‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 71 sur 116 · DÉMENTIE · texte numérisé non relu

DÉMENTIE

Dès que le procès-verbal est lu, M. Victor Grandin, qui avait fait partie du groupe dont il vient d'être parlé, monte à la tribune et déclare que si le démexti donné par M. de Lamoricière est à son adresse, il ne peut raccepter.

Les pauvres journaux, sous le régime du sabre, ont bon dos ! M. le général de Lamoricière répond à M. Grandin que l'expression de « démenti » dont il s"est servi à la tribune s'appliquait à la manière dont plusieurs journaux avaient rendu compte de ses paroles. Or, il suffit de lire le Moniteur pour acquérir la preuve et la certitude que ce n'était pas aux journaux que s'adressait le démenti ministériel.

De Taveu de M. de Lamoricière lui-même, cette conversation qu'il prétendait lui avoir été « attribuée » a eu effectivement lieu ; seulement, les termes en auraient été inexactement rapportés, et, selon lui, les véritables seraient ceuxci : « ... A vous entendre, il s'agirait moins de la présidence w de la République que de Teniijire, et l'empire ce serait le » renversement de la Constitution ; ce serait une révolution.

310 tHAH.

» Cette révolution amènerait Vémeute; et l'émeute contre » Vempire, ne comptez pas sur nous pour la réprimer. »

Et les ministériels, qui sont invariablement les mêmes sous tous les régimes, de s'écrier avec transport en entendant cette déclaration : Très bien! Très bien !

On nous permettra de ne pas partager cet enthousiasme et de faire observer à M. le ministre de la guerre que si ses paroles ont été telles, en effet, qu'il les rapporte, elles n'ont aucun sens et ne veulent absolument rien dire, ce que nous allons très facilement démontrer.

Avant que M. L.-N. Bonaparte puisse prétendre a Pem- ])ire (en admettant qu"il en ait la pensée), il faut d'abord qu'il ait été proclamé président de la République. Or, le jour où il aura réuni plus de la moitié des suffrages exprimés et au moins deux millions de voix, le jour, enfin, où il aura été proclamé président de la République, il n'est, pas dans les probabilités parlementaires que ce soit sur MM. les généraux Cavaignac et Lamoricière qu'il « compte pour réprimer fémeute. »

Il faut donc supposer que l'émeute éclaterait avant la prétendue usurpation, avant que le pouvoir ait passé des mains de M. L.-E. Cavaignac dans celles de M. L.-N. Bonaparte, c'est-à-dire immédiatement après le dépouillement du scrutin. Eh bien ! dans ce cas, si M. de Lamoricière, si M. Cavaignac hésitaient à faire respecter la volonté nationale exprimée par le suffrage universel, hésitaient à réprimer l'émeute, ils manqueraient à tous leurs devoirs, ils mériteraient d'être mis en accusation, et encourraient la peine la plus sévère.

Donc, de trois choses l'une : ou les paroles dont M. de Lamoricière , par un remarquable effort de mémoire , prétend avoir gardé le fidèle souvenir, n'ont aucun sens, ou elles ont un sens criminel, ou enfin elles ne sont pas celles (|u'il a prononcées.

Qu'il choisisse !

17 novembre 1848.

Le National daigne nous rassurer ; si M. L.-N. Bonaparte est nommé, c'est-à-dire s'il a plus de la moitié des suffrages exprimés et au moins deux millions de voix, le Xational promet de ne pas nous donner une seconde représentation des soirées du 23 février et du 23 juin ; le National ne tentera pas de coup d'Etal ; il ne soulèvera pas d'insurrection ; M. Recurt évacuera paisiblement l'Hôtel-de- Ville sans tenter de s'y faire sauter ; M. Armand Marrasl renoncera sans regret aux insupportables fatigues de ses réceptions officielles. L'honnête et digne journal !

Un bon procédé en vaut un autre ; à notre tour, nous rassurerons le National, et nous lui dirons : Aucune atteinte ne 'sera portée au principe de la souveraineté du peuple par le candidat qui lui devra non-seulement la présidence de la République, mais plus encore le bonheur d'avoir vu finir un exil de trente-trois années, dont il n'a pas dépendu de la Commission exécuti/o de prolonger la rigueur; car, pour que cet exil cessât, il n'a fallu rieu moins que la persistance des électeurs en avril, en juin et en septembre 1848, il n'a fallu rien moins que dix élections !

N'ayez donc, messieurs, aucune crainte ; nous ne vous demandons qu'une chose : c'est d'avoir autant de respect que nous pour la volonté populaire ; c'est de laisser au suffrage universel son libre cours ; c'est de ne pas chercher à le détourner par l'abus de toutes les influences, par l'emploi des plus indignes moyens.

17 novembre 1848.

L'Univers nous demande comment nous comprenons la liberté de l'enseignement ?

Nous répondons à VUnivers :

Nous comprenons la liberté de l'enseignement comme nous comprenons la liberté de la presse, la liberté d'association.

Toutes les libertés sont solidaires ; ou toutes doivent être entières, ou toutes doivent être restreintes exactement dans la même mesure.

Qui dit libertés restreintes dit, dans le sens que nous attachons à ces mots, libertés progressives. Avant la révolution du 24 février, nous étions pour la liberté progressive, pour la liberté graduée aboutissant à la liberté entière. Aujourd'hui, nous sommes pour l'entière liberté, car elle est la conséquence nécessaire, inévitable, logique, de l'adoption du suffrage universel.

Toute la question se réduit donc à savoir quels seront les abus, les écarts, les excès que la loi devra réprimer et punir. Même sur ce point, VUnivers peut être assuré de ne pas nous trouver en arrière lorsqu'il s'agira de discuter les lois organiques.

18 novembre 1848.

VUnivers nous répond :

<f La réponse de la Presse nous satisfait pleinement. Nous n'avons qu'une chose à lui demander : Pourrait-elle nous dire ce que pense sur celte question de la liberté d'enseignement M. Louis-Napoléon Bonaparte? Le silence prolongé de ce candidat sur cette question et sur toutes les autres le rend suspect aux yeux de bien des gens. La Presse ferait bien de l'en avertir. »

Nous soutenons la candidature de M. L.-N. Bonaparte, parce que son élection nous ])araît la seule issue à une situation que chaque jour rend plus intolérable ; mais nous n'avons aucune qualité pour parler en son nom ; nous ignorons entièrement ce qu'il pense de la liberté de l'enseignement : mais y fùt-il opposé que nous ne doutons pas que nous ne parvinssions facilement h le ramener aux idées dont VUnivers se déclare pleinement satisfait.

Aujourd'hui, l;i liberté de renseignement ne saurait plus être une question douteuse pour aueun liomme sérieux ; s'il est un danger qui menace la société, assurément ce n'est pas qu'un trop grand empire soit exercé par le clergé sur les esprits. M. Thiers, lui-même, l'a pleinement reconnu, en juin 1848, dans les lettres qu'il a écrites à l'occasion de son élection.

Nous croyons donc que VUnivers a tort de s'inquiéter trop vivement de l'avenir d'une question dont la solution ne rencontre plus de résistance que de la part du National et du Journal des Débats, unis l'un à l'autre sur ce terrain comme ils le sont sur celui de la candidature de M. Cavaignac,

Cette étroite union des deux journaux est le seul fait dont VUnivers puisse avoir raison de se préoccuper.

Nous nous sommes déjà expliqué sur la publication d'un programme, d'une circulaire, d'un manifeste par M. L.-N. Bonaparte; si nous avions voix dans le conseil de ses amis, il ne ferait aucune publication de ce genre. Il n'en a point h faire. La France tout entière sait qu'il est candidat; il n'a donc pas à le lui apprendre. Un programme qui se tiendrait dans la haute et nébuleuse région des généralités ne satisferait pas ceux qui attendent des garanties et demandent des engagements ; un programme où des engagements seraient pris courrait le risque de devenir un obstacle au jeu régulier des majorités et des combinaisons ministérielles.

20 novembre lf^48.

Le National et son ombre, le Siècle^ insistent pour que M. L.-N. Bonaparte publie un programme, un manifeste. Si nous avions eu quelque doute à ce sujet, cette insistance du National et du Siècle aurait suffi pour le dissiper pleinement et pour nous convaincie que M. L.-N. Bonaparte ne devait rien publier.

Non, il ne doit rien publier, surtout après cette déclaration de M. de Lamartine :

« Je croirais indigne de la France de chercher à la capter par des démarches ou des paroles ; je croirais indigne de moi de chercher à m exalter moi-n^éme devant mon pays....

» C'est à mon pays de juger si je peux ou non lui servir.

» A quoi hou un manifeste, un programme?... »

M. L.-E.Cavaignac éprouve le besoin de se consoler du peu d'effet produit par sa pâle circulaire ; ce besoin, ce n'est pas a M. L.-N. Bonaparte h le satisfaire.

23 novembre 1848.

On lit dans le National :

« M. Louis-Bonaparte, qui a été vingt t'ois sommé de renier les menées inqualifiables faites en son nom et à son profit, ne daigne rien expliquer, rien désavouer. Il autorise par son silence, c'est-à-dire par un aveu implicite, à la fois toutes les intrigues dont il est l'objet et le complice, et toutes les accusations que ces intrigues motivent. »

Nous sommons le National d'articuler quelles sont ces menées inqualifiables.

Est-ce que M. L.-N. Bonaparte puise dans la caisse des fonds secrets ? Est-ce qu'il a des croix de la Légion-d'Honneur à jeter par centaines? Est-ce qu'il a 86 préfets à ses ordres et une légion de sous-préfets et de fonctionnaires de toutes classes? Est-ce qu'il a neuf ministres occupés tous d'assurer le succès de sa candidature ? Est-ce qu'il a dans les mains ce ressort plus puissant encore que la séduction des promesses, la crainte des destitutions? De quelles ressources dispose-t-il ? Parlez, vous qui accusez ; vous nous trouverez toujours prêts à vous répondre quand vous nous interrogerez.

M. L.-N. Bonaparte sera élu ; élu à une majorité considérable; il aura les trois cinquièmes, au moins, des suffrages exprimés ; mais pour qu'il en soit ainsi, vous le savez aussi bien que nous, il faut qu'il ait neuf probabilités sur dix.

ELECTION Dr 10 DECEMBHE : L.-N. BONAPARTE. 315

Toutes vos menées ne réussiront à lui enlever que trois dixièmes des voix; sur dix il lui en restera six qu'aucune de vos brigues ne pourra lui enlever,

On lit encore dans le Xational :

« On nous écrit de Besançon que la candidature du général Cavaignac est en pleine voie de succès. Dans la Loire et la Haute-Loire, mêmes nouvelles. A Saint-Étienne, la population est presque unanime pour la candidature du général. Une association se forme dans cette ville, avec l'intention de correspondre avec les comités électoraux, pour éclairer par tous les moyens possibles les citoyens que l'on veut; égarer. Nous invitons les membres de l'association de Saint-Étienne à se metti-e en rapport immédiatement avec l'association démocratique de Paris, dont le siège est au Palais-National. »

Nous en sommes bien lâchés pour le Xational, mais les lettres que nous recevons de Besançon, de la Loire, de la Haule-Loire, du Rhône, etc., etc., nous disent précisément le contraire de ce qu'on écrit au National,

2i novembre 1B48.

OÙ le Siècle met, dans l'article suivant, le nom de Louis- Napoléon, nous mettons le nom cV Eugène Cavaignac :

« Supposons élu Euijène Cavaignac ; à l'instant, son concurrent, absous et justifié par sa défaite, reprend tous ses droits devant l'opinion, qui s'accusera d'aveuglement on d'ingratitude. Mais lui, quoi qu'il fasse, deviendra l'objet d'une attention sévère, si ce n'est bostile. Son jour de triomphe sera un jour de périls. Instrument des partis, il sera balloté par leurs passions. Il en résultera pour tous, nous le craignons du moins, une situation tellement critique, que le génie même aurait peine à la dominer. »

Avec le nom d'Eugène Cavaignac substitué au nom de Louis-Napoléon, l'article en est-il moins vrai '?

A XOS A.M1S.

24 novembre 1848.

Ce n'est pas un journal que nous faisons , c'est une lutte

que nous soutenons; selon l'issue de cette lutte , la France sera perdue ou sauvée , la France verra revenir des jours meilleurs ou la France entendra sonner la dernière heure de son déclin. Qu'on ne dise pas que les empires ne sauraient disparaître ! Que sont devenus l'empire romain et le royaume d'Egypte? Que sont devenues Carthage etVenise? Que sont aujourd'hui l'Espagne et la Hollande un moment si florissantes? L'univers cependant n'a pas diminué d'étendue; les territoires sont restés, les populations existent; mais les gouvernements sont tombés. Les gouvernements sont l'âme des peuples, aussitôt qu'elle s'éteint, les territoires qui étaient des empires ne sont plus que des cimetières ; les nations qui étaient des corps ne sont plus que des ombres. Malheur à qui l'ignore ou qui l'oublie !

Ce n'est pas un journal que vous recevez pour le lire et pour le conserver; c'est un journal que vous recevez pour le répandre, pour le faire circuler, pour y puiser des extraits et les faire réimprimer et distribuer. Aucune menace ne nous intimide ; aucun effort ne doit vous coûter. Il importe que la vérité, qui commence à percer le nuage qui la couvrait, ne laisse aucun point dans l'obscurité, aucun esprit dans l'ignorance. Amis ! songez que la Presse est, à Paris, le seul journal qui, soutenant une lutte inégale, se soit voué à la tâche qu'il accomplit. Celte tâche fût-elle, ce qui n'est pas vrai, mélangée de rancune et d'ambition personnelle, que cette considération ne devrait pas vous arrêter. Non , car le péril a la vertu du feu : il purifie tout.

Nous sommes la voix, soyez l'écho ; que cet écho se multiplie et retentisse de toutes parts.

25 novembre 1848.

M. Dufaure, ministre de l'intérieur, a solennellement déclaré à la tribune qu'aucune contrefaçon du 18 fructidor n'était à craindre. Nous le remercions de cette déclaration, à la sincérité de laquelle nous croyons de sa part ; mais la

confiance qu'elle nous inspire serait plus grande encore, si le ministre de Pintérieur ne s'était pas laissé enfermer à double tour par ]e National, qui le lient entre M. Recurl et M. Gervais. M. Recurt, le détenteur de l'Hôtel-de-Ville, M. Gervais, le détenteur de la Préfecture de police.

En temps de révolution, nous considérons un ministre de l'intérieur qui abandonne à des mains dont il n'est pas aussi sûr que des siennes propres, VHôtel-de-Ville et la Préfecture de police, comme un zéro placé entre deux unités.

M.Dufaure pourrait-il prétendre qu'il est sûr de M. Recurt? Qu'il ouvre le Moniteur et qu'il y lise les rapports de M. Girod (de l'Ain) [Procès d'avril 1834;, et de M. Portails (attentat Fieschi, 1835;. Depuis, quelle conduite M. Recurt a-t-il tenue, les 22, 23 et 24 juin? Quels ordres a-t-il donnés? (Voir dans l'Enquête sur les événements du 23 juin, les dépositions (le MM. Pagnerre et Panisse.)

M. Dufaure a-t-il une contre-police pour découvrir ce qu'il plairait à M. Gervais de lui cacher ?

Qu'on ait mis dans la bouche de M. le ministre de l'instruction publique des paroles qu'il n'aurait pas prononcées ; qu'il ne soit pas vrai qu'une proposition de proscrire un certain nombre de représentants et d'écrivains ait été présentée au conseil des ministres, cela n'en laisse pas moins subsister dans le Moniteur la proposition de M. Degousée, faite le 24 juin à la tribune de l'Assemblée nationale, et conçue en ces termes :

« LE CITOTEN DEGOUSÉE : Je demande que le pouvoir exécutif fasse ARRÊTER DÈS CETTE XUIT CES JOVRKALISTES, afin que demain il n'empoisonnent plus la population. (Interruption.)

» PLUSIEURS VOIX : Non 1 non ! pas de violence !

» LE ciTQTEN DEGOUSÉE : ... Je demande que pour le crime du 15 mai, comme pour le crime d'aujouixl hui, la déportation ait lieu, sur la reconnaissance de Videniité des individus. (Non! non ! — Vive agitation.) »

Or, nous ne croyons pas que ce soit offenser M. Gervais que de le comparer à l'honorable M. Degousée, et que de raisonner dans la supposition où M. le préfet de police n'aurait pas plus de scrupule que M. le questeur de l'Assemblée.

Ce que M. Degousée n'a pas craint de proposer, pourquoi M. Gervais craindrait-il de Fexécuter ? Avant la liberté in dividuelle, le salut public. Avec ces deux mots : Salut pufc//c, tout ne se justifie-t-il pas ?

C'est parce que nous savons cela que nous avons pris nos précautions, non pas des précautions de défense personnelle, celles-là nous préoccupent assez peu, mais des précautions d'un ordre plus élevé-

Personnellement, nous ne craignons rien ; mais politiquement, nous prévoyons tout. La politique, en résumé, n'est autre chose que l'art de prévoir.

Nous sommes en règle, et l'on tuerait la sentinelle qu'on ne prendrait pas le poste (1).

(1) A M. h maréchal Bxigeand^ à la Durant te [Dordogne).

« Paris, 22 novembre 1848.

» Mousieur le maréchal ,

» La dernière fois que nous nous sommes revus, c'était à l'état-major (lu Carroiisel, le 24 février, à onze heures du matin. A peine avons-nous en le temps de nous y tendre la main, que la royauté que nous nous efforcions de sauver avait disparu. . .

» C'est de ce souvenir que je me fais un titre pour vous écrire ce que je pense de toutes les lettres dans lesquelles, je le sais, on vous presse de venir à Paris.

«Aujourd'hui, monsieur le maréchal, les circonstances ne sont pas moins graves qu'elles ne l'étaient le 24 février, à l'heureoù nous nous sommes quittés; peut-être le sont-elles plus encore! Peut-être sommes-nous près d'une quatrième révolution qui, n'ayant pas cette fois à engloutir de royauté, engloutira tout ce que la troisième a laissé debout !

» Cela peut dépendre de la conduite que vous allez tenir.

» Tout est à craindre si vous commettez la faute de venir à Paris avant que le président élu, quel qu'il soit, ait pris possession définitive du pouvoir aux termes de la Constitution.

» Rien n'est à redouter si vous avez la prudence de vous tenir éloigné de Paris jusqu'à ce que cette grande épi-euve se soit accomplie.

» Toutes les lettres que je reçois de la Charente-Inférieure me donnent l'assurance que vous y serez élu ; mais qu'importe l'inviol.abilité dont vous couvrira le titre de i-eprésentant du peuple! Ce n'est pas elle qui vous mettra à l'abri d'un coup de main, à l'abri d'un coup de nuit.

" Un coup de main, un coup de nuit, voilà la pensée qu'on accueille, qu'on nourrit, qu'on caresse, qu'on mûrit. Il n'y a de danger qu'elle se i-éalise qu'autant que vous viendriez vous-même vous faire prendre, à Paris, dans les filets nocturnes de la police, certainement jetés à l'insu de M. le ministre de l'intérieur, qui, le matin, en ouvrant le Moniteur, lirait : — « La » République proclamée le 24 février vient d'échapper à un immense pé- » ril; heureusement la vigilance de la police a su déjouer l'iufàme com- » plot ourdi par des citoyens. . . . ropréseniants du peuple, et par de cou- » pables écrivains. Ils ont été arrêtés. L" gouvernement, pour les .-ous- » traire aux justes ressentiments du peuple, les a fait conduire, parle

2SJ novembre 1848.

On le sait : nous n'étions pas (favis que M. Louis-Napoléon Bonaparte publiât aucune pièce qui ressemblât ii un

» chemin de fer, au port le plus voisin, où ils ont été cmbarqué.s. La » France tout entière, ainsi délivrée, sans effusion de sang, des ennemis de )) son repos qui empêchaient le retour de la confiance, accueillera avec » joie cette heureuse nouvelle. »

" Qu'on ne dise pas que la garde nationale, Paris et les départements se soulèveraient pour protester contre un tel acte de violence! Non, pas d'illusions; ni les départements, ni Paris, ni la garde nationale, ainsi réduits à l'état de corps dont on aurait enlevé les têtes, ainsi moralement décapitée, ne se soulèveraient, faute de direction, plus encore que faute (lY-nfi oie. A qui se confier, à qui obéir? Qui le premier oserait risquer sa vieV Plus le coup porté aurait été audacieux, et plus la terreur causée serait grande; c'est ce qu'enseigne l'histoire de toutes les révolutions.

» Il suffit que vous vous teniez en observation loin de Paris pour conjurer, pour détourner ce péril par le seul effet de la crainte salutaire d'un vengeur terrible qui ne laisserait pas impuni un tel attentat.

» ILS savent, et c'est ce qui nous protège contre leur incapacité aux abois, qu il vous suffirait, en cas d'attentat à la Constitution et aux lois, de mettre la main sur votre épéede maréchal de France pour qu'aussitôt cinq cent mille hommes, gardes nationaux et soldats , se rp.ngcassent sous votre commandement et marchassent sur Paris... Ils ont fait armories forts... vaine précaution 1 Aussitôt que l'on aurait appris qtie vous venez au secours de Paris, Paris trouverait en lui-même l'énergie de se protéger, la force de les contenir, j-teut-être mémo la vigueur de les punir.

» A Paris, vous êtes un homme; loin de Paris, vous personnifiez la France! A Paris, vous êtes un maréchal sans commandement ; un caporal peut considérer comme un honneur de vous arrêter; la balle d'un soldat, d'opinions exaltées, peut vous atteindre; un appel adressé par voits aux troupes pourrait devenir pour vous tm arrêt de mort. Loin de Paris, au contraire, les rôles changent : ce n'est plus vous qu'on menace, c'est vous qui menacez ; vous n'êtes plus le rebelle, vous êtes le défenseur des droits et des libertés de totts ; vous protégez l'urne du suffrage universel; vous êtes la loi vivante.

" J'en ai dit assez, je crois, monsieur le maréchal, pour qu'il ne doive pas rester dans votre esprit de doute sur le meilleur parti à prendre; ceux qui vous ont écrit pour émettre un avis différent n'ont pris conseil que de la peur; or, la peur est mauvaise conseillère. Ce n'est pas en vous conviant à venir nous sauver que vous réussirez, c'est en vous conv'ant à venir nous venger.

» Sans banalités,

« EMILE DE GlRAEDlN*. •■ A M. Emili.' (te Girardin.

« La Durantie, 26 novembre 1848.

)) i\îon cher ancien collègue , » Votre avis, qui est aussi celui de bon nombre de mes amis, est excellent. Ma résolution était déjà prise lorsque votre lettre m'est parvenue. Je n'en suis pas moins reconnaissant du double sentiment qui l'a dictée. Vous

3?0 IHâ.^.

mnnifeste, à une profession do foi, h une circulaire adressée aux électeurs (1).

La publication admise du nianilesle, nous en approuvons les termes; il offre des garanties sans créer des difficultés;

avez été conduit en pi-emière ligne pai- ce que vous croyiez être l'intérêt du pays, et puis, j'aime à le croire, par un peu d'intérêt pour moi.

» Je suis donc bien décidé à prendre le chemin des écoliers, afin de n'arriver à mon poste qu'à l'époque que vous m'indiquez. II ne me reste d'incertitude que sur la route la plus utile à prendre.

» Vous ferez bien de répandre le bruit de ma prochaine aiTivée à Paris, afin de détourner de l'idée de me faire saisir en province.

» Si vous êtes menacé du triomphe de l'anarchie, vous me verrez bientôt arriver avec tous les gens de cœur qui voudront me suivre. Il sei-ait de la plus haute importance de s'assurer, pour ce cas, de la volonté d'Oudinot ; quant à l'armée, je puis vous la garantir, elle est dans de très bonnes dispositions ; j'en reçois tous les jours des témoignages. Malheureusement, au milieu de tout ça, ma santé est affaiblie depuis quatre mois par une fièvre quotidienne que je chasse par la porte et qui rentre par la fenêtre; mais, dans les grandes circonstances , on fuit plus que ne permettent les forces.

» Sans banalités aussi ,

» Maréchal B. u'isly.

(1) Il suffisait de ce manifeste autographié qui a été distribué, et que nous reproduisons ici textuellement à titre de document historique :

« Ou s'est beaucoup préoccupé d'un manifeste que devait faire paraître M. Louis-Napoléon. Le silence qu'il a gardé jusqu'à ce jour a été loué par les uns, blâmé par les autres. Mais ce manifeste est depuis longtemps tout fait et a précédé les circonstances actuelles. Louis-Napoléon n'a plus à le publier. Nous le trouvons dans ses œuvres :

« Si les calomnies me blessent, les éloges ne me plaisent pas davan- » tage. Mes intentions ont toujours été pures, mais les intentions ne sufR- » sent pas pour faire la réputation d'un homme. J'ai publié des écrits ; » ceux-là sont du domaine public, et je les livre avec plaisir à la cri- » tique. »

[Lettre de Louis-Napoléon servant de préface à Quelques mots sttr Joseph-Napoléon Bonaparte, publiés en 1844.)

« Ennemi de toute théorie absolue et de toute dépendance morale, je )) n'ai d'engagement envers aucun parti, envers aucune secte; ma voix » est libre comme ma pensée. »

[Préface aux Idées nopoléoniennes. — Juillet 1839.)

« Jamais je n'ai cru et jamais je ne croirai que la France soit l'apanage » d'un homme ou d'une famille, jamais je n'ai invoqué d'autres droits que » ceux de citoyen français, et jamais je n'aurai d'autre désir que de voir » le peuple entier, légalement convoqué, choisir librement. »

[Lettre de Louis-Napoléon au rédacteur du Journal du Loiret, fort deHam, le2l octobre 1843.)

« Gardez-vous de croire que, me laissant aller aux mouvements d'une » ambition personnelle, j'aie voulu tenter en France une restauration im- )> périale. J'ai été formé par de plus hautes leçons, et j'ai vécu sous de » plus nobles exemples.

)' Je suis né d'un père qui descendit du tiûne, sans regret, le jour oii il

il ne compromet aucune question, sans cependant en éluder aucune. Il est ;i la fois précis et élevé, deux qualités

» ne jugea plu? possible de concilier avec les intérêts de la France les in- -> térèts du peuple qu'il avait été appelé à gouverner. »

[Paroles adressées par Louis Naiioléon à la Chambre des pairs, dans l'audience du 23 sepletiibre 1840.) « En présence de Louis-Philippe, d'un roi élu par deux cents dpputés, » je pouvais me rappeler <\ue j'étais l'héritier d'un empire fondé par l'as- » sentiment de quatre millions de Français. En présence delà souverai- » neté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que mes droits de ci- » toyen français. »

[Lettre de Louis-Napoléon à V Assemblée nationale. Londreu, le 2.3 mai 1848. La Presse du 25 mai.) « Issu d'une famille qui a dit son élévation au suffrage delà nation, je » mentirais à mon origine, à ma nature et, qui plus est," au sens commun, « si je n'admettais pas la souveraineté du peuple comme base fondamen- » taie de toute organisation politique. Mes actions et mes paroles anté- » rieures sont d'accord avec cette opinion. Si on ne m'a pas compris, c'est >' qu'on n'explique pas les défaites, on les condamne. »

[Lettre de Louis-Napotéon au rédacteur du .Journal du Loiret, fort de Ham, le 21 octobre 184-3.)

fl Le pays est las d'une guerre de mots, de chicanes, de synonymes. II » faut à des exigences réelles des opinions positives, comme à des souf- « frances profondément senties des remèdes efficaces. »

(Article de Louis-Napoléon dans ie Progrès du Pas-de-Calais, l'T avril 1848.)

(1 (.'e qu'il nous faut en France, c'est un gouvernement qui soit eu rap-

» port avec nos besoins, notre nature et notre condition d'existence

» Pour être libres, indépendants et forts, il nous faut un pou-

)• voir national, c'est-à-dire un pouvoir dont les éléments se retrempent Ji dans le peuple, seule source de tout ce qui est grand et généreux. »

[Considérations politiques et militaires sur la Suisse, par Louis-Napoléon, publiées en Suisse en 1833.)

« .Je crois qu'on ne parviendra à concilier la liberté et l'autorité qu'en )> réunissant les deux causes populaires de Napoléon et de la République. » L'une représente la plu< grande gloire, l'autre la plus grande liberté. )i Avec le nom de Napoléon, on ne craindra plus le retour de la terreur; » aTCC le nom de la République, on ne craindra plus le retour du pouvoir » absolu. »

(Rêveries politiques, par Louis-Napoléon. Zurich, 1832.

0 On vous demandera, comme font certains journaux, où est le parti )) napoléonien, llépondez: Le parti n'est nulle part, et la cause partout. » Le parti n'est nulle part, parce que mes amis ne sont pas enrégirnen- )> tés ; mais la cause a des partisans partout, depuis l'atelier de l'ouvrier » jusque dans les conseils du roi, depuis la caserne du soldat jusqu'au pa- » lais du maréchal de France. Républicains, juste-milieu, légitimistes, » tous ceux qui veulent un gouvernement fort, une liberté réelle, une at- « titude gouvernementale imposante, tous ceux-là, dis-je, sont napoléo- » nistes, qu'ils s'en rendent compte ou non. »

[Lettre de Lnui'i- Napoléon à M. Armand Laity^ Arenenberg, 2 juillet 1838.) « Je ne défends pas systématiquement toutes les institutions de l'Em- VII, 21

assez rares déjà à rencontrer séparément, mais bien plus rares encore à rencontrer réunies.

» pire ni toutes les actions de rempercur ; je les explique. Je regrette la » création d'une nnblesse qui, dès le lendemain de la chute de son olicf, a » oublié son origine plébéienne pour faire cause commune avec les op- « presseurs. Je regrette certains actes de violence inutiles au maintien » d'un pouvoir fondé sur la volonté du peuple; mais ce que je prétends, » c'est que de tous les gouvernements qui précédèrent ou qui suivirent le » Consulat et l'Empire, aucun ne fit, même pendant la paix, pour la » prospérité de la France, la millième partie de ce que créa l'empereur » pendant la guerre

» Ce que je regrette aussi, c'est cette administration intègre,

» économe, qui, avec un budget de sept cents millions, répandait par- » tout la prospérité. Je regrette cette politique puissante et fière qui » nous avait rendus la première nation du monde

» Napoléon eut ses torts et ses passions; mais ce qui le distinguera éter- » nellement de tous les souverains aux veux des masses, c'est qu'il fut le » EOi DU PEUPLE, tandis que les autres furent LES KOis des nobles et

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