ABROGATION DES LOIS DE BANNISSEMENT
24 décembre 1848.
« L'amnistie est un fruit mûr pour la République et bon >^ à cueillir pour le président; mais l'abrogation de la loi et » du décret qui bannissent les deux branches de la maison » de Bjurbon serait prématurée. »
A cette objection du journal la Liberté, voici notre réponse :
Ce langage est absolument le même que celui que nous avons constamment entendu tenir à tous les régimes déchus. La Restauration avait banni à perpétuité tous les ascendants et descendants de l'empereur Napoléon. Cette rigueur a-t-clle empêché la Restauration de tomber en 1830, aux cris répétés de : Vive le duc de Reichstadl 1 Vive Napoléon II! La Monarchie de 1830 avait banni la branche aînée des Bjurbons et continué de bannir tous les membres de la famille impériale : cette précaution Ta-t-elle sauvée? Si, au contraire, puisant sa force dans la conviction de sa nécessité, dans la droiture de ses intentions, dans l'assentiment national, la Royauté de 1830 eût noblement, grandement, royalement accepté et défié toute con-
currence, loule l'ivalilé, croit-on qu'elle eût eu moins de prestige et moins de durée '?
Le gauvernement provisoire aviiit donc raison, à la fin de février 1848. d'éloigner de France L.-N. Bonaparte ! Au mois de mars 1848, nous avions donc tort d'insister pour que le gouvernement des Invalides et la garde du tombeau de l'empereur fussent donnés h JéiômeBonaparte, l'ex-roi de Weslphalie, le brave général de Waterloo !
Eh bien! qu'est-ce que la République du 24 février a gagné à se faire, envers la famille de l'empereur, plagiaire servile des actes de la Restauration de 1815 et de la Monarchie de 1830? Cela a-t-il empêché les électeurs d'élire à trois reprises et dix fois L.-N. Bonaparte pour leur représentant? Peut-être aujourd'hui, et c'est en nous une conviction profonde, ne doit-il d'avoir été élu président de la République, par cinq millions et demi de voix, qu'à son injuste éloignement ordonné par le gouvernement provisoire, et qu'au décret spécial de bannissement présenté le 12 juin par la Commission executive. Le peuple s'est dit : Si L.-N. Bonaparte n'était pas redoutable, on ne le craindrait pas, et il ne serait pas redoutable s'il n'avait en lui aucune grandeur. Cela a suffi pour que l'image de L.-N. Bonaparte se gravât dans l'imagination populaire en traits i ne fïa cables, et que n'ont pu couvrir ni l'encre ni le crayon des plus ignobles caricatures.
En mars, en mai, en juin 1848, nous avons protesté contre les décrets de bannissement, soit qu'ils fussent dirigés contre les membres de la maison de Bjurbon ou contre les membres de la famille Bonaparte. Or, ce que nous avons blâmé sous un régime, nous ne l'approuvons pas sous un autre. Nous ne nous croyons pas tenus de changer de lanlage toutes les lois qu'il plaît h la France de changer de gouvernement.
« Mais si les deux lois qui bannissent les deux branches » de la maison de Bourbon étaient abrogées, ce serait ou- » vrir un accès à l'intrigue des partis. »
— Croyez-vous donc que l'intrigue des partis sera moins
libre, moins active, parce que la branche aînée des Bourbons sera en Allemagne et la branche cadette en Angleterre? Croy(Z-vous donc que ce serait leur absence qui nuirait à leur retour, si jamais des faits ou des circonstances le rendaient nécessaire ?
Loin de là ! Tout exil est un prestige.
Oui, cela est vrai, nous avons souvent une manière de voir qui n'est pas celle du commun, et qui commence par exciter vivement la clameur vulgaire; mais à qui, depuis dix ans, les événements ont-ils constamment donné raison? Est-ce à nos contradicteurs ou à nous ? Avions-nous tort lorsque nous protestions et votions contre l'adresse qui flétrissait les visiteurs de Belgr ave-Square'! Avions-nous tort lorsque nous insistions pour que les portes de la forteresse de Ham laissassent généreusement passer celui qui est aujourd'hui président de la République ? Avions-nous tort lorsque nous appuyions de toutes nos forces la pétition présentée à la Chambre des pairs et à la Chambre des députés par Jérôme B )naparte implorant comme une faveur la consolation, après trente-deux années d"exil, de venir mourir en France, sur la terre natale qu'il avait défendue contre l'invasion étrangère? Avions-nous tort, lorsque nous suppliions, en février 1848, un ministère aveuglé par l'optimisme, de ne pas poser un imprudent défi sur une question de légalité douteuse, sur la question du droit de réunion ? Avions-nous tort, enfin, lorsque nous conseillions au gouvernement issu des barricades de ne pas blesser par une odieuse proscription ce sentiment de justice si facile à soulever dans le cœur du peuple? Le peuple est essentiellement juste, essentiellement généreux. Par la justice, on le retient; parla générosité, on l'aiguillonne; ce sont deux actions qu'il a besoin de sentir constanmient. Malheur à qui ne le sait pas, malheur surtout h qui affirme le contraire !
Mais lorsque nous nous exprimons ainsi, ce n'est pas au président de la République que s'adressent nos paroles. Il a, nous le savons, les mêmes sentiments que nous; nous avons les mômes sentiments que lui. Il a un hesoin insatia-
ble d'être et de paraître généreux. Au nom de la prudence on l'en empêche ; au nom de la prudence on le perd; c'est au nom de la prudence qu'on a perdu, depuis trente ans, tous les gouvernements et tous les cabinets. Tout gouvernement nouveau qui se fait petit se fait précaire, car il n'a qu'un moyen d'échapper au tourbillon de l'intrigue, c'est de s'élever au-dessus d'elle par la noblesse des sentiments et la grandeur des actes.
Amnistier les insurgés de juin sans rappeler les exilés du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848, ce serait partager le passé en deux zones ; ce serait rompre l'équilibre et glisser sur une pente ; ce serait tomber dans un régime bâtard qui ne serait ni la générosité ni la prudence, qui mécontenterait les petites âmes et ne satisferait pas les grandes.
Pas d'amnistie ! pas d'amnistie ! est le cri que nous entendons monter à nos oreilles. — Pourquoi donc ? — Parce que ce serait rendre des chefs et des soldats à Tinsurrection.
— Est-ce que la détention des citoyens Barbes, Blanqui, Raspail, Sobrier, etc., enfermés à Vincennes depuis le 15 mai, a empêché d'éclater l'insurrection du 13 juin? — Non.
— Eh bien! quand le gouvernement prolongera leur captivité, quand il fera transporter des condamnés sans défenseurs, aux termes d'une loi rétroactive et essentiellement révolutionnaire, croit-on qu'il en sera plus fort, et n'aurat-il pas mérité de rendre, à l'égard de ses propres fautes, l'opinion plus sévère ? — Mais ceux qu'il amnistiera ne lui en sauront aucun gré. — D'accord; aussi n'est-ce pas pour eux, c'est pour lui que nous demandons que le gouvernement soit généreux ; c'est afin de détendre la situation ; c'est afin de rompre toute solidarité fatale entre le régime provisoire et le régime définitif: Quelle plus louable introduction à la fermeté et à la vigilance que la générosité et l'amnistie !
27 décembre 1848,
Le débat ouvert entre la Liberté et la Presse est un débat
qu'il importe d'approfondir ot d'épuiser, comme il importe, quand on veut construire solidement, de creuser la terre jusqu'à ce qu'on ait trouvé le sol ferme. Creusons donc à l'envi, car il s'agit de la durée d'une œuvre commune.
En principe, la Liberté est pour l'abrogation des lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848, qui bannissement les deux branches de la maison de Bourbon ; mais, en fait, la Liberté est pour l'ajournement de cette abrogation.
La Liberté persiste à déclarer qu'il y aurait de la « folie » à donner h M. le prince de Joinville le commandement de la (lotie, et h M. le duc d'Aumale le gouvernement de l'Âlgcrie.
La Liberté ajoute qu'à l'égard de M. le duc de Bordeaux, toute générosité serait une ironie, attendu que le principe de la royauté héréditaire s'oppose à ce que son représentant profite de la clémence d'un gouvernement républicain; L'accepter, ce serait abdiquer.
La Liberté nous permettra de le lui dire, nous ne trouvons pas sérieuses ses objections à cette partie de la note