‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 68 sur 116 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Avant le 24 février, nous voulions sincèrement, fermement la monarchie, mais nous la voulions avec le progrès, nous la voulions largement assise sur la démocratie.

Tous nos votes, tous nos écrits, tous nos travaux, toutes nos études sont là pour l'attester.

Est-il une seule coterie qui nous ait jamais compté dans ses rangs? Nous avons toujours eu l'aversion des coteries, et, nous devons le dire, elles nous l'ont toujours exactement rendu.

Le lendemain du 24 février, oui, cela est vrai, nous nous sommes écriés : — « La République! mais la Répul)lique » évitant ces deux écueils :

» L'esprit de coterie;

y> L'esprit de réaction.

» La République qui serait une coterie serait de toutes » les coteries la plus dangereuse, et de toutes les formes » de gouvernement la pire. »

Dans ces lignes, il n'y a pas un seul mot que nous ayons à retrancher.

Eh bien! nous vous le demandons, est-ce là la République qui nous a été faite ?

ÉLECTION D\j 10 DÉCEMBRE : L.-N. BONAPARTE. 303

Vesprit de réaction. M. Ledru-RoIIin l'a poussé aussi loin qu'il Ta pu.

L'esprit de coterie.^ M. Cavaignac le laisse percer sous tous ses actes, sous toutes ses paroles; c'est là ce qu'il appelle, clans ses rares accès de sincérité, « le droit des minorités. »

En France, pays de centralisation et de révolutions, la République ne pouvait être durable qu'à ces trois conditions :

Point de Constitution qui enchainât l'avenir;

Point de Présidence qui donnât le pouvoir à bail ;

Point d'Assemblée qui durât plus d'une année, afin de ne pas laisser à Yahm des influences le temps de reprendre racine.

On a voulu une Constitution contre laquelle s'élève déjà ce cri : Unité du pouvoir !

On a voulu un Président qui fût élu pour quatre ans, quand huit mois avaient suffi pour mettre à découvert l'insuffisance de tous les républicains de naissance, de Tavantveille, de la veille !

On a voulu une assemblée dont les membres fussent au nombre de 750, conservassent leurs mandats pondant trois années et reçussent 2o francs par jour.

La question de l'avenir de la Républi(iue ainsi posée et ainsi tranchée, nous n'avions plus à choisir.

Nous ne pouvions vouloir ni de M. Ledru-RoUin, qui représentait Vespiit de réaction, ni de M. Cavaignac, qui représentait Vesprit de coterie ; M. de Lamartine ayant perdu toutes chances sérieuses en poussant l'esprit de modéralion jusqu'à l'esprit d'indécision, il ne nous restait plus qu'à nous rallier à la candidature de M.L.-N. Bonaparte, qui avait pour elle la sympathie populaire.

Nous l'avons fait comme nous faisons toutes choses, sans hésitation.

Il ne nous a pas paru que dans une épreuve aussi décisive pour les destinées de la France nous puissions et nous dussions nous abstenir.

Aussi ne nous sommes-nous pas abstenus.

304 tSâS.

Nous n'avons pas entortillé notre pensée dans de longues phrases filandreuses.

Nous n'avons pas pris les chemins tortueux.

Nous sommes allés droit au but.

Nous avons vu un fleuve et un pont.

Nous n'avons pas perdu notre temps à éviter le pont pour aller chercher le gué.

La preuve que nous avons agi sagement, c'est que les hommes les plus prudents, que nous avions commencé par étonner et par déconcerter, ont fini par nous approuver et par nous imiter.

On ne citerait pas aujourd'hui un seul personnage politique dont l'opinion ait du poids et qui balance entre M. L.-E. Cavaignac et M. L.-N. Bonaparte.

Il était bien facile cependant de ne pas se susciter cette alternative, il n'y avait qu'à renoncer à l'idée fausse d'un président de la République; il n'y avait qu'à se borner à perfectionner dans l'exécution ce qu'avaient créé l'empire de la nécessité et la force morale des circonstances : le jour où le chef actuel du pouvoir exécutif eût été renversé par un vote, un autre premier ministre eût été aussitôt appelé à le remplacer et à former un cabinet qui eût duré tout le temps qu"il eût paru utile à la majorité de le conserver. Si cette idée si simple n'avait pas été écartée, déjà les destinées de la France seraient aux mains sinon des capables, au moins de ceux réputés pour tels, car il est des temps où il est si urgent de rétablir la sécurité, la confiance, le crédit, le travail, qu'il faut aller au plus pressé et prendre les hommes qui passent pour les plus capables (alors même qu'ils ne le sont pas autant qu'on le croit), avant ceux qui ie sont davantage, mais qui n'ont pas encore été mis à l'épreuve.

11 n'a pas dépendu de nous qu'une idée que MM. de Lamartine, Thicrs, Rémusat, Odilon Barrot, Dufaure, Billault, auraient dû être les premiers à accueillir, ne fût adoptée ; ils l'ont écartée ; ils ont fait plus, ils l'ont dédaignée ; ils ont

ELECTION DU 10 DECEMBRE : L.-N. BONAPARTE. 30o

laissé tomber l'idée qui deviiil les élever et qui pouvait le plus facilement nous sauver.

Le lendemain du jour où l'amendement Grévya étérejeté, notre résolution a été prise, notre choix a été fait : M. L.-N. Bonaparte est devenu notre candidat à la présidence de la République; il est devenu notre candidat, parce qu'en voyant qui l'attaquait, nous avons acquis la conviction, la certitude, la garantie que, repoussé par tous les partis exclusifs, il serait forcément l'homme du pays, et non l'homme d'une coterie.

Nous n'avons pas interrogé son opinion : nous avons interrogé sa situation.

C'est elle qui nous répond de lui.

Si M. L.-N. Bonaparte a la supériorité d'esprit que lui reconnaissait, il y a quelques années, lejS^ational, cette supériorité saura bien se révéler ; mais s'il était vrai que cette supériorité lui manquât, nous n'en serions fâchés que pour lui seul, car moins il serait capable, et plus il serait tenu, pour conduire sa barque fragile, de choisir avec discernement les pilotes les plus habiles, les plus expérimentés.

xxu.

13 novembre 1848.

Les journaux la République et la Réforme ont fait un appel à tous leurs amis en faveur de M. Ledru-Rollin, leur candidat; il est donc tout simple que nous fassions à nos amis le même appel en faveur du nôtre, en faveur de M. L.-N. Bonaparte; il sera, il est déjà le candidat des hommes de tous les partis et de toutes les nuances, qui sont fermement convaincus que son élection est la seule qui puisse légalement, conslitutionnellement , régulièrement, soustraire la France à la tyrannique coterie du National, et nous préserver de la banqueroute et de la misère, en replaçant le pouvoir dans des mains moins inexpérimentées.

Le 25 juin, jour de sa suppression, la Presse (non compris son tirage du soir) avait 68.000 abonnés.

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