octobre
La grande, mais non pas l'insoluble difficulté de notre temps, c'est la nécessité de faire sortir de cet immense chaos, nommé le Pi'olétariat, le monde organisé qui s'appellera la Démacralie ; c'est la nécessité de construire sur le torrent qui menace de nous emporter une arche qui serve à le traverser ; c'est la nécessité de mettre à la place du droit ancien, du droit brutal, du droit révolutionnaire d'insurrection, le droit nouveau, le droit social, le droit pacifique de discussion ; c'est la nécessité d'extirper le paupérisme autrement qu'en interdisant empiriquement la mendicité; c'est la nécessité de faire de la prévoyance, assise sur la mutualité et la probabilité, une science qui rende la misère une exception ; c'est, enfin, la nécessité d'imaginer un appareil de gouvernement si simple que pas un des grands intérêts en lutte n'ait avantage à le détruire.
Arrière cette difficulté ! Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit ; les hommes qui ont le pouvoir ou qui aspirent h le prendre l'ont indéfiniment ajournée. — M;iis c'est la difficulté dont ils devraient s'occuper le plus. — Oui; mais c'est celle dont ils se préoccupent le moins.
Il semble qu'il n'y ait, pour eux, de sérieuses que les dif-
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ficultés qu'ils se créent comme à plaisir. A cet égard, il faut leur rendre justice, on n'est pas plus ingénieux ; on ne saurait s'en susciter ni de plus nombreuses ni de plus graves.
Pour s'en convaincre, il suffit de jeter rapidement un regard en arrière, sans toutefois rem mter plus haut que le 21 février 1818.
Qu'a-t-on fait, que pouvait-on, que devait-on faire? Ce sont ces trois points que nous allons rapidement parcourir.
Le 24 février, s'il était vrai que les ministres fussent coupables d'un autre tort que celui d'un optimisme pousséjusqu'à l'aveuglement, n'élaient-ils pas responsables de leurs actes? Dès lors, il n'y avait qu'à demander qu'ils fussent mis en jugement. Mais non, qu'a-t-on fait? On a préféré se jeter tête baissée dans le gouffre d'une révolution dont nul n'avait mesuré la profondeur; on a préféré déchaîner toutes les difficultés.
Le lendemain 25 févi-ier. il était encore temps de revenir sur l'œuvre de la veille. Paris avait dit son mot, mais la France n'avait pas dit le sien. Il n'y avait qu'à proposer de consulter immédiatement la France ; il n'y avait qu'à mettre aux voix les régimes entre lesquels aurait à se prononcer la majorité! Rien n'eût été plus simple : il eût suffi pour cela d'ouvrir dans toutes les communes un registre à colonnes où tous les conti'ibuables, où tous les citoyens eussent été appelés à faire connaître s'ils préféraient la République à la Monarchie ou la Monarchie à la République? Dans le premier cas, quel président ils élisaient? dans le second cas, quel prince ils préféraient ?
La République ayant été improvisée et proclamée à l'Hôtel-de-Ville, sous la pression de la rue, et sans l'avis de la France, tout n'était pas encore définitivement consommé : il y avait encore un moyen d'échapper aux difficultés de ce profond ébranlement ; c'était de convoquer sans refard une Assemblée nationale, et de tout différer jusqu'à I époque de ses délibérations, en se bornant uni([uement à recevoir les démissions données et à pourvoir aux vacances indispensables à combler. Ce fut là la première pensée, ce fut là le
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premier sentiment du g luvcrnemont provisoire; ce scrupule, il Peul! mois il ne le garda qu'un jour.
Le gouvernement provisoire ayant usurpé la dictature, et exerçant sans contrôle une autorité sans limites, il n'y avait pas une difficulté parvenue h l'état de maturité qui ne dût disparaître, le gouvernement provisoire était maître absolu de la situation. Il pouvait tout; malheureusement, il ne savait rien. Il aggrava les difficultés, il n'en résolut aucune.
Ainsi s'accumulèrent jusqu'au 4 mai fautes sur fautes, complications sur complications.
L'Assemblée nationale ayant vérifié les pouvoirs de ses membres, avait, avant fout, à passer au crible d'une large mais sérieuse investigation tous les actes et tous les comptes de soixante-dix jours de dictature. Cela fait, il ne lui restait plus, pour accomplir sa tAche et décharger sa responsabilité, qu'à se hâter de proclamer la nécessité de sortir au plus tôt du provisoire, ce régime qui aura duré neuf mois et coûté à la France plus de vingt milliards! Au lieu de nommer une commission executive de cinq membres, ce qui était une combinaison vicieuse et condamnée par l'expérience de 1793, elle n'avait qu'à élire purement et simplement un président du conseil, lequel, à son tour, eût composé, dissous et remanié, comme il l'eût entendu, son cabinet et son administration. Le piésidentdu conseil eût gardé le pouvoir tout le temps qu'il eût gardé la majorité. La nécessité d'une nouvelle constitution admise, cette constitution pouvait être rédigée et votée en quelques heures, car il suffisait d'ouvrir la collection du J/o»?Yew/' et de se reporter par la lecture aux travaux et aux débats de l'Assemblée constituante et de la Convention. Plus important, plus long et moins facile, mais indispensable, était l'établissement d'un budget normal des recettes et des dépenses en rapport avec le régime nouveau. Au point de civilisation où le travail, l'industrie, le commerce et le perfectionnement des voies de transport et de communication ont amené les États en Europe, c'est l'impôt qui est devenu la clé de voûte de tous les gouvernements. Sur qui l'impôt sera-t-il prélevé ?
Comment sera-t-il réparti et employé? Telles étaient, telles sont les grandes et difficiles questions que le passé a léguées au présent, et que le présent, à son tour et pour cause, paraît devoir léguer à l'avenir. Ces difficultés, qu'il était si urgent d'approfondir, ce sont précisément celles que lAssemblée nationale s'est le moins pressée d'aborder. En France, il en est toujours ainsi ! le superflu passe avant le nécessaire, la forme avant le fond, ce qui est intempestif avant ce qui est urgent, ce qui est secondaire avant ce qui est essentiel. Aussi l'Assemblée nationale n'a-t-elle faitque continuer l'œuvre du gouvernement provisoire et de la commission executive, et qu'amasser de nouvelles complications et de nouvelles difficultés.
Aujourd'hui, où en est-elle et où en sommes-nous?
La Constitution, il est vrai, est votée, ou à peu près, grâce a ce qu'on a renvoyé aux lois organiques toutes les questions épineuses ; mais reste l'élection du président.
Qui sera élu?
L'un des candidats réunira-t-il plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins les deux millions de voix voulues pour que le suffrage universel s'exerce dans la plénitude de ses effets ?
Si aucun des candidats n'a réuni cette condition, quefera l'Assemblée? Prendra-t-elle le premier inscrit sur la liste, celui qui aura obtenu le plus de voix ? ou bien assumera-telle sur ses membres l'immense responsabilité d'un choix infiniment scabreux ? Dans ce cas, qui choisira-t-elle?
Ce sont là des questions délicates qui disparaissaient et se résolvaient d'elles-mêmes par l'adoption de l'amendement Grévy, amendement qui était la conséquence logique et rigoureuse du principe qui avait prévalu dans le débat des deux Chaml)res contre l'Assemblée unique.
Il suffit de poser ces questions pour appeler sur elles l'attention et la méditation, et pour montrer dans quelles difficultés inextricables on s'est jeté en foulant aux pieds tous les principes, imprudemment sacrifiés à d'indignes considérations, et en prenant pour les conceptions de la plus
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haute politique les manœuvres de rintrigue la plus basse.
Ces difficullés sont telles qu'on peut affirmer qu'arrives au 25 oelobre, nous ne sommes pas plus avancés que nous ne l'étions le soir du 24 février. Peut-être même le sommesnous moins !
C'est ainsi que marchent toutes les politiques où il n'y a ni bon sens ni bonne foi.
26 octobre 1848.
L'élection du président de la République française démocratique une et indivisible aura lieu le 10 décembre 1848; ainsi l'a décrété TAssemblée nationale, à la majorité de 587 voix contre 232,
Qui sera élu ?
Telle est la question que va se poser la France tout entière.
Pour être élu, il faut réunir les conditions suivantes :
Être né Français, être âgé de trente ans, n'avoir jamais perdu la qualité de Français ;
Avoir obtenu plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix; à défaut de cette condition remplie, l'Assemblée nationale élit le président ae la République à la majorité absolue et au scrutin secret, parmi les cinq candidats qui ont obtenu le plus de voix.
Si nous nous en rapportons à notre correspondance et à tous les renseignemens que nous avons recueillis, un seul candidat a la certitude d'obtenir plus de la moitié i!es suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix : c'est M. Louis-Napoléon Bonaparte, nommé représentant, en juin 1848, h Paris et dans les départements de TOrne, de la Corse et de l'Yonne, réélu en septembre h Paris, nommé dans la Charente, réélu en Corse, nommé dans la Moselle, réélu dans l'Yonne.
De toutes parts, on comprend la nécessité de ne pas diviser ses voix et de ne pas les perdre, à raison de la grave responsabilité que pourrait faire peser sur l'Assemblée na-.
tionale l'exercice du droit qu'elle s'est réservé, de choisir parmi les cinq candidats éligibles ayant obtenu le plus de voix.
Les lois de bannissement qui ont frappé tous les membres appartenant aux deux branches de la maison de Bourbon les rendent inéligibles en droit, mais non en fait, car la loi qui avait banni h perpétuité tous les ascendants et descendants de Fempereur Napoléon n'a été rapportée que postérieurement à l'admission de quatre de ses neveux au sein de l'Assemblée nationale, lis ont été admis malgré les termes formels de la loi qui les avait bannis; rien n'empêcherait donc que ce qui a eu lieu pour les membres de la famille Napoléon eût également lieu pour les membres de la famille de Bourbon; le précédent existe; il est consacré ; mais la nécessité de réunir plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix, est une difficulté qui s'opposera certaiiement à toute tentative faite pour les surmonter. Déjà les partisans du comte de Chambord, qui soutiennent en sa personne le principe monarchique de l'hérédité, se sont prononcés hautement; ils ont déclaré que si le descendant de Louis XIV devait s'asseoir sur le trône de Henri IV, ce ne devait être que rappelé en France par le vœu, et non par le vote universel. Si des voix sont données à des membres de la famille de Bourbon, ce seront donc des voix perdues; toutes les voix qui auront la prétention de compter se circonscriront dans le cercle tracé par les noms suivants :
MM. Louis-Napoléon Bonaparte ;
Cavaignac;
Lamartine ;
Ledru-Rollin ;
Thiers :
M. Louis-Napoléon Bonaparte aura l'immense majorité dans les campagnes, et dans beaucoup d'ateliers cù le nombre des années écoulées, les revers de 1814 et de 1815, et la captivité de Sainte-Hélène, semblent avoir plutôt grandi que diminué l'ombre, le prestige, le souvenir de
rEmpereiu'. — Il aura les voles de beaucoup de légilimistes qui, ne croyant pas à la durée de la République, disent que comme il faudra inévitablement passer sur la planche napoléonienne pour en revenir à une troisième restauration, le plus court est d'y passer tout de suite, parce qu'on y gagnera le temps que durerait M. Cavaignac ou tout autre président. — Il aura les voix de tout ce qui, dans le commerce et rindustrie, n'aperçoit pas une autre issue pacifique pour sortir du provisoire.— Il aura, enfin, les suflragcs de tous les hommes sensés et prévoyants qui raisonnent ainsi : M. Cavaignac. président, élu pour quatre années, ne fera ni autrement ni mieux qu'il n'a fait pendant tout le temps qu^il a été investi de la dictature et de la présidence du conseil ; en laissant s'engager une terrible lutte qu'il pouvait facilement prévenir et qui a duré quatre j jurs, il a amassé sur sa tôte d'implacables vengeances ; il lui faudra toujours sous les murs de Paris une armée d'occupation de 80,000 hommes ; donc, point de réductions dans le budget de dix-huit cents millions, qui écrase et ruine la France; ce sera le National qui continuera de régner, de gouverner, d'administrer, d'envahir toutes les positions et toutes les places. Avec MM. de Lamartine, Ledru-Rollin et Thiers, c'est le pouvoir donné à bail pour quatre années, car, sous leur présidence, les ministres ne seront que des commis, et il n'en pourra être autrement, par cette raison que MM. Thiers, Ledru-Rollin et Lamartine ont des positions acquises, des opinions connues, des idées arrêtées, enfin des antécédents de tribune qui les engagent sur toutes les questions... avantages et inconvénients que n'a pas M. Louis Bonaparte. Ce qu'il voudra, lui, ce sera soutenir l'éclat d'un nom glorieux : il aura donc intérêt à choisir et à essayer les ministres qu'il croira les plus capables. Il pourra les passer tous en revue, les convier tous à l'œuvre. De lui à eux il n'y aura pas plus de rivalité qu'il n'en existe entre la reine Victoria et lord J.ihn Russell.
N'y eût-il que cette considération en faveur de M. Louis Bonaparte qu'elle serait décisive ; et quand nous nous ex-
primons avec cette netteté, nous ne sommes pas suspects, car jusqu'au dernier jour nous avons été opposés à la nomination d'un président de la République; jusqu'au dernier jour nous avons appuyé l'amendement Grévy, et même après le vote de la Constitution nous avons encore insisté sur la faute que la majorité avait commise en ne se bornant . pas à nommer un président responsable., élu par l'Assemblée et maître de choisir les membres de son cabinet.
Mais nous avons pour invarible habitude, quand le fossé est franchi, de ne pas perdre notre temps à le sonder. L'Assemblée nationale a décidé que la République aurait un président et que le président serait nommé par le suffrage universel ; il n'y a plus qu'à jeter les yeux devant soi et qu'à se demander : La nécessité d'élire un président étant donnée, quel est celui d'entre tous les candidats qu'il convient de choisir? C'est en descendant au fond de cette question, c'est en la retournant sous toutes ses faces, c'est en la mûrissant par la réflexion et par la discussion, que s'est formée et que s'est affermie notre conviction qu'il n'y avait pas à balancer entre M. Louis Banaparte et ses compétiteurs. Il détend la situation trop fortement tendue; il applanit les difficultés, il n'en crée pas; il facilite les solutions dans l'avenir, il n'en complique aucune ; il n'a pas eu de commandement militaire qui doive inspirer la crainte d'un ascendant sur l'armée, dont il serait tenté d'abuser. Plus la majorilé qui l'élira sera considérable, et plus elle lui rendra la tâche facile, en lui donnant la force de résister à toutes les exigences impatientes, excessives, prématurées. Ainsi, plus la pyramide est large à sa base et moins elle est aisée à ébranler et à renverser. Il ne saurait donc y avoir d'hésitation : toutes les classes, toutes les opinions doivent se réunir pour n'avoir qu'un seul candidat, afin que l'épreuve qui nous reste h traverser soit décisive. Or, s'il est un candidat dont le nom se prête, miraculeusement, il faut le dire, à cet accord de toutes les opinions et de toutes les classes, c'est le candidat qui s'appelle Louis-Napoléon Bonaparte.
En faveur de quel autre candidat pourrait avoir lieu cet accord ?
Est-ce en faveur de M. Cavaignac? Mais M. Cavaignac, c'est l'incarnation du Nalional; mais M. Cavaignac, c'est le ministre de la guerre qui a laissé, les 23 et 24 juin, les barricades se construire et se multiplier, afin de s'élever h la dictature sur les ruines de la Commission executive; mais M. Cavaignac, c'est le diclaleur qui depuis le 24 juin n'a pas trouvé d'autre moyen pour maintenir Tordi'e à Paris que d'en faire occuper toutes les places par une armée qui s'appelle Varmée d'occupation de Paris, armée qui campe et qui bivouaque comme en pleine guerre, armée qui vide le trésor public à mesure qu'il s'emplit, et qui nous conduit droit, non pas à la victoire, mais à la banqueroute; c'est le chef du pouvoir exécutif qui a prouvé, en tenant toutes les conduites et tous les langages les plus contradictoires, que ses convictions avaient juste en profondeur ce que ses idées avaient en étendue... A en croire M. Cavaignac, il n'aurait aucune ambition, c'est par désintéressement qu'if aurait accepté et qu'il continuerait h garder le pouvoir. Si ce langage, dicté par le National, était sincère, la conduite de M. Cavaignac serait toute tracée par l'article 45 de la Constitution. Cet article est f irmel et conçu en ces termes :
« Art. 45. Le président de la République est élu pour » quatre ans, et n''est rééligible qu'après un intervalle de » quatre années. »
Quels ont été la pensée et le but manifestes de cet article? L'Assemblée nationale, la raison publique, ont voulu empêcher que le président en exercice ne pùl abuser, pour se faire réélire, des nombreux moyens d'influence placés entre ses mains où dans celles de ses mmistres. C'était là une précaution sage, nécessaire, indispensable. Eh bien! est-ce que, de fait, M. Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, président du conseil, n'a pas. depuis quatre mois, toutes les attributions du président de la République ; est-ce qu'il ne dispose pas des mêmes moyens d'influence, dïntimidatjon, de captation, de corruption? Est-ce que contre lui les
autres candidats, ses compétiteurs, lutteront à armes égales? Est-ce qu'il n'aura pas pour agents électoraux tous les préfets, tous les sous-préfets, tous les magistrats révocables, tous les fonctionnaires de toutes catégories et de tous étages? Est-ce qu'il n'aura pas, pour faire placarder ses affiches et distribuer ses bulletins dans les communes, les facteurs ruraux, les instituteurs, les percepteurs, etc., etc.? Est-ce qu'il ne pèsera pas sur les votes de l'armée de son double poids de président du conseil et de général ? C'est bien parce que M. Cavaignac a cumpté sur tous ces moyens d'action et d'influence, qu"après avoir parlé le langage le plus allier, il a courbé si humblement la tête sous les votes répétés qui, depuis le 16 septembre, ont donné la mesure de ce qu'il fallait penser et attendre de son « ombrageuse susceptibilité. » On a vu à quelle épaisseur cette susceptibilité se réduisait en passant sous le laminoir de la majorité. Et qu'on ne dise pas que M. Cavaignac se fera aucun scrupule d'user et d'abuser de tous les moyens que mettent h sa disposition son titre et ses fonctions de chef du pouvoir exécutif et de président du conseil; la preuve qu'aucun scrupule ne l'arrêtera, c'est qu'il ne trouvait même pas ces moyens suffisans, puisqu'il avait conçu le projet de mettre en campagne des commissaires^ lesquels, sans les interpellations de M. Baze, seraient en route depuis le 16 septembre.
Si M. Cavaignac était ce qu'il n'est pas, un républicain désintéressé, il aurait une magnifique occasion de confondre toutes nos accusations, de prouver qu'elles sont injustes, passionnées : ce serait de déclarer qu'en sa qualité de chef du pouvoir exécutif président du conseil, il se considère comme atteint par l'interdictiju formelle de l'article 45 de la Constitution, et renonce hautement à la candidature.
Que M. Cavaignac fasse cette déclaration, et il ne nous en coûtera nullement d'avouer que nous nous étions trompés et que nous l'avions mal jugé !
Sans aucun doute, si M. Cavaignac se conduisait ainsi, el
désignait au chuix de la France un candidat tel que M. de Lamartine, il créerait de grandes chances à l'élu des dix déparlements : Bouches-du-Rhône, Côte-d'Or, Dordogne, Finistère, Gironde, Ille-et-Vilaine, Nord, Saône-el-Loire, Seine et Seine-Inférieure ; mais comme M. Cavaignac ne donnera pas cet exemple d'habile abnégation. Tillustre membre du gouvernement provisoire et de la Commission executive, il y a lieu de le craindre, ne recueillera que des suffrages qui seront moins l'expression de votes politiques accordées à l'homme d'État, que de sympathies personnelles obtenues par l'homme de génie, par le grand poète, le grand écrivain, le grand orateur!
Selon toute vraisemblance, ce sera sur le nom de M. Ledru-Uùllin que s'addili jnneront toutes les minorités essentiellement révolutionnaires, composées des sociali^iles et des terroristes de toutes nuances; ces minorités, retenues par la crainte de livrer le secret de leur faiblesse numérique et de leurs dissensions intestines, ne commettront probablement pas la faute de se diviser; sachant bien qu'on les comptera, elles se coaliseront et n'épargneront rien pour racheter l'infériorité des chiffres par l'activité des efforts.
Quant à la candidature do M. Thiers, il n'y a de sérieuses que ses présentions, ses chances ne le sont pas. M. Thiers est un narrateur sans pareil et un discoureur sans égal; mais il lui manque la première qualité de l'homme de gouvernement, l'esprit de décision. Il est téméraire, il n'est pas courageux. La révrlulim de 1830 l'avait tiré d'une cacliette; la révolution de 1848 l'y a fait rentrer. Un président du conseil qui a fui, qui a déserté, qui s'est caché, qui a perdu la tête, qui n'a pas fait de son corps un rempart à la royauté menacée, qui n'a pas couru à la Cliambre des députés, qui ne s'est pas élancé à la tribune delà Coambredes pairs, qui n'a pas même accompagné jusqu'à Saint-Cloud le roi qui trois fois l'avait nommé président du conseil : le 29 février 1836, le P"- mars 1840, le 24 février 1848; un président du conseil qui s'est conduit ainsi; qui, en 1836, n'a pas su concevoir d'autre idée que de jeter la France en VII. is
Espagne, entre la reine drisline elle prétendant Don Carlos; qui, en 1840, n'a trouvé rien de mieux à entreprendre que de recommencer la même faute aggravée, en nous lançant entre Méhémet-Ali et Abdul-Medjid, et en coalisant contre nous l'Angleterre, l'Autriche la Prusse et la Russie; un président du conseil qui a ainsi donné son étroite mesure, qui a la monomanie de l'intervention, ne saurait être, sans dangers pour la paix européenne et l'indépendance nationale, le président de la République. Le 24 février, il avait le pouvoir, il n'avait qu'à sauver la royauté et la France!
M. Rugeaud est le candidat sur lequel, nous assure-t-on, un grand nombre de légitimistes ont résolu de se compter, ne pouvant ni ne voulant le faire sur le nom de M. le comte de Chambord. Ce choix, de leur part, nous aurait surpris si déjà, aux dernières élections, nous n'avions vu le journal VUnion appuyer très chaudement la candidature de 51. Rugeaud, et si diverses particularités, qui commencent à n'être plus un secret, n'étaient venues à notre connaissance. Assurément, entre M. Rugeaud et M. Cavaignac, il n'y a aucune comparaison à établir; mais l'un et l'autre appartiennent à l'armée, l'un et l'autre ont puisé en Algérie les habitudes et les goûts de l'arbitraire ; c'en est assez pour que nous ne voulions pas plus de l'épée du maréchal Rugeaud que du sabre du général Cavaignac .
On a vu ce que l'épée avait fait de l'Algérie en dix-huit années! Nous rêvons pour la France un autre régime que le régime de la censure et des razzias; nous rêvons le régime des idées mûries par la discussion.
En résumé :
M. Cavaignac, c'est Pincarnation du National;
M. Lamartine, c'est la modération ;
M. Ledru-Rollin, c'est Tinlimidation ;
M. Thiers, c'est l'intervention ;
M. Rugeaud, c'est le passé ;
M. Louis-Napoléon, c'est l'avenir.
C'est l'avenir ! parce que la Constitution ayant décidé
qu'un président de la République serait élu, il simplifie tout et n'exclut rien.
28 octobre 1«48.
Oui, cela est vrai, nous avons condamné avec sévérité les tentatives de Strasbourg et de Boulogne, et, dans les mêmes circonstances, ces tentatives se renouvelant, nous les condamnerions encore, comme nous les avons condamnées alors, comme nous avons condamné l'invasion du 15 mai et l'insurrection du 24 juin 1848.
11 est un principe supérieur qui dirige notre polémique et notre conduite : c'est le principe qui tend à substituer en tout la liberté de discussion à la violence de la force.
Parlez, écrivez, plaidez, discutez, persuadez, mais ne frappez pas, ne vous insurgez pas, n'intimidez pas, ne tuez pas, n'usurpez pas !
Ainsi, les hommes d'État du National nous trouveront toujours prêts à discuter leurs actes, à constater leurs fautes; mais ils ne nous trouveront jamais ni derrière une barricade avec une fusil contre eux, ni dans un complot avec une bourse pour fomenter l'émeute.
Le gouvernement de 1830 est tombé sous le poids de ses fautes ; il n'est pas tombé sous les coups de ses ennemis. 11 était sorti victorieux des journées de juin 1832, des journées d'avril 1834, des journées de mai 1839; les tentatives de Strasbourg et de Boulogne ne lui avaient porté aucune atteinte, et les attentats des Fiesclii, des Alibaud et des Meunier, l'auraient plutôt affermi qu'ébranlé. Il est tombé pour n'avoir pas tenu de l'opinion publique un compte suffisant; il est tombé pour s'être isolé dans le cercle étroit d'une petite coterie optimiste et exclusive, aveugle et dédaigneuse. L'air qu'on respire dans les coteries est méphitique et mortel ; il asphyxie.
Nous avons tout fait pour prévenir la révolution du 24 février ; la royauté nous a trouvés les premiers à l'avertir et
les derniers à la défendre. La révolution proclamée, accomplie, nous n'avons plus eu qu'une pensée : éviler la guerre civile en nous efToroanl de maintenir la confiance, de rassurer le crédit, d'empêcher les ateliers, les fabriques, les magasins, les comptoirs, les banques d'ouvrir leurs portes à la misère en les fermant au travail; nous ne sommes entrés dans l'opposition que le jour où le pouvoir, se jetant dans l'intimidation, nous a fait de la résistance à ses circulaires et à ses bulletins un devoir et un honneur.
Encore notre opposition s'est-elle arrêtée aux républicains incapables, dont la faiblesse se trahissait par la violence ; la République n'a reçu de nos mains aucun coup, aucune atteinte.
Loin de là !
Nul n'a défendu l'existence et l'avenir de la République avec plus de sincérité, plus de fermeté, et nous oserons dire plus de logique.
Nous l'avons constamment tenue en garde contre tout ce qui devait avoir pour effet de la mettre en péril.
11 était facile à prévoir qu'une Constitution qui durerait six mois à élaborer et à débattre serait une dangereuse traversée semée de tempêtes ; aussi, h la grande stupéfaction de tout ce qui nous écoutait, dès le 13 juin 1848, nous sommes-nous écriés : pourquoi une consutution ?
Il était manifeste que le choix du président serait l'écueil contre lequel viendrait se heurter et peut-être se briser le vaisseau de la République; aussi avons-nous répété sous toutes les formes : pourquoi ux pouvoir i.ncommutableet irresponsable ?
En effet, pourquoi un président de la République ? Pourquoi ne s'être pas borné à un président du conseil des ministres, à un président responsable et révocable, à un dépositaire du pouvoif, qui l'aurait gardé tout le temps que la confiance de la majorité le lui eût laissé *? C'était une expérience à faire que celle de savoir si. dans le mécanisme des gouvernements nouveaux, la royauté était un rouage indispensable, ou si l'on pouvait s'en passer. Nous voulions que
l'expérience fût complclo et décisive ; elle ne pouvait être complèicet décisive qu'en adoptant le système entièrement nouveau d'un président responsable ayant en face de lui la majorité d'une Assemblée unique, n'ayant au-dessus de lui que le souverain juge des actions humaines. C'était le retranchement pur et simple de la royauté ; c'était la responsabilité ministérielle s'exerçant sous la République, absolument comme elle s'était exercée sous la Monarchie, moins la royauté et la Chambre des pairs.
Nous n'affirmons pas que l'épreuve eût réussi, mais nous soutenons que c'était la seule qu'il fût logique et sensé de tenter.
Nous ne voulions pas de président de la République. Le National., qui avait dans son écrin M. Cavaignac et qui tenait à l'en tirer et à le faire briller à tous les regards, a voulu que la République eût un président.
Mais le National avait compté sans le vote qui a laissé au suffrage universel la responsabilité du choix entre les candidats.
Logiquement, nous ne voulions pas d'un président de la République, d'un faux roi électif et temporaire ; 'politiquement., nous voulons encore moins d'un président imposé à la France par le National. De celui-là, nous n'en voulons à aucun prix, à aucun titre.
La lumière commence à jaillir.
Bientôt il sera clair pour tout le monde que la journée du 23 juin n'a été qu'une seconde représentation de la soirée du 23 février : un moyen de s'emparer de la dictature, le même qui avait déjà si bien réussi à renverser la royauté et à improviser la République.
Cela résulte de la manière la plus évidente de tous les témoignages, de tous les actes et de tous les faits recueillis par la Commission cVenquête sur les événements de juin. Le National a vu que le pouvoir lui échappait des mains ; rien ne lui a coûté pour le ressaisir. L'histoire lui demandera compte de tout le sang qui a été répandu des deux côtés, et qui a coulé pendant quatre jours; l'histoire lui demandera
compte de toutes les balles qui ont frappé tant de victimes, les plus vaillants généraux et l'héroïque pasteur du diocèse de Paris.
Si nous avançons là une chose qui soit fausse, calomnieuse, exagérée, qu'on nous traduise en cour d'assises devant le jury !
Il serait souverainement immoral, impolitique, imprudent que le pouvoir demeurât, pendant quatre années, dans les mains qui l'ont dérobé à la Commission exécutiv^e. Nous disons dérobé, parce qu'avant de retomber sur la Commission executive, la responsabilité du défaut de mesures prises le 22 juin pour empêcher l'insurrection d'éclater et de s'étendre les 23 et 24, devait peser sur le ministre de la guerre. C'était lui surtout et avant tout qui était responsable. Que l'Assemblée nationale l'ail oublié sous la pression de son président, M. Sennrd, et de M. Bastide (ministre des affaires étrangères avant et après le 24 juin), cela s'explique par l'excès de son émotion et de sa douleur; mais le jour de la justice n'est pas loin quand la vérité qui en est l'aube a déjà commencé à donner de la transparence à l'obscurité de la nuit. A Rome, on disait : La roche tarpéienne est près du Capitole ; en France, on dit : Londres est près de Paris.
C'est à Londres que devrait être le ministre de la guerre du 22 juin.
C'est parce que nous en sommes profondément convaincus que rien ne nous coûtera pour assurer le succès de la candidature de M. L.-N. Bonaparte.
Malheur à la France, si elle commettait la faute d'éparpiller ses voix !
Éparpiller ses voix, ce serait vouloir demeurer sous le joug du National, sous le coup du régime de l'état de siège et de la confiscation de la liberté.
Est-ce là ce que veut la France ?
Est-ce là ce qu'elle peut vouloir?
Est-ce donc pour aboutir ainsi à tou^ les excès de l'arbi-
ELECTION DU 10 DÉCEMBRE : L.-N. BOiNAPARTE. 279
traire et à tous les abus du I)on plaisir qu'elle a fait trois révolutions?
Non, non, ce ne saurait être ce que veut la France. Ce qu'elle veut, ce qu'elle doit vouloir, c'est la conservation de la liberté : une liberté au moins égale à celle qui existait avant le 24 février ; c'est le respect de la légalité, sans lequel il n'y a point de sécurité.
La légalité, comment M. Gavaignac l'a-t-il traitée? — Il l'a brutalement foulée aux pieds. Où est la garantie que l'avenir ne resscml)lera pas au passé ?
Que demandons-nous à M. L.-N. Bonaparte, s'il est nommé président?
Ce que nous lui demandons est fort simple. Nous lui demandons de former un cabinet qui ait la majorité, et quand ce cabinet n'aura plus la majorité, de le changer pour prendre celui qui lui aura été indiqué par le débat et le scrutin.
Pour cela, il n'est besoin d'avoir ni cette héroïque intrépidité de caractère dont M. Cavaignac a donné l'exemple en saluant à Alger le bonnet rouge et en renonçant à son idée d'envoyer dans les départements des commissaires au profit de sa candidature, ni cette irrésistible éloquence dont M. Bastide fait preuve toutes les fois qu'il est interpellé sur Pattitude de la France à l'étranger.
Ce que nous demandons à M. L.-N. Bonaparte, c'est ce que MM. Casimir Périer, OdilonBarrot, Thiers et toute l'opposition demandaient à S. M. le roi Louis-Philippe.
Ce que nous demandons à M. L.-N. Bonaparte, c'est ce que demanderait la France à M. le comte de Chambord si la République, à l'instar de son aînée, devait nous ramener au rétablissement de la royauté.
La France ne demanderait pas à M. le comte de Chambord s'il est un grand orateur, un grand éeri\^ain,un grand guerrier, un grand politique, mais s'il promet de respecter ses libertés et de faire exécuter les lois ?
Pourquoi donc en demanderait-on plus long h M. L.-N. Bonaparte?
Est-ce qu'il aura à siéger sur les bancs de l'Assemblée nationale?
Est-ce qu'il aura jamais à prendre la parole à la tribune et à soutenir un débat?
Présenter chaque année, par un message à l'Assemblée nationale, l'exposé de l'état général des affaires et de la République; nommer et révoquer les ministres; surveiller et assurer l'exécution des lois : — telles sont essentiellement les fonctions, les prérogatives, les devoirs du président élu en vertu du chapitre V de la Constitution.
Mais alors, dites-vous, où sera donc la différence entre la royauté constitutionnelle et la présidence de la République ?
A cette question, nous répondons :La différence qui existera, l'avenir seul le sait! puisqu'il n'a été donné ni au roi Charles X ni au roi Louis-Philippe de léguer la couronne à leurs entants.
Quant à nous, encore une fois, ce n'est pas notre faute si la présidence telle qu'on l'a instituée ressemble à la royauté telle qu'on l'a détruite. Nous avons prouvé que ncus étions, par logique, plus républicains que les républicains par naissance.
Notre logique ne nous laisse pas en chemin : puisque vous avez voulu la présidence h l'image de la royauté, le candidat qui nous paraît réunir au plus haut degré toutes les conditions du monarque constitutionnel, est celui que nous désirons voir élu président.
Nous n'avons pas eu à choisir M. L.-N. Bonaparte; il nous a été imposé par le chapitre V de la Constitution.
30 octobre 1848.
Tous les moyens sont mis en œuvre pour combattre la candidature de M. L.-N. Bonaparte, ce qui prouve jusqu'à quel point on la redoute !
Ainsi, quoique les affiches politiques soient interdites par la loi, l'on a réimpi'iraé et fait placarder sur tous les murs l'article que la Presse a publié le 8 août 1840. eu apprenant la nouvelle du débarquement de Boulogne, article dans lequel elle blâmait très sévèrement cette tentative; c'est là une manœuvre de guerre dont nous ne nous plaignons pas; au contraire, car ce sera pour nous un motif de ne rien négliger pour contribuer au succès de cette candidature, la seule issue, pour la France, à l'impasse dans laquelle le National l'a jetée.
L'article de la Presse du 8 août 1840 a été réimprimé et tiré à cinq cent mille exemplaires.
Aux frais de qui ?
Est-ce aux frais de M. Cavaignac?
Est-ce aux frais des contribuables?
Si c'est aux frais de M. Cavaignac que cette dépense a été faite, nous n'avjns rien h dire; mais si c'est aux frais des contribuables, nous demanderons s'il n'y a pas à faire un meilleur emploi de leur argent, alors que les malheureux locataires ne peuvent pas payer leurs termes, alors que les propriétaires sont privés de leurs revenus, alors que tous les contribuables, enfin, lléchissent sous le poids des impôts?
Cette scandaleuse dilapidation de l'impôt au détriment du pauvre et au profit d'un ambitieux est un nouvel argument qui vient ajouter une grande force aux considérations que nous avons tirées de l'article 45 de la Constitution :
a Art. 45. Le président de la République est élu pour » quatre années, ein'estrééligible qu'après un intervalle de » quatre ans. »
Si cette sage disposition n'est pas appliquée à M. Cavaignac, en ce moment président de fait de la République, les contribuables peuvent s'attendre a payer chèrement les frais de sa candidature : subvention aux journaux, affiches,
circulaires, bulletins, agents de toutes natures et de toutes couleurs, rien ne sera épargné, sans préjudice de toutes les faveurs accordées et de toutes les promesses prodiguées.
Par ce qu'on a déjà fait, on peut juger de tout ce qu'on fera !
C'est bien dommage que nous n'ayons pas été prévenus que la police avait l'intention de tirer à 500,000 exemplaires les deux articles de la Presse du 8 août 1840 et du 26 octobre 1848; au lieu de nous abstenir de tout éloge et de nous borner strictement à faire valoir des considérations uniquement puisées dans la gravité des circonstances, nous eussions fait en sorte que cette immense publicité profitât plus encore au candidat dont la police redoute tant l'élection à la présidence de la République. Maintenant que nous sommes avertis, nous aurons soin de rédiger en conséquence nos articles; il faut bien que l'argent des contribuables serve à ce qui doit leur rendre la liberté et la sécurité.
La Démocratie pacifiriue publie la lettre suivante, que lui a adressée M. Emile de Girardin :
« Il n'est ni dans mon caractère ni dans mes habitudes » de décliner aucune responsabilité. J'aurais donc continué » d'accepter pleinement et hautement la responsabilité de » l'article qui a paru dans la Presse du 8 août 1840, sur » M. Louis-Napoléon, le jour où la nouvelle de son débar- » quement à Boulogne est parvenue à Paris, si vous vous » étiez borné à faire ce qu'a fait le journal V Assemblée na- » tionale, à mettre en regard l'article de la Presse du8août » 1840 avec l'article de la Presse du 26 octobre 1848 : mais » vous avez été plus loin : vous les reproduisez sous ce ti- » tre : louis-napoléo> jugé par m. éiiile de girardin.
» Aussi bien que moi, monsieur, vous savez qu'il y a pour » le rédacteur en chef d'un journal deux sortes de respon- » sabilité : une responsabilité collective et une responsabi- » lité individuelle. La responsabilité collective est celle que » fait peser sur lui, même absent, l'œuvre de ses collabo- » rateurs; la responsabilité individuelle est celle qui se » renferme dans le cercle des articles dont il est l'auteur.
» J'accepte pleinement la responsabilité collective del'ary^ ticle du 8 août, mais je n'en accepte pas la responsabilité » individuelle, par cette double raison que d'abord cet ar- » ticle n'est pas de moi, et qu'ensuite il est contraire aux » sentiments que j'ai saisi toutes les occasions d'exprimer « pendant la longue détention de M. Louis Bonaparte au » fort de Ham.
» Il importe, dans l'intérêt de la vérité, que cette expfi- » cation paraisse dans vos colonnes, et je vous prie de vou- » loir bien l'accueillir avec impartialité.
» ÉJMILE DE GIRARDIN. »
Du National ou de la Presse^ qui « a levé le masque? »
Est-ce la Presse qui, pour le besoin d'une dictature qui lui échappait, a ensanglanté Paris pendant quatre jours, établi l'état de siège, supprimé la liberté individuelle, enlevé à la justice la première de ses garanties : le droit de défense ?
Si le régime de l'arbitraire, de la violence et du bon plaisir est ce que vous appelez la République; non, nous ne voulons du régime de l'arbitraire, de la violence et du bon plaisir sous aucun nom.
Vantez-vous donc en ces termes de l'avoir établi :
« Ce qui est vrai, c'est qu'il nous revient une grande part de culpabilité dans ce que certaines gens appellent le crime de février. Nous sommes tiers d'avoir pu contribuer par dix- huit ans de lutte à l'avènement du principe ivpublicain. Notre vie avant février a éré un long combat, et ce coaibat s'est terminé par une victoire. Mais cette victoire, c'est la victoiro
de la France, et nous reconnaissons que c'est à elle, dans son universalité, à l'organiser et à en recueillir les fruits. »
Vantez-vous-en ! couronnez-vous de lauriers ! Ne vous épargnez pas les hymnes !
Ne vous les épargnez pas, car il est douteux que la France s'en rende Técho.
La France, messieurs, vous a vus à l'œuvre et à la curée : à la curée, vous jetant sur toutes les places, sur toutes les positijns ; à l'œuvre, donnant au monde le spectacle de la plus humiliante impuissance !
Aujourd'hui, il vous plaît d'être modestes; mais cette fausse modestie ne trompera personne.
Vous niez que ce soit vous qui nous gouverniez depuis le 24 février. Autant vaudrait nier l'évidence, autant vaudrait niera midi la clarté du jour!
Dès le 2o février, n'est-ce pas vous qui avez fait aussitôt donner à M. Cavaignac, maréchal-de-camp à O.'an, le gouvernement général de l'Algérie, sans tenir aucun compte ni des situations ni des dr ils du lieutenant-général Changarnier qui était à Alger? Ce n'était pas assez sans doute d'avoir ainsi donné à M. Cavaignac le gouvernement général de l'Algérie; n'est-ce pas vous qui vous êtes hâiés de le airenjniîier lieulenant-géaéral ? N'est-ce pas vous qui n'avez eu de cesse que vous ne l'ayez fait revenir d'Afrique pour lui mettre entre les mains le portefeuille de la guerre? N'est-ce pas vous qui, h force de manœuvres, êtes arrivés à prendre, le 24 juin, la place des membres de la Commission executive, que vous convoitiez depuis le 24 février? N'estce pas vous qui, sous le titre de maire de Paris, vous êtes emparés du poste alors le plus important à occuper, de l'Hôtel-de-VilIe? N'est-ce pas vous qui êtes successivement parvenus à mettre la mam sur le ministère des finances, sur le ministère des affaires étrangères, sur le ministère de la justice, sur le ministère de la guerre, sur tous les ministères importants, et enfin sur la présidence de l'Assemblée nationale? Entre quelles mains finalement sont les deux présidences : la présidence de la République et la présidence
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de l'Assemblée'? Ces deux présidences ne sonl-elles pas, l'une entre les mains de M. Cavaignac, l'autre entre le mains de M. Marrast? Que pouviez-vous donc prendre de plus? Tout ce que vous pouviez prendre, ne l'avez-vous pa pris? République et dictature. A force de souplesse et de lactique, n'êtes-vous pas parvenus à vous glisser furtivement entre M. de Lamartine et M. Ledru-Rolliii et à les éconduire l'un et l'autre?
En vérité, vous êtes trop modestes, messieurs du National! C'est bien vous qui gouvernez, et on le voit bien ! Pour vous faire si modestes , en seriez-vous donc (iéjà venus à cette fatale extrémité d'av>)ir à redjuter la responsabilité du passé et la sévérité de l'avenir? II serait difficile, en effet, déporter en moins de temps à un plus grand pays une plu grave atteinte.
1" novembre 1843.
Il s'agit d'arracher le gouvernement de la France h la coterie du National, à cette caterie qui nous conduit à l'abîme par le chemin de la misère. 11 s'agit de prévenu' à tout prix la banqueroute de l'Etat et la révolution de la Faim.
Cette nécessité, chaque jour plus impérieuse, devient chaque j jur [Jus évidente; cette nécessité explique comment la candidature de M. L.-N. B .naparte à la pié^^idence, qui n'avait d'aboid eu de chances sérieuses de réussite que dans les poétiques souvenirs du paysan et de l'artisan, a trouvé tout à coup des concours mattendus et des adhésions imprévues. Les hommes politiques dont le nom a le plus d'autorité, dont l'expérience peut être le moins contestée, s'y rallient; ils comprennent que l'élection de M. L.-N. Bonaparte est la seule voie de salut que la Constitution ait laissée ouverte, en fermant aux deux branches de la maison de Bourbon les deux accès par lesquels elles pussent revenir : l'une, l'aînée, par le vœu général; l'autre, la cadette, par le vote universel ; ils comprennent que s'il reste à la
France un moyen de conjurer les périls suspendus au-dessus d'elle, c'est en faisant servir au rétablissement de l'ordre, du crédit et du travail, à la pacification des esprits, le sentiment populaire qui porte les masses vers l'héritier de Napoléon.
11 n'y a plus, en France, ni pouvoir ni liberté; qui nous les rendra? Croit-on que ce sera ceux qui les ont détruits, les uns en nous livrant à l'anarchie, les autres en nous Hvrant à l'arbitraire, ces deux profils d'une face qui s'appelle l'Impuissance?
M. Gavaignac, c'est l'arbitraire; M. Ledru-Rollin, c'est l'anarchie. M. Ledru-Ilollin attire l'arbitraire, comme M. Gavaignac à son tour attire l'anarchie. L'un est le précurseur de l'autre. C'est le flux et le reflux de l'océan révolutionnaire. L'arbitraire n'est pas loin quand l'anarchie est arrivée; l'anarchie est au seuil quand l'arbitraire est entré.
L'histoire est là pour l'attester.
Comment échapper à cette redoutable alternative?
La Constitution, qui pouvait nous sauver en ne mettant point de limites au suffrage universel, ne nous a pas laissé la liberté du choix. La Constitution, il est vrai, nous a laissé le droit de porter nos voix sur celui qui, en avril dernier, fut élu par dix départements, sur M. de Lamartine ; mais ce serait manifestement des voix perdues.
Toutes les servilités s'inclineront pour laisser passer M. Gavaignac ; toutes les passions s'agiteront pour frayer le passage à M. Ledru-Rollin. Il faut au peuple d'autres poèmes que des poèmes en vers; il lui faut des poèmes en action. Napoléon est le poète du peuple ; les noms des batailles qu'ils ont perdues et gagnées ensemble sont dans la mémoire de tous les vieillards et dans l'imagination de tous les enfants. C'est bien heureux; car, sans ce puissant levier, il serait à craindre qu'aucun effort ne pût triompher de l'apathie des campagnes, et qu'elles laissassent les villes élire au gré de leurs passions le président de la République, le futur dépositaire des destinées de la France!
11 n'y aura de lutte sérieuse qu'entre trois candidats :
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MM. L.-N. BDiiaparte, L.-E. C.ivaignac, Ledru-RoUin.
M. Ledru-Rollin, cVst la Réforme; M. Cavaignac, c'est le National; M. L.-N. Bonaparte, si vous le voulez absolument, ce ne sera pas l'avenir, ce sera VHistoire. Mais, puisqu'il faut absolument choisir, eh bien! oui, nous préférons l'Histoire, qui est la gloire, au National, qui est l'arbitraire, et à la Réforme, qui est l'anarchie.
Il y a quelques jours, en tenant ce langage, nous précédions les hommes politiques dont l'opinion a le plus de poids; aujourd'hui, déjà nous n'en sommes plus que l'écho fidèle.
Interrog«z-les !
Le journal qui a épargné à la presse ministérielle la peine de découvrir et d'extraire de notre collection l'article du 8 août 1840, l'Assemblée nationale, nous pose cette question, qui prouve que ce journal, avant de nous l'adresser, n'a pas fait un grand effort de réilexion :
« M. Louis-Napoléon, président, veucontrera-t-il dans l'Assemblée nationale une majorité sympathique, et s'il la trouve hostile, que fera-t-il ?»
Voici notre réponse :
Si M. L.-N. Bonaparte est ])résident de lu République, ce ne sera qu'aux conditions suivantes :
Ou il aura plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix;
Ou, à défaut de cette double prescription, il aura été choisi par l'Assemblée nationale.
Dans ce dernier cas, cela prouverait que la majorité de l'Assemblée, loin de lui être hostile, lui serait favoiable, puisqu'elle l'aurait élu.
Dans le premier cas, la situation ne serait pas moins bonne, à moins que le journal VAssemblée 7iationale ne veuille soutenir que l'Assemblée, dont il porte le nom, se
perpétuera au-delà de ce qu'il a plu de nommer les lois organiques.
Or, comme ce sont les mêmes électeurs qui auront élu M. L.-N. Bonaparte qui éliront l'Assemblée législative, la majorité des représentants, sous peine d'être infidèle, devra refléter l'image de la majorité des électeurs. Il n'y aura donc pas de tâche plus Jacile à remplir que celle de M. L.-N. Bonaparte.
Quant à la question de savoir pourquoi c'est M. L.-N. Bonaparte qui est candidat à la présidence, et pourquoi ce ne sont pas ses cousins, c'est là une question de famille que la volonté de l'empereur Napoléon a réglée par les sénatusconsultes des 28 floréal an XII et 15 brumaire an XIII.
Que la Camille qui doit tout l'éclat de son illustration à son illustre chef en respecte scrupuleusement la Vulonté suprême, c'est là un acte qui s'explique si naturellement, qu'il y a lieu de s'étonner qu'un journal qui a la prétention d'être sérieux ait posé sérieusement une telle question.
1er novembre 184S.
— Le jury a acquitté l'un des journaux qui avaient été frappés de suspension... Il n'y a plus aucun moyen de gouverner avec la liberté de la presse. Il faut absolument rétablir l'état de siège.
— Oui, mais comment?
— Mais rien de plus facile. En suscitant un complot napoléonien.
— Mais cela est impossible. Pourquoi L.-N. Bonaparte eonspirerait-il? Ne tient-il pas de la Constitution le droit d'être candidat à la présidence? n'est-il pas de tous les candidats celui qui incontestablement est assuré de réunir le plus grand nombre de voix? Le vent populaire enfle ses voiles et le conduit au port; il n'a donc aucun effort à faire, pas un coup de rame à donner. On ne fera dès lors accroire
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i» poi-sniino qu"il puisse exisler un couiplol napoléonien ; ce serait al)Surdo.
— Toujours (les mais? Est-il donc besoin qu'un prétexte soit sensé? il suffit qu"il soit nécessaire. Or, une émeute est nécessaire ; donc il faudra qu'elle éclate. Il doit y avoir autour de L.-N. Bonaparte des subaltei-nes, des officieux, des parasites, des mouches du coche cherchant à se faire remarquer par un excès de zèle ; c'est plus qu'il n'en faut pour le compromettre, et pour nouer une émeute au bout d'un caquet, lequel caquet se changera plus tard en témoignage judiciaire. Une émeute, si chétive qu'elle soit, en lui laissant le temps de se grossir par la curiosité et de s'aggraver par la provocation, c'est encore plus qu'il n'en faut pour déclarer la République en péril, rétablir l'état de siège, bâillonner la presse,[ct, sous le coup de l'émotion, surprendre à la majorité de l'Assemblée un vote qui, d'une manière ou d'une autre, mette hors de concours L.-N. Bonaparte.
— Mais vous n'y pensez pas ! Tous les partisans de L.-N. Bonaparte protesteront certainement, et se soulèveront peut-être.
— Tant mieux, tant mieux. Ce qui serait à désirer, ce serait une bataille rangée, où ils seraient tous écrasés; car, plus la bataille aurait été chaude, et plus il serait facile de justifier la dictature par la gravité des circonstances. La dictature ! la dictature! il n'y a pas d'autre moyen de donner à un pays la liberté. Encore une fois, comment voulezvous que nous gouvernions avec une presse audacieuse qui ne craint rien, avec une presse malveillante qui pénètre toutes nos intentions et dévoile tous nos desseins? Sans l'état de siège déclaré le 24 juin, qui a réduit les journaux au silence, la vérité, dès le lendemain, se faisait jour; et si l'on avait su la vérité!... A tout prix, il nous faut le silence des journaux; or. il n'y a qu'un moyen de l'obtenir : c'est par une émeute
On lit dans le Constitutionnel :
l»' novembre 1848.
« Le prince Louis-Xapoléon est Tautre candidat. C'est un jeune homme, encore inconnu au pays, qui porte un nom immortel, le plus grand nom de nos annales. Le nom et la descendance suffisent en fait d'hérédité monarchique. Mais un président de République, qui agit par lui-même, qui dirige, sous sa responsabilité, le gouvernement du pays, qui rend compte à VAssemblée et à la nation de chacun de ses actes, ne doit-il pas être l'une des copicilés les plus éprouvées ?
» Toutefois, d'après les renseignements qui nous sont transrais des départements, d'après les informations que nous pouvons recueillir, il paraît certaiu qu'il existe dans la nation un grand entraînement vers cette candidature. La France, qui a beaucoup souffert depuis huit mois, semble chercher, dans la République, ce qui ressemble le moins aux gouvernements qui ont régi les affaires depuis huit mois. Elle nie en ce moment bien plus qu'elle n'affirme. Telle paraît être l'origine du courant spontané qui porte aujourd'hui un grand nombre de suffragss vers le nom de ce candidat. Le prince Louis-Napoléon sera très probablement nommé. »
OÙ donc le Constitutionnel a-t-il vu que le président de la République agissait par lui-même, et rendait compte à l'Assemblée et à la nation de chacun de ses actes'?
Nous engageons le Constitutionnel à lire le chapitre V. qui institue le pouvoir exécutif; il y verra que les attributions du président de la République y sont les mêmes qu'avait la royauté constitutionnelle.
Le président de la République nomme et révoque les ministres; mais ses actes autres que ceux par lesquels il nomme et l'évoque les ministres n'om d'effet que s'ils som