FRESNEAU
» Membre de l'Assemblée nationale, » Vendredi, 8 décembre 1843. »
Tous les journaux , toutes les correspondances que nous recevons des départements , prouvent que le scandaleux abus de pouvoir commis, le 7 décembre 1848 (1), dans lin-
(1) Le courrier de Paris qui, d'ordinaire, se distribue à Dunkerque à dix heures du matin, n'est arrivé vendredi 8 décembre, qu'à quatre heures du soir. Il y a eu cinq heures et demie de retard. Nous n'avons pas besoin de dire quel effet ce retard avait produit dans cette ville commerçante.
Même effet sur la ligne de Bordeaux et sur celles de Bourges et de Metz.
Partout on croyait à quelque nouvelle bataille dans Paris, et les bruits les plus sinistres étaient accueillis.
— Comme échantillon, on peut citer l'article suivant de la Vérilé des Ârdennes ;
" Mézières, six heures un quart du soir.
" Le courrier de Paris, qui arrive ordinairement, dans cette saison, à une heure, n'est pas encore arrive' au moment où nous sommes forcés de mettre sous presse.
•> Nous ne savons a quoi a tribuer ce retard, que rien ne nous faisait pressentir.
" La gravité des circonstances nous oblige à une extrême circonsiection. Xous ne saurions trop ensager nos concitoyens a se de'fier des fausses nouvelles que ce retard va f.iire circuli-r.
» Aussitôt que nous saurons quelque chose, nous ferons distribuer un supplément dans U's deux villes.
•> A la préfecture, on n"a reçu aucune nouvelle ni dépêche télégraphique. Rien, hier, ne faisait pressentir un mouvement à Paris. "
Le retard des malles-postes a porté l'alarme non seulement en France, mais à l'étranger.
On lit dans VÉinancipalion de Bruxelles ;
" La distribution dos lattres de Paris e^t venue causer un moment d'inquiétude sur la place de Bruxelles et celle d'Anvers. La c.mse cependant n'a eu d'extraordinaire qu'une irrégularité de service de la part de l'administration française.
.' Bien certainement, par toute la France, on a éprouvé, pendant quelqites heures, les craintes que l'on a ressenties en Belgique. »
II est à ri'mnrquer que la ligne de Belgique est desservie par le chemin de fer. — Quelles ont dû être les inquiétudes dans les loca ités où le re-' tard a été, non pas ne trois ou de quatre, mais de seize^ vingt et \ingtuatre heures ?
— Xous venons de voir un voyageur arrivant de la petite ville de Ne-
L'ELECTION DU 10 DÉCEMBRE : E. CAVAIGNAG. â43
léièl (le la candidature du président du conseil a produit un résultat diamétralement contraire ;» celui qu'on s'(>n promettait.
Nous n'étions pas habitués en France à voir le gouvernement arrêter les malles-postes, disposer d'un service public comme s'il s'agissait d'une propriété particulière, et en faire un instrument de dommage pour tous les intérêts privés qui ont besoin de la plus constante régularité dans les agents de circulation générale. Aussi cet acte, qui, dans la pensée de ceux qui s'en sont rendus coupables, devait réparer le mal qui leur était fait par la publication des fameuses listes de récompenses nationales, cet acte n'a servi qu'à l'aggraver. Il coûtera presque autant de voix à M. Cavaignac que les listes elles-mêmes.
On annonce que des poursuites vont être intentées contre l'administration des postes i)ar des négociants dont les intérêts ont gravement souflert par suite de la retenue arbitraire des malles. Ces poursuites seraient d'un bon exem-
inouvs. r.e retard des malles -postes du jeudi 7 décembre a donné lieu dans cette ville aux bruits les plus alarmants. On disait que Paris était en pleine insurrection, et déjà on avait envoyé un tambour au domicile de tous les gardes nationaux pour les réunir au plus vite atin de marcher sur Paris, lorsque l'arrivée de la malle a entin fait connaître le véritable motif de leur retard.
— ^ « Reims, 10 décembre 184S.
B Le citoyen Etienne Arago a dit à la tribune qu'il avait expédié des courriers sur toutes les lignes, aiin de calmer les inquiétudes q\ii pourraient résulter du retard des malles. Le fait e>t complètement faux en ce qui concerne les routes de, Mézières et de Metz. -
» Ici, ju (ju'à dix heures du matin, jusqu'à l'arrivée d'une diligence de Paris, qui nous a appris que l'ordre avait été donné de ne laisser partir le» malles qu'à onze heures du soir, nous avons été dans la plus cruelle anxiété; les bruits les plus sinistres circulaient dans les groupes nombreux d'ouvriers qui stationnaient sur les places et dans les rues que traverse la malle.
j) A Épernay, même inquiétude; les courriers, à leur arrivée à Reims et à, Épernay, ont répété le mot d'ordre de Paris : « qu'un accident leur » avai: occasionné un retard de plusieurs heures. »
» Personne n'a été dupe de cette jonglerie électorale, qui ne tournera pas au profit de ses auteurs. »
— Voici la note des dépenses supplémentaires occasionnées par le retard du 7. CInque convoi spécial sur la ligne du Nord, du Centre, a coûté de 1,000 à 1,.500 francs, et le convoi spécial jusqu'.à Orléans 500 francs, et même somme d'Orléans à Tours.
pie. Nous ne douions pas cpie les réclamanls ne trouvassent bon accueil auprès des tribunaux, gardiens indépendants de la loi ; et la morale pul)lique, la liberté des citoyens, l'inviolabilité des garanties sociales, la sûreté des grands services de l'Etat, gagneraient beaucoup à ce qu'une leçon mémorable fût donnée à tous les fonctionnaires qui, directement ou par complicité , ont trempé dans cet audacieux méfait.
6 décembre 1848.
Nous supposons que nous sommes encore au lendemain du 24 février, et à l'Hôtel-de-Ville ; le peuple est rassemblé en armes dans la salle du Trône, et veut forcer le gouvernement provisoire à arborer le drapeau rouge ; à la place de M. de Lamartine est le général Cavaignac.
Au lieu de ces paroles de M. de Lamartine, qui demeureront la plus belle page de son histoire :
« Je vous ai parlé en citoyen tout à l'heure, eh bien! maintenant, écoutez en moi votre ministre des affaires étrangères. Si vous m'enlevez le drapeau tricolore, sachez-le bien, vous m'enlèverez la moitié de la force extérieure de la France! car l'Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires dans le drapeau de la République et de l'Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d'un parti ! C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le dvapeaii tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au beooin, pour nos etmemis '
» Songez combien de sang il vous faudrait pour faire la renommée d'un autre drapeau !
» Citoyens, pour ma part, le drnpeau rouge, je ne l'adopter^ii jamai;--, et je vais vous dire pourquoi je m'y 0])pose de tonte la force de mon patriotisme : c'est que le drnpeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l'Empire, avec vos libertés et vos gloii-es, et que le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple. »
Au lieu de cette mémorable résistance et de ces mémorables paroles, qu'eût fait, (ju'eût dit M. le général Cavaignac?
LELEGTION DU 10 DECEMBRE : E. CAVAIGNAC. 24o
Il eût fait ce qu'il a fait à Alger, où il a salué le bonnet rouge ; il eût arboré le drapeau rouge, et il eût dit ce qu'il a dit à Alger :
« Je n'hésite pas à ui'claver que je ne m'attendais pas à une pareille exhibition, mais je n'y attache aucune impoiitance. »
Nous comprendrions parfaitement que la France républicaine ne votclt pas pour Louis-Napoléon Bonaparte; mais qu'elle donnât à M. Cavaignac saluant le bonnet rouge plus de voix qu'à M. de Lamartine défendant le drapeau tricolore, non, c'est ce que nous ne comprendrons jamais, même après le silence fâcheux gardé par M. de Lamartine dans la séance du 25 novembre 1848.
LXXXIU.
9 décembre 1848.
Aujourd'hui, clôture de la polémique; demain, ouverture du vote.
Nous avons rempli notre tâche, tâche laborieuse et dont l'accomplissement nous a coûté plus que nous ne saurions le dire.
Il nous en a coûté de faire h M. Cavaignac la guerre à outrance que nous avons considéré comme un devoir de lui déclarer après son fameux discours du 2 septembre 1848, où il ne s'est pas borné à réclamer le maintien de l'état de siège et du régime monstrueux de la suspension des lois, où il ne s'est pas borné à se proclamer « heureux et fier « d'être le fils de J.-B. Cavaignac, l'implacable terroriste, où il a été jusqu'à absoudre la Terreur !
Oui, il nous en a coûté, précisément parce que nous avions un juste motif de ressentiment personnel, et que nous tenions à nous montrer supérieur à toute rancune vulgaire. ■ Mais quand nous avons vu que toutes les têtes continuaient à se courber sous une dictature insolente et bâtarde, moitié sabre, moitié cravache, que rien ne justifiait; mais quand nous avons vu qu'on s'obstinait, dans un lan-
gage de la Convention, hypocrite et mensonger, à proclamer comme le sauveur du pays et de la société le ministre incapable ou coupable qui les avait si gravement exposés, nous nous sommes dit que nous n'avions pas le droit, sans trahir un devoir, d'étouffer la Vérité sous le manteau de la Générosité.
C'est alors que nous avons élevé la voix !
Peut-être, mais ne disons pas peut-être, disons certainement, certainement les excès de 1793 qui ont souillé notre première révolution n'eussent pas fait succéder la Terreur a la Liberté, et abattu un trône pour construire un échafaud, si dès le principe il se fût trouvé des hommes assez énergiques pour arrêter la France sur la pente où elle s'est laissée insensiblement glisser d'excès en excèj.
Qui,leo mai 1789, eût prévu et annoncé le 21 janvier 1793, ne se fût pas trompé, et cependant il eût été traité de calomniateur sinistre s'il eût prédit que la tête du roi Louis XVI tomberait sous la main du bourreau, et non seulement la tête d"un roi, mais aussi la tête d'une femme; qui, le 5 mai 1789, jour de l'ouverture des Etats-généraux, eût annoncé les 20 juin, 4 août, 5 octobre 1789; le 10 août 1792: la fuite de Lafayette ; les massacres de Septembre ; les exécutions de Brissot, Vergniaud, Valazé, Fonfrède, etc., et plus tard celles de Danton, Robespierre, etc.; le 13 Vendémiaire, le 18 Fructidor, et tant d'autres journées ineffaçables, n'eût fait qu'épeler dans l'avenir; et cependant on l'eût accusé d'y tourner le dos pour s'absjrber dans la contemplation et le regret du passé.
En temps de révolution, toutes les horloges sont trompeuses; ce qui paraît lointain est proche : ce qui paraît invraisemblable ne lardera pas à être vérifié ; ce qui paraît exagéré sera dépassé. On ne saurait donc étendre trop loin ses prévisions et organiser trop tôt la résistance.
Dès le mois de mars 1847, nous pressentions et nous annoncions la révolution de février 1848; elle était évidente, inévitable, si le gouvernement qui s'aveuglait ne changeait pas de voie, ne s'arrêtait pas sur la ponte. Apercevant le
danger, l'écueil, l'abîme, pouvions-nous, devions-nous garder le silence? Njlre conscience nous le perineltait-elle?
Nos avertissements ont été vains, cela est vrai; mais à chacun sa tAche : la tâche du matelot n'est pas celle du pilote ; le rôle de la sentinelle n'est pas celui du commandant. Ils ont été vains en mars 1858, comme ils l'avaient été en mars 1847; cela est vrai encore; mais chacun suit la loi de sa nature, et nous préférons avoir raison en paraissant avoir tort, que d'avoir tort en paraissant avoir raison. Galilée, Christophe Colomb, Fultonet tant d'autres presbytes, ont commencé, quoiqu'ils eussent raison, par paraître avoir tort.
Nous avons vu comment M. Cavaignac s'était servi de M. Senard pour renverser la Commission executive et s'emparer de la dictature; plus tard, nous avons vu comment il s'était servi de M. Dufaure pour reniplacer M. Senard, et s'assurer la présidence de la République ; nous avons vu qu'il n'avait reculé devant rien pour atteindre son but; sous le uiasque d'un faux désintéressement , nous avons reconnu une extrême ambition ; nous avons regardé l'homme de plus près encore, et nous avons acquis la conviction profonde que s'il parvenait à abuser la France par des apparences trompeuses et à se faire nommer, de façon ou d'autre, président de la République, il fiillait que la liberté s'attendît à faire place au régime de l'Arbitraire aggravé par l'Impuissance.
Sentinelle avancée de l'opinion publique, et bravant toutes les menaces, nous avons averti la France, nous avons averti les électeurs, nous avons averti la majorité.
Une grande et solennelle épreuve va s'acccomplir : ou M. Cavaignac en sortira vainqueur, ou il en sortira vaincu.
S'il en sort vainqueur, nous ne verrons au fond de l'urne que la majorité ; c'est elle que nous respecterons en lui ; si, comme nous le pensons, au contraire, il en sort vaincu, nous n'aurons pas pour lui moins de ménagements que nous en avons eus pour MM. Guizot, Ledru-Rollin ou Louis Blanc après leur chute.
Nous allons donc pouvoir nous reposer d'une lutte où nous n'avons apporté tant de vivacité contre la personne de M. Cavaignac que parce que nous étions sûrs de n'apporter aucune animosité qui se rattachât à la personne de M. de Girardin, luttant seid contre une coalition de journaux.
Comment répondre à plusieurs qui se relaient, sans parfois tomber dans les redites? Comment repousser la violence qui revient constamment à la charge, sans déployer une violence égale? Comment, enfin, faire taiie l'injure que le mépris du silence encourage, sans descendre jusqu'à la chAlier?
Nous allons donc, enfin, pouvoir laisser à Técart les questions de personnes pour reprendre les questions de choses, les questions qui sont au pays ce que la semence est au sillon.
Oui, la lutte est finie, hormis un cas cependant : le cas où nous aurions à défendre la majorité contre une audacieuse tentative de la minorité, sous quelque nom qu'elle se cache, sous quelque forme qu'elle se déguise, sous quelque manteau qu'elle se drape.
Fermement, sincèrement décidé à respecter pour notre compte le vote de la majorité, quel qu'il soit, nous ne sommes ni moins fermement ni moins sincèrement déterminé à le défendre, s'il pouvait exister, ce que nous ne croyons pas, une ambition assez impatiente, assez insensée, assez téméraire pour s'attaquer au suffrage universel.
17 décembre 1848.
On lit dans le Siècle :
« Nous renvoyons aux déclarations de confiance et d'es- » time qu'jnspire au Constitutionnel la conduite du général » Cavaignac et de M. Dufaure les innombrables dupes qui se » sont laissé égarer par les calomnies de la Presse. »
La Presse a cessé toute attaque contre M. Cavaignac et les siens le jour où s'est ouvert le scrutin, et où elle a an-
nonce que sur six millions de votants Louis-Napoléon Bonaparte en aurait les tleux tiers ; le moins que puisse exiger la Presse^ c'est la réciprocité.
La générosité commande de respecter les vaincus, mais à une condition : c'est qu'ils ne tireront pas sur ceux qui les épargnent.
21 novembre 1848.
Le Courrier français nous interpelle en ces termes sur la candidature de M. de Lamartine :
« S'il y a un nom qui réponde ii tout et puisse se passer de commentaires, n'est-ce pas le seul nom de Lamnrtine? Pourquoi donc la Presse a-t-elle désappris à prononcer ce nom, qu'elle affectionnait tant naguère? Elle fait bien l'éloge de M. Ledru-Kollin, parce qu'elle sait que cet éloge ne peut que nuire à ce candidat. Pourquoi donc ne fait-elle plus l'éloge de Lamartine ? C'est qu'elle sait que cet éloge pourrait uuire à M. Louis Bonaparte I »
Nous ne saurions laisser sans réponse l'interpellation du Courrier français. Si nous avons loué M. Ledru-Rollin de la fermeté dont il a fait preuve dans les journées des 22 et 23 juin, quand il donnait au général Cavaignac, ministre de la guerre, des ordres que celui-ci n'exécutait pas, quand il était obligé de recourir au ministre de la marine pour faire venir de Brest et de Cherbourg des bataillons d'infanterie de marine, parce que le ministre de la guerre n'expédiait aucun ordre, ne faisait venir aucune troupe ; c'est qu'ayant gravement à nous plaindre de M. Ledru-Rollin, nous tenions à montrer que nous étions fort au-dessus de tout ressentiment personnel, de toute rancune, de toute animosité ; c'est que nous tenions à montrer que notre véhémence n'était
L ELECTION 1)1 10 DECEMBRE : LAMAUTINE 2ol
pas puisée à une autre source qu'à la source la plus pure d'un patriotisme clairvoyant. A l'égard de M, de Lamartine, qui n'a jamais cessé d'être notre ami, nous n'avions pas à entreprendre son éloge pour faire indirectement le nôtre, ou tout au moins celui de notre impartialité.
Deux ou trois admirables o'ccasions se sont présentées à iM. de Lamartine de se séparer de M. Ledru-Rollin ; M. de Lamartine n'a pas cru qu'il dût en profiter; un scrupule l'a retenu ; à ce scrupule il a sacrifié, selon nous, l'avenir d'une grande cause. Ce fut une erreur, et nous n'avons pas attendu, pour la reprocher à M. de Lamartine, qu'il fût tombé du faîte où il éUùt monté si liaut ; mais si ce fut une erreur dans sa conduite, ce n'est pas une tache à son caractère; on n'a à reprocher à M. de Lamartine aucun calcul d'ambition personnelle, aucune manœuvre indigne, aucune menée coupable, aucun abus de pouvoir, aucun acte arbitraire... S"il a manqué de fermeté, c'est par excès de désintéressement. En lui rendant cette justice, nous aimons à devancer l'histoire.
Jamais nous n'eussi jns pensé à donner notre concours à une autre candidature que la sienne pour la présidence de la République, s'il eût conservé les sympathies qui lui valurent, en avril 1848, dix élections et plus de deux millions de voix; nous le disons hautement et sans détour, nous ne nous sommes spontanément ralliés, après le vote de l'Assemblée nationale, h la candidature de M. Louis-Xapoléon Bonaparte, que parce qu'elle nous a paru la seule qui pût délivrer la France de la coterie et de la tyrannie du National, coterie qui s'est emparée de toutes les positions importantes : présidence du conseil, M. Cavaignac; présidence de l'Assemblée nationale, M. Marrast; préfecture de police, M. Gervais; Hôtel-de-Ville, M. Recurt, etc., etc.
En prenant sans hésiter ce parti, nous n'avons cédé à aucun engouement, nous n'avons été abusé par aucune illusion, déterminé par aucun calcul, entraîné par aucuu souvenir, ébloui par aucune promesse; nous n'avons vu qu'une chose, un moyen de contenir et de diriger la révo-
lution par le frein de l'élection, par le frein du suffrage universel.
Qu'eussions-nous fait en faisant ce que fait le Courrier français, en luttant contre le courant qu'il s'efforce de remonter, en maintenant la candidature de M. de Lamartine? Nous eussions indirectement et puissamment concouru à la nomination de M. Cavaignac.
Or, c'est précisément ce que nous ne voulions pas. Que M. Cavaignac se désiste de sa candidature, qu'il y renonce publiquement et sincèrement, oh! alors nous ne demanderons pas mieux que de faire sur ce terrain la moitié du chemin; mais, l'autre moitié, M. Cavaignac ne la fera pas; le voulût-il, que le National ne le lui permettrait point.
Il est un proverbe dont une société politique avait fait sa devise; c'est le proverbe : Aide-toi^ le ciel t'aidera. Le ciel lui-même veut qu'on s'aide. Eh bien ! après le 25 juin, qu'avait à faire M. de Lamartine ? Il avait à s'aider. Il avait à prouver que la Commission executive n'avait manqué ni de fermeté ni de vigilance ; il avait à en apporter à la tribune toutes les preuves; il avait à démontrer clairement, irrésistiblement, que si l'insurrection du 23 juin avait éclaté, s'était étendue et si fort aggravée, la responsabilité principale en devait retomber d'abord sur le ministre de la guerre, M. Cavaignac, qui n'avait exécuté aucun des ordres formels qu'il avait reçus, pris aucune disposition, arrêté aucune mesure; ensuite, sur le ministre de l'intérieur, M. Recurt, qui avait perdu VINGT-SEPT HEURES h transmetire à la préfecture de police un ordre important, essentiel, décisif. Or, c'est ce que n'a pas fait M. de Lamartine; après la chute de la Commission executive, il a courbé la tête et gardé le silence comme un coupable, et l'opinion égarée a dû croire qu'il l'était ! Comment expliquer autrement cet inexplicable mutisme de tous les membres de la Commission executive? — Par la générosité. — Sans doute, la générosité est un noble mobile ; mais avant les devoirs de la générosité passent les droits de la vérité.
En se laissant silencieusement calomnier et ignominieu-
L'ÉLECTION Dl 10 l)l< CEMBRE : LAMARTLXE. 253
sèment chasser (le mol n'est pas trop fort), M. de Lamartine n'a pas manqué seulement à ce qu'il se devait à lui-même, il a manqué à ce qu'il devait à son pays, dont il est l'une des gloires et l'une des forces?
Que pouvions-nous, que devions-nous faire?
Nous le demandons au Courrkr français et au Bien public.
23 novembre 184*?.
Nous n'avons pas la même façon de comprendre la générosité; vous la comprenez pendant le combat, c'est a/)/'ès le combat que nous la comprenons.
Ainsi, après avoir tout fait poui' prévenir l'insurrection de juin 1848, si nous n'avions pas pu l'empêcher d'éclater, nous en eussions poussé la répression avec une vigueur qui eût peut-être coûté la vie à un plus grand nombre d'insurgés ; mais nous n'eussions jamais songé, le lendemain d'une victoire douloureuse, à jeter dans les prisons et les casemates 11,000 détenus, hommes, femmes, enfants, arrêtés sur les plus vagues indices; nous n'eussions jamais songé à les priver de leur droit de défense et à créer rétroactivement la peine inconnue de la transportation. Aucun danger public n'eût obtenu de nous que nous consentissions à faire cet outrage à la justice, cet outrage à la civilisation, cet outrage à l'humanilé.
Amnistie à l'insurrection quand elle est réprimée I Grâce à la trahison quand elle a été punie; mais quand elle triomphe, non, cent fuis non.
Si nous avions été à la place de M. de Lamartine, le 24 juin, aucune considéralion au monde ne nous eût fait donner notre démission comme il a donné la sienne.
Avant de donner notre démission, nous eussions signé la destitution du général Cavaignac, mini>tre de la guerre, comme coupable, ou tout au moins comme incapable, et nous eussions nommé à sa place un des braves généraux parmi lesquels il n'y avait, sur les bancs de l'Assemblée
nationale, quel'ombarras du choix : le général Lamoricière, le général Baraguay-crHilliers, le général Négrier, le général Lebreton... Ce n'est qu'après avoir lait cet acte de justice que nous fussions venu à la tribune apporter la démissions qui nous avait élé demandée. Nous n'eussions jamais souffert qu'un subalterne en défaut intervertît les rôles, nous fît passer pour le traître, et se fît passer pour le sauveur. Or, M. Cavaignac, les 22, 23 et 24 juin (jusqu'à onze heures du matin), n'était, relativement à la Commission executive, pouvoir suprême, qu'un subordonné responsable.
De celle faiblesse, qualifiée à tort de générosité, de cette faiblesse de la Commission executive, qu'est-il arrivé? 11 est arrivé ce qu'on a vu : le premier acte du général africain a été d'assimiler la France à l'Algérie, de se faire voter l'état de siège, de faire main basse sur la liberté individuelle et sur la liberté de la presse, d'abuser de tous les pouvoirs temporaires qui lui ont été remis, afin de les convertir en pouvoirs définitifs, de se servir enfin de Téchelle de président du conseil chargé du pouvoir exécutif pour escalader la présidence de la République.
Comme justification de M. de Lamartine, vous alléguez la lettre qu'il a atlressée, le 25 août 1848, aux électeurs des dix départements dont il avait été l'élu. Mauvaise et tardive justification! C'était le 24 juin qu'il fallait se justifier, c'était à la tribune, devant l'Assemblée nationale, devant la France tout entière.
L'Assemblée émue, dites-vous, n'eut pas écoulé!
L'Assemblée eût écouté, car c'était son devoir d'écouter, comme c'était le droit de la Commission executive de parler.
L'Assemblée eût écouté, car le général Cavaignac, destitué, eût été mis dans l'impuissance de faire mouvoir ses instruments : M. Jules Bastide et M. Pascal Duprat.
L'Assemblée eût écouté le 24 juin, non moins bien qu'elle avait écouté le 16 mai M. Caussidière.
L'Assemblée eût écouté, car il ne se fût pas trouvé dans ses rangs un seul représentant qui osât prendre la parole
pour imposer silence à cinq prévenus s'appehinl Arago, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Lamartine!
L'Assemblée eût écouté, car la curiosité, ce puissant levier, n'a jamais failli à l'innocence !
Ne dites donc pas que l'Assemblée n'eût pas écouté. Dire cela d'une Assemblée c'est plus que la calomnier, c'est la méconnaître.
A quoi sert donc la paix de la conscience si ce n'est pas pour y puiser la force du combat ?
Nous avons dit que M. de Lamartine s'était laissé « silencieusement calomnier et ignominieusement chasser ; » et nous le lui avons d'autant moins pardonné qu'il était plus personnellement notre ami, et que pendant dix années, en toutes circonstances, la Presse lui avait servi de caution politique. L'atteindre duns son caractère, c'était l'atteindre dans notre confiance ; l'olfenser dans sa réputation, c'était l'offenser dans notre admiration. En lui v.)yant ainsi courber la tète, la nôtre s"est involontairement courbée. Veut-il que la nôtre se relève, que d"abord il relève la sienne !
Assurément, nous ne doutons pas de son courage ; il en a déployé un très grand le 24 février et le 23 juin; mais on peut avoir beaucoup de courage et manquer de vigueur. Se faire tuer n'est rien, sauver sa cause est tout. Le 28 juillet 1830, ce n'est pas de courage non plus, mais de vigueur que manqua Lafayette.
En temps de révolution, le courage fait les bons soldats, mais la vigueur seule fait les chefs.
Sans la vigueur que M. Ledru-Rollin déploya sous nos yeux, le 24 février, à la tribune de la Chambre des députés envahie, la régence était proclamée. Ce jour-là, ce qui manqua à M. Odilon Barrot, ce ne fut pas le courage de ses convictions, ce fut la vigueur de la réplique.
Qa'est-ce donc que la vigueur? C'est un ressort dont le secret appartient à la lutte ou au péril, et dont seuls ils connaissent toute la puissance ; c'est la force qui s'accroît par la résistance.
Prudence, dites-vous; vantez-moi la prudence qui triom-
256 t8âS.
phe, mais ne me vantez pas celle qui succombe. Sa défaite même est sa condamnation. Toute prudence qui a besoin de se justifier a usurpé son nom.
Voyez à quoi a servi cette prudence !— A écarter un orage pour en attirer un autre ; à envelopper la France dans un nuage. Ah ! puisque la foudre devait éclater, mieux valait qu'elle éclatât tout de suite, en juin, que de rester pendant des mois entiers suspendue au-dessus de nos têtes.
Il n'y a jamais rien à gagner à faire attendre la Vérité.
Tout le temps qu'elle accorde elle le fait payer.
5 décembre lfi48.
Le Courrier français fait hypothétiquement le raisonnement suivant, qui nous paraît assez important pour devoir être reproduit :
« M. Louis Bonaparte obtient deux millions cinq cent mille suffrages, sur six millions de votans ; M. Cavaignac n'en obtient qu'un million cinq cent mille ; le l'este se partage entre MM. de Lamartine, Ledru- Rolliu et Raspail.
» Dans cette hypothèse, qu'arrive-t-il ? L'Assemblée est obligée de se prononcer entre AL Louis Bonaparte et M. Cavaignac. Si elle à égnrd à la torte majorité relative obtenue par M. Louis Bonaparte, cl.e optera pour le candidat impérial. Elle acceptera 'Sï. Louis Bonaparte avec les conséquences probables qu'entraîne son élection, c'est-à dire le renversement de la République. La République se trouverait donc renversée par deux millions cinq cent mille voix sur six millions, c'est-à-dire par la minol'ité. Les trois millions cinq cent mille électeurs qui n'auraient pas voté pour M. Louis Bonaparte pourraient donc protester, au nom de la majorité, contre la décision de nos représentants pour défendre la Ri'puDlique menacée. Ils protesteront, cela est probable ; ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'on protestera en leur nom.
» Supposons, au contraire, que l'Assemblée se décide en faveur de M. Cavaignac, malgré les deux millions cinq cent mille vo'x obtenues par son adversaire. Il est encore certain que les partisans de M. Louis Bonaparte protesteront contre cette influence prépondérante des coteries : ils protesteront au nom de la majorité relative obtenue p.'jr leur candidat.
» Voilà le danger inévitable qu'entraîne le vote par exclusion. Cette alternative affreuse, tout le monde la pressent. Et cependant, vous verre qu'on ne votera pas pour Lamartine ! »
LELECTIO.N DL 10 DECEMBKH : LAMAKTLNE. -257
Nous répondrons au Coun'icr français : CeUi} siluation, qui Ta faite, est-ce nous?
Nous ne voulions pas de président de la République.
Les premiers, dans la presse, dès le 13 juin 1848, nous avons émis cette idée et posé cette question : pourquoi un PRÉSIDENT? Nous avons démontré que la présidence n'était qu'une complication et qu'un danger.
Nos avertissements ont été vains.
Ce n'est qu'après le vote tranchant délinilivement la question de présidence que, les premiers encore, nous nous sommes ralliés à la candidature de L.-N. Bonaparte.
Nous nous y sommes attachés comme on s'attache à la branche, dernier espoir de salut de l'homme qui se noie ; comme on s'attache au màt brisé quand le vaisseau va sombrer ; comme on s'attache à la pierre qui vous arrête dans la chute au fond de l'abîme ; comme on s'attache à la plus légère trace qui sert à vous guider dans rimmensité du désert ; comme on s'attache, enfin, à la plus faible lueur dans l'obscurité profonde.
Eussions-nous appuyé la candidature de M. de Lamartine, fussions-nous parvenu à lui rallier oOO.OOO voix que nous n'eussions réussi qu'à assurer réleclion de M. Cavaignac, c'est-à-dire le triomphe du National, le triomphe de cette coterie qui depuis un an a coûté à la France dix fois plus que les deux invasions de 1814 et de 1813, et que la contribution de guerre'prélevée sur nous par l'étranger.
Il ne faut pas s'abuser : la candidature de M. L.-N. B maparte n'existàt-elle pas, que c^-lle de M. de Lamartine n'aurait aucune chance de plus. Toute la France cfl'cielle et quémandeuse, la masse des fonctionnaires trembleurs et des solliciteurs avides, donnerait ses voix à M. Cavaignac, président du conseil chargé du pouvoir exécutif, semant de toutes parts les menaces, les promesses, les croix, l'argent des contribuables; mettant en mouvement repiése.itants, préfets, sous-préfets, colonels, maires, receveurs, pe; cepleurs, instituteurs, ingénieurs, conducteurs, cantoniJers, gardes champêtres, lacteurs ruraux, etc., etc.; infestant les vu. 17
38,000 communes de ses l)iographies où il est proclamé le sauveur de la patrie, de l'ordre, de la société, de ses portraits où il est représenté à cheval, posé en Henri IV ou en Louis XIV.
Mais n'en fût-il pas ainsi, M. de Lamartine et M. Cavaignac se partageassent-ils les voix sans que ni l'un ni l'autre réunît cependant les deux conditions exigées : plus de la nïoitié des suffrages exprimés et deux millions de voix au moins, eh bien ! dans celte hypoUièse, même si peu vraisemblable qu'elle soit, ce serait encore M. Gavaignac qui serait élu. Peut-on en douter après le vote du 25 novembre qui a donné tort à la Commission executive qui avait raison, et raison à M. Gavaignac qui avait tort ?
Nous avons donc pris le seul parti que nous pussions et que nous dussions prendre, et la preuve en est dans ce fait : que ceux-là même qui avaient commencé par prétendre que nous faisions fausse route ont tous fini parnous suivre.
Mais il est un point de l'article du Courrier français qui mérite d'appeler l'attention de tous nos lecteurs et de tous nos amis : c'est celui relatif à la nomination du président de la République par l'Assemblée nationale.
Louis-Napoléon Bonaparte eût-il deux fois plus de voix que Louis-Eugène Gavaignac, et pour cette raison L.-N. Bonaparte fût-il nommé par l'Assemblée nationale, que ce serait une chose fâcheuse qu'on pût dire de lui qu'après tout il n'est que l'ÉLU DE LA MiNORrrÉ, puisque, addition faite des voix données àses compétiteurs, cette addition forme un totalplus élevé que la somme de ses voix. Non, il ne faut pas qu'on puisse dire de L.-N. Bonaparte qu'il est I'élu de la minorité; car ce serait laisser aux partis vaincus une arme dangereuse, un prétexte qu'ils ne manqueraient pas de ramasser.
La considération mise en avani par le Courrier français, loin d'être une objection contre la candidature de L.-N. Bonaparte, est un motif de plus de s'y rallier; car personne ne conteste qu'il sera de tous les candidats celui qui réunira le plus grand nombre de voix. Le Courrier français, qui n'est pas suspect de partialité, le reconnaît, le déclare, l'établit.
Si, de l'aveu unanime, L.-N. Bonaparte est déjà assuré d'avou' la majorité relative, aucun effort, aucun sacrifice ne doivent donc être épargnés pour lui acquérir la majorité absolue.
La majorité absolue dénoue les difficultés, prévient les complications, écarte les périls; l'Assemblée nationale n'a point à intervenir; elle n'a qu'à proclamer le résultat du scrutin ; elle le proclame, et les partis vaincus sont condamnés au silence par le sufi'rage universel et l'acclamation populaire. Que pourraient-ils faire ?que pourraient-ils dire? Apparemment ce n'est pas à L.-N. Bonaparte qu'ils pourraient reprocher d'avoir abusé d'un pouvoir temporaire, d'avoir puisé sans scrupule dans les caisses publiques pour organiser une propagande scandaleuse ; car ce n'était pas dans les mains de L.-N. Bonaparte que résidait le dépôt du pouvoir. L.-N. Bonaparte ayant plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix, aucune lutte n'est possible ; toute crainte de guerre civile est chimérique ; c'est donc à cette candidature que doivent se rallier sans hésiter tout ce qui aspire après le retour de l'ordre, de la sécurité, du crédit et du travail, tout ce qui fait passer les questions de personnes, de sympathies ou de répugnances, après l'intérêt du pays.
Si l'on avait, à cet égard, le plus léger doute, il nous suffirait, pour le dissiper, d'admettre l'hypothèse du Coui'n>r /Va/?ç'a?s, c'est-à-dire le cas où l'Assemblée nationale donnerait la préférence à M. Louis-Eugène Cavaignac, n'ayant eu que 1,500,000 voix, sur M. Louis-Napoléon Bonaparte, n'ayant obtenu que 2,500,000 voix, nombre inférieur à là moitié plus un des suffrages exprimés.
Voyez-vous M. Louis-Eugène Cavaignac, président du conseil, bien qu'ayant eu moins de voix que son compétiteur, Louis-Napoléon Bjnaparte, proclamé par l'Assemblée nationale président de la République! De toutes parts, de toutes les communes, de tous les hameaux, un cri s'élèverait pour protester contre la fraude, contre les abus d'in-
fluence, couU'c les excès de pouvoir, eonlre le choix enfin de l'Assemblée nationale!
C'est alors qu'apparaîtraient dans toute leur force, dans toute leur nudité, les raisons qui auraient dû déterminer iM. Cavaignac à se démettre des fonctions de président du conseil chargé du pouvoir exécutif, dès qu'il briguait le titre de président de la République ; c'est alors qu'apparaîtraient dans toute leur sagesse les rais ms qui ont fait placer dans la Constilulion l'article 45, qui déclare non rééligible le président de la République avant un temps déterminé. M. Cavaignac, accablé par l'évidence des faits, ne pourrait pas nier qu'il n'ait abusé du pouvoir temporaire dont il était dépositaire, pour conquérir, pour usurper le pouvoir définitif. Il ne pourrait pas le nier ! Alors que ferait-il ? Il appellerait la violence au secours de sa faiblesse ; il se jetterait, il nous jetterait hors des voies de la Constitution. Liberté individuelle et liberté de la presse seraient violées, foulées aux pieds, frappées à coups de sabre et de cravache. Cela est clair ! cela est évident ! cela est manifeste ! Pour ne pas le voir, il faut être aveugle.
A nombre égal de voix, les positions n'étant pas égales,, M. Louis-Nnp;iléon Rjnaparte étant simple représentant, et M, Louis Eugène Cavaignac étant de plus président du conseil chargé du pouvoir exécutif. Téquité voudrait que le choix de l'Assemblée nationale tomba t sur M. L.-N. Bjnaparte. Mais si c'est le contraire qui a lieu, si M. Cavaignac, avec moins de suffrages que M. L.-N. Bonarparte, lui est préféré, tout est à ci'aindre, car il sera difficile, très difficile de persuader aux électeurs de L.-N. Bonaparte qu'ils doivent consentira changer une victoire relative en défaite absolue! Croire qu'ils y consentiraient, ce serait étrangement s'abuser. Mais, dit-on, M. Cavaignac saurait faire respecter la v„lonté de l'Assemblée nationale, dût-il bombarder Paris. Illusion ! illusion! Il est un écueil contre lequel il ne tarderait pas à se briser ; cet écueil, c'est un budget de dix-huit cent millions de dépenses qui nécessite un budget de dix-huit cent millions de recettes, et, h défaut de ressources suffisantes, un appel au
crédit. Or, ni crédit, ni recettes, quand le canon tonne, quand les bombes éclatent, quand la nation se partage et qu'une moitié tire sur l'autre.
Ne pas voter pour celui des candidats qui aura le plus grand nombre de voix, c'est amonceler les nuages et appeler la foudre. Telle est notre conviction à cet égard que, si nous eussions été certains que M. Cavaignac dût avoir un plus grand nombre de voix que M. L.-N. Bonaparte, nous n'eussions fait à la candidature de M. Cavaignac aucune opposition. L'opposition que nous lui avons faite est dû surtout à la convicti.yn profonde que nous avons que, s'il est un moyen de tirer la France de l'impasse du 24 février, c'est de faire sortir du suffrage universel une majorité absolue, une majorité que l'intrigue ne puisse éluder, que les coteries ne puissent nier à l'aide d'aucun calcul.
Nous l'avouons sans détour, l'argument qui nous a surtout décidés en faveur de M. Louis-Napoléon B )naparte, c'est que, par suite de la sympathie et de l'opiniâtreté des électeurs de la campagne, il était le candidat qui avait le plus de chances, le plus de probabilité de réunir la majorité absolue. On ne sait pas assez quelle est la proportion relative deshabitans des villes aux habitants des campagnes: elle est de 1 h 7. La popuIdl4.>n -additionnée de toutes les villes qui comptent plus de 2,000 âmes n'aiteint pas cinq millions d'habitants. Sur 7 électeurs de la campagne qui voteront, on peut dès aujourd'hui affirmer qu'il y en aura probablement 5, et certainement 4 qui donneront leurs voix à Louis-Napoléon Bonaparte.
Dans des circonstances aussi graves que ccIIps où se trouve la France, pouvions-nous, devions-nous favoriser la division des voix? Or, c'était là ce que nous eussions fait si nous nous fussions joints au Courrier français et au Bien public^ pour appuyer la candidature de M. de Lamartine. Indirectement, nous n'eussions fait que concourir à la nomination de M. Cavaignac par l'Assemblée nationale, car nous ne fussions jamais parvenus h lui conquérir la majorité absolue.
Encore une fois, un seul candidat, un seul, Louis-Napoléon Bonaparte, recrutera dans les communes rurales assez de voix pour réunir les deux conditions prescrites par la Constitution : plus de la moitié des suffrages exprimés et au moins deux millions de voix.
Voter pour M. de Lamartine, M. Ledru-Rollinou M. Raspail, c'est voter pour iM. Cavaignac ; voter contre Louis-Napoléon Bonaparte, c'est voter pour la guerre civile, car nous ne pouvons y échapper que par la majorité absolue.