : Soit ! venons à la question du jour : l'élection du président delà République, Il n'y a que deux candidats, moi et Napoléon.

Eli bien! je vais voiis parler avec une franchise toute militaire : Serezvous pour moi on contre moi ?

» M. TÉRON : La question est nette, j'ai un regret, c'est que ma réponse le sera moins. Sans être absolument pour vous, le Constitutionnel peut n'être pas contre vous. Il y a des nuancet qu'il faut conserver,

» M. CAVAiGNAC : Voulez-vous faire du juste-milieu? Entre deux candidats il faut choisir l'un ou l'autre. Pourquoi des nuances ?

» M. VÉKON : Il en faut, généi*al, pour votre d'gnité et pour la mienne. Si le Constitutionnel était dévoué à votre candidature, on dirait que vous êtes un corrupteur et moi un corrompu, Li calomnie se donnerait beau jeu.

» M. CAVAiGNAc: La calomnie! il faut bien s'y résigner ? est-ce qu'elle m'épargne? ne suis-je pas calomnié ?

» M. vÉRO> : Je n'en disconviens pas, général; mais vous êtes président du conseil, vous gouvernez la France; on peut pâtir un peu pour tant d'honneur; et puis la calomnie, qui s'est prise à votre personne, ne vous a pas atteint bien haut ; elle n'est pas montée jusqu'au cœur.

M (Ici M. le président du conseil laisse échapper un léger sourire.)

» M. CAVAIGNAC : Entin, je répète ma question : Le Constitutionnel me soutiendra-t-il? A demande franche, franche réponse.

» M. vÉROS, se levant : Eh bien ! général, puisque vous me demandez de parler avec toute franchise, je vous dirai que, demandant au Constitutionnel de vous soutenir, vous ne lui rendez pas la besogne facile.

» M. cavaigsac, vivement : Comment cela?

» M. VERON : Oui, monsieur le président, ce pauvre pays, si tourmenté, votre parti le froisse dans ses intérêts ; il semble souvent s'appliquer à le contrarier dans ses besoins et presque dans ses mœurs.

» M. CAVAIGNAC : Comment, ses mœurs? Ah ç-a! est-ce que je ne me lave pas les mains, par hasard?

» M. vÉRON : 11 ne s'agit pas de luxe et d'élégance, monsieur le président. Mais ces jours derniers , par exemple, comment le gouvernement at-il pris la question du remplacement militaire ? Il y a un demi-siècle que (!e pays-ci jouit du droit de remplacement. Il en a joui même sous l'empire, et on veut l'en priver, sous je ne sais quel prétexte d'égalité chimél'ique; il semble qu'on n'ait vu là qu'une question de jeunesse à gants jaunes. La question intéresse toute notre population agricole, tous les fils de nos fermiers. Je ne parle pas de la question militaire, ce n'est pas mon affaire, mais je dis que vou'oir étendre sur tous les citoyens ce niveau d'un service militaire, est ce que j'appelle méconnaître et contrarier les mœurs du pays, violenter la France dans sa majorité.

» M. CAVAIGNAC : Les opinions du général Li.moricière sur cette question sont très anciennes , très méditées , et les idées d'un tel homme veulent qu'on les prenne en grande considération, car elles ont l'habitude d'être justes.

M M. vÉROS : La Chambre n'en a pas jugé ainsi. La majorité a été contre vous. Elle a défendu les intérêts, les besoins, les mœurs de la majorité du pays. Je reconnais toutefois, général, que vous avez fiiit un pas, un grand pas, vers cette mnjorité, en prenant pour ministres M. Dufanre et M. Vivien. Les opinions dont nous sommes les organes vous en ont su gré. Mais à peine avez-vous fait un mouvement vers cette majorité, qu'on vous voit faire un mouvement rétrograde. On vous voit reprendre les hommes dont vous vous étiez séparé, comme si vous étiez forcé de vous mouvoir éternellement dans le même cercle, dans le cercle d'une minorité.

» M. CAVAIGNAC se levant et avec véhémence : Voilà bien le langage de votre parti, toujours les majorités! rien que les majorités ! Vous êtes un parti iNDÉCKOTTABLE, VOUS n'avcz rien appris et rien oublié. Selon vous, il faut toujours gouverner par et pour les majorités. Mais les minorités, n'ont-elles donc pas leur droit? Les minorités ne vous ont-elles pas appris au 24 (écrier ce qu elles sainient faire ? Elles pourraient bien vous l'apprendre encore. Le malheur de ce pays-ci est que les opinions que vous représentez y aient une si grande influence, car je ne nie pas votre influence, avec vos cinquante mille abonnés. Le malheur de ce pays est que vous les ayez. Ah ! je roititruis bien pouvoir vous les enlever, vos cinquante mille abonnés ; c'est difficile, je le sais, mais ce serait bien utile de le pouvoir faire.

» M. vÉRON : Monsieur le président du conseil, nous voilà bien loin du point de départ; en commençant cette conversation, vous demandiez au Constitutionnel de vous soutenir; vous exprimez maintenant un violent désir de le i-npprimer. Après tout, cependant, que représentons-nous? les idées d'ordre qui peuvent seules sauver la société, et qui seules peuvent faire durer le pouvoir.

» jr. CAVAIGNAC : Les idées d'ordre? Mais n'a-t-on rien fait pour elle>? Paris, si profondément remué, n'est-il pas tranquille? Est-ce que sous cette république on n'y a pas la vie douce et facile? Est-ce qu'on ne dîne pas bien à ses heures ? Est ce qu'après son dîner on ne peut pas aller entendre de la bonne musique?

» M. VÉRON : Oui , monsieur le président , on a toutes ces choses-là , sauf la bonne musiqiae. qui est pour le moment assez rare. Mais du temps des Cosaques on pouvait aussi b'en dîner et entendre de hi bonne musique. L'iuvasion ne nous a pas ravi ces biens. Aussi serait-ce peu de chose, si là fC bornaient les bienfaits de la liberté républicaine ; et si l'on n'avait pas d'autres services à iiou- attribuer que celui de nous avoir procuré de tels bienfaits, ce serait, monsieur le président, un pauvre argument en faveur de votre candidature.

» M. CAVAIGNAC : Au fait, vous n'êtes pas pour moi, et je m'attends dans deux jours à un article très aggressit dans le Constitutionnel.

» M. VÉRON : Monsieur le président, je vous déclare que je ne tiens aucun compte des vivacités de notre conversation; que vos services ne seront lias mécounus par le Constitutionnel, que votre caractère y sera res-

pecté. Quant à cette Iranclie adhésion que vous me demandiez, je ne puis vous la promettre ; la question vaut la peine qu'on y réflécliisse et qu'on prenne les conseils de ses amis : ce dernier point est pour moi un devoir. •Je me retire, monsieur le président , n'ayant pas , ne pouvant pas avoir de parti pris.

» M. CAVAiGNAC : Alors je vous reverrai la semaine prochaine.

» M. VÉRON, en se retirant.: Monsieur le président, si vous croyez une seconde conversation utile, je mei'endrais avec empressement à l'invitation qui me serait adressée par vous. Monsieur le président, j'ai l'honneur de vous saluer.

» M. CAVAIGNAC : AUons ! bonne nuit !

» Pendant que M. Véron tourne d'un côté et M. le président du conseil de l'autre, ce dernier fredonne en se retirant : Trala ! la .' la '. la ! la ! la ! (1).

14 novembre 184S.

M. le général Cavaignac, pendant toute la durée de la cérémonie qui a eu lieu sur la place de la Concorde pour la promulgation de la Constitution, a soigneusement caché son grand uniforme sous un caban cl Afrique, afin de se préserver du vent de bise ; précaution que n'avaient prise ni M. le général Lamoricière, ni M. le général Changarnier.

Ce sang-façon forme un contraste assez remarquable avec la tenue si digne et si convenable observée dans une aulre solennité par M. le prince de Juinville, qui, le 15 décembre 1840, accompagna les cendres de l'empereur, depuis Courbevoie jusqu'aux Invalides, en simple uniforme et la tête nue, par un froid de plus de quinze degrés.

Ce manque absolu de convenances est loin d'être le premier par lequel M. Cavaignac se soit signalé. Ainsi, en juillet 1848, à la cérémonie qui eut lieu pour les obsèques des gardes nationaux tués pour la défense de Tordre pen-

(1'' M Véron a pu raconter publiquement une conversation qui n'avait rien d'intime, et qui n'était même qu'une discussion politi'ine. Il ne prévoyait pas qu'on ferait de sa relation verbale une relation écrite, et on la lui a communitiuée. M. Véron, pour rendre hommage à la vérité, a dû déclarer que rien n'était plus fidèle et plus précis que cette narraiion. »

[Cnn.'itilutionnel, 2.5 novembre 1848.)

dant les quatre douloureuses journées de juin, M. Cavaignac, au lieu d'être en uniforme, ou du moins en habit et pantalon noirs, avait un pantalon de coutil gris et une badine à la main... Cette tenue d'écurie, pour assister à une si douloureuse solennité, ne s'est encore effacée du souvenir d'aucun de ceux que cette inconvenance a justement blessés.

15 novembre 1848.

Guerre contre guerre ! Que dirait-on d'un preux qui, considérant comme indigne de son courage de se servir d'une autre arme que de l'épée, ne voudrait opposer que l'arme blanche ÎV l'arme à feu? On dirait que c'est un insensé qui se voue aveuglément à une mort certaine.

Le National trouvera donc bon que nous opposions aux feux de son artillerie les feux de la nôtre, qui n'est pas trop mal approvisionnée, grâce aux munitions qui nous sont apportées de toutes parts.

Puisque le National a trouvé utile de donner place dans ses colonnes à une biographie malveillante de M. Louis- Napo'éûn Bonaparte, il trouvera, à son tour, parfaitement juste que nous donnions place à la lettre suivante d'un octogénaire :

(( Les archives de l'ancienne province du Qiiercy contiennent plusieurs lettres en date des années 1786 et 1787, par lesquelles M. J. B. Cavaignac suppliait l'intendant de vouloir bien lui accorder un emploi dans la perception des gabelles, et motivait cette demande sur son vif désir de ser- A^IR LE roi! m. J.-B Cavaignac était sans doute alors très royaliste. Mais, en 1793, ce fut autre chose, et la place de la Bévolution^ ainsi que les départements du Gers et des Landef^, me porteraient à croire que le citoyen J.-B. Cavaignac pouvait bien être nn républicain pur samj, si je ne l'avais retrouvé, quelques années plus tard, àNaples, au service du roi Murat, auque! il prêta serment de fidélité. Pensez-vous qu'à cette époque M. J.-B. ('avaignac fût encore républicain?

» Le roi Murât, ayant abandonné l'empereur Napoléon, prescrivit à tous les Français alors au service de Naples de se faire naturaliser Napolitains, sous peine de perdre leurs emplois. M. J.-B. Cavaignac, alors di-

i-ecteur de l'enregistrement, se tit Napolilain et fit naturaliser ses deux tils, Godcfrny et Eugène. . . Pensez-vous qu'en prenant cette détermination M. Cavaignac père ait agi en bon Français et en bon républicain ?

» M. J.-B. Cavaignac ayant doimé (c'était l'expression dont il se servait] ses deux fils au roi de Naples, en fit des payes.

» JI. J.-B. Cavaignac était-il encore républicain lorsque la loi de février 1815 bannit de France les anciens conventionnels votants'i M. J.-B. Cavaignac, retiré en Belgique, y conserva t il les opinions royalisies qu'il avait si ouvertement prononcées à Naples, ou reprit-il celles qu'il avait en 93?

» La première jeunesse des enfans Cavaignac, dont le cadet, aujourd'hui président du conseil, nous est présenté par le Moniteur de l'Armée comme un républicain de naissance, se passa dans l'antichambre du roi Murât, derrière la voilure duquel je les ai vus grimper, auquel, je les ai vus donner des assiettes pendant son dîner, duquel ils portaient la livrée...

» Ces jeunes gens étaient ils alors royalistes ou républicains ? On dira qu'ils obéissaient à monsieur ou au citoyen leur père ; soit. Mais lorsque Eugène Cavaignac, devenu majeur, entra aii service de Charles X et lui prêta serment de fidélité, sans y être contraint, était-il républicain? On ne peut l'admettre, car ce serait supposer qu'il faisait un /■««! serment. Lorsqu'en Afrique il défiLiit, à la tête de ses troupes, devant les princes, en criant à tue-tête : « Vive le roi ! vivent ies princes ! o était-il royaliste on républicain? »

Après la lecture de celle lettre, que reste-t-il, nous le demandons au National, de « ce républicanisme qui ne » s'est jamais démentiel qui n'admet pas qu'on le discute? «

Le National a l'àme plus sensible qu'on ne le pouvait croire ; il porte au succès de la Presse un tel intérêt (il l'a bien prouvé le 2ajuin l) qu'il prend la peine de nous avertir que « nous fatiguons nos abonnés. »

Il est vrai que la Presse blâme sans relâche M. Cavaignac ; mais le National le loue sans cesse !

Louer toujours serait-il donc moins fatigant que blâmer souvent? S'il est vrai que le National ait raison et que la Presse ait tort, d'cù vient que, pour s'abonner à la Presse, on se désabonne au Siècle ? D'où vient donc que, sur les 20,000 abonnés que nous avaient fait perdre les quarante

L'ELECTION DC 10 DECEMBRE : E. CA\ AKiNAC. 193

jours (le siippi'ossioii, la Presse en ait déjà ramené 12.000 ? Le National, s'il en doule, peut venir s"en assurer.

xxvn.

Le National revient sans cesse sur les deux expéditions de Bjulogne et de Strasbourg, Nous lui avons dit ce que nous en pensions. A notre tour, nous lui demanderons ce qu'il pense de la Société des Droits de Vhomme, dont Gode- IVoy Cavaignac était président ?

XXMll.

La modestie est l'ombre qui l'ait valoir la lumière; c'est la chasteté du mérite; c'est la virginité des belles âmes.

Plus le National se lait grand et plus il se fait humble.

C'est vraiment édifiant !

A l'en croire, ce n'est pas lui qui règne, ce n"est pas lui qui g)uverne.

Modestie! modestie !

Le National règne sous le nom de M. Armand Marrast, président de l'Assemblée nationale.

Le Natijnal gouverne sous le nom de M. Eugène Cavaignac, chel'du pouvoir exécutif, président du conseil.

On le voit bien !

Iti novembre 184B.

Nous demandons à la presse ministérielle s'il est une seule manœuvre devant laquelle on recule pour recruter des voix à la candidature de M. Eugène ?

Les croix d'honneur sont données par centaines.

55,000 hommes sont renvoyés dans leurs foyers un mois plus tôt. et juste pendant le mois de Sélection du président, afin d'entraîner ces 55,000 hommes à voter pour M. Cavaignac.

Si un ministre de la Monarchie avait pris une pareille mesure dans un but électoral, que n'aurait-on pas dit?

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