‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 84 sur 116 · AS · texte numérisé non relu

AS

30 décembre 1848.

La Liberté admet complètement nos idées; elle les admet si complètement, qu'elle les formule ainsi en projet de loi :

« Art. 1". Les lois de 1832 et de 1848, touchant les membres des deux branches de la famille des Bourbons, sont abolies.

» Art. 2. La présente loi recevra son plein et entier effet à partir du 27 juillet 1849. »

On ne peut pas remporter sur ses adversaires une victoire plus complète! Contre la date du 27 juillet, notre seule objection est celle-ci : c'est que cette date est une précaution absolument inutile. Qu'est-ce que le suffrage universel? C'est et ce doit être le régime de la concurrence s'élevant jusqu'au gouvernement de l'État. 11 ne faut jamais fausser un ressort; le fausser, c'est l'affaiblir, c'est l'exposer à se rompre. Si le suffrage universel est le régime de la concurrence étendu au gouvernement de l'État, aucun Français ne saurait être frappé de prohibition sans qu'il en résulte une sorte de privilège créé en faveur des Français que n'atteint pas cette prohibition. Bannir le général de division d'Aumale et ne pas bannir le général de division Cavaignac, c'est porter atteinte au principe de la souveraineté populaire, c'est restreindre la liberté électorale, c'est rompre l'équilibre politique, c'est fausser le ressort social, c'est employer des balances sans justesse et sans précision. Pourquoi admettre le général Cavaignac et bannir le général d'Aumale ? (Nous n'opposons ici ces deux noms l'un à l'autre que pour rendre notre pensée plus facilement saisissable.) De quel droit '? En vertu de quel principe ? Qui prouve que la présence du général Cavaignac, dans une circonstance donnée, n'offrira pas infiniment plus d'inconvénients, plus de périls, que le retour du général d'Aumale ? Eh bien I parce qu'il pourrait arriver que le Dictateur du 25 juin donnât des craintes à l'Elu du 10 décembre, faut-il bannir de France le général Cavaignac? Non: il ne faut bannir personne.

LA NOrK 1)1 l'i DKriKMhKI-: ISiS. MW)

Toutes les lois de bannissement, toutes les luis de ])i-osciij)tion, sont des lois essentiellement révolutionnaires; ;i ee titre seul, elle nous auront toujours systématiquement contre elles. Ce sont de mauvaises lois, qui ne sont bonnes qu'à protéger limprévoyance, la faiblesse, l'incapacité. Dès que le principe de l'hérédité monarchique est aboli, le pouvoir appartient à celui qui donne le plus de garanties aux intérêts généraux de la société et du pays; soyez celui-là, et vous n'aurez rien à redouter de la concurrence. Vous aurez d'autant moins à la craindre qu'elle sera plus étendue, que rien n'entravera son essor, que rien ne dérangera ses contrepoids naturels. Deux forces égales se neutralisent parla rivalité. Supprimer Tune, c'est développer l'autre. 11 faut y prendre garde. A notre avis, le président de la République aurait tout à gagner à l'abrogation immédiate des lois de bannissement, dont l'existence est une atteinte à la toute-puissance et un outrage à la légitimité du suffrage universel. Abroger les lois de 1832 et de 1848, qui bannissent les deux branches de la maison de Bourbon, c'est abolir l'intrigue, c'est émanciper la politique. La France, dans sa prévoyance, a le droit d'exiger qu'aucune carte, ni as ni sept, ne lui soit retirée de son jeu. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle sera gouvernée par les plus forts et les plus capables; ce n'est qu'à cette condition qu'elle échappera enfin aux serviles et impuissants qui la perdent.

RÉDrcTioN nr nombre dks mimstrks. df. neuf a trois.

Trois ministres au lieu de neuf, mais ce serait impraticable! — Eh I pourquoi donc? — Par une raison toute simple, c'est qu'il serait impossible qu'un seul homme suffît à porter sur ses épaules le fardeau du ministère des Dépenses. — Mais est-ce qu'un seul homme ne suffit pas à porter à lui seul le fardeau du ministère des Finances? — Sans doute, mais c'est bien différent. — En quoi donc? — C'est que le ministère des Finances est bien moins important que ne le serait le ministère des Dépenses. — Eh ! depuis quand donc, dans le ménage comme dans Tatelier, dans l'atelier comme dans TEtal, la recette est-elle moins importante que la dépense? Erreur! erreur! Des deux ministères : Ministère des Ilecettes et Ministère des Dépenses, le plus difficile à diriger, le plus lourd à porter n'est pas le dernier, mais le premier ; car il est plus aisé de réduire les charges que d'augmenter les produits. Pour réduire les charges de l'État, il suffit d'interroger toutes les économies qu'on doit faire et de poursuivre tous les abus qu'on peut détruire; avec un esprit judicieux et un caractère ferme, on peut n'être pas au-dessous de celte tâche. Mais lorsqu'il s'agit d'accroître les revenus d'un État sans demander aux contribuables de nouveaux sacrifices, lorsqu'il s'agit de rendre à la fois l'impôt moins pesant et plus productif, alors il ne suffit plus d'avoir de la fermeté dans le caractère et de la rectitude dans l'esprit; il faut une véritable supériorité, il faut du génie !

Le département des recettes ou des finances, peu importe le Imot, est donc, en réalité, celui qui exige le ministre le plus heureusement doué de facultés éminentes, soit que le cabinet se compose de neuf membres, comme dans le sys-

LA NOTE DU lî DECEMBRE l8iS. ni

tème actuel, ou de trois seuiemenl. ainsi que nous le proposons. Ce qui sera toujours difficile; à trouver, ce sera un ministre des finances à la hauteur de sa tâche, c'est-à-dire qui sache tirer de ce vaste territoire et de cette population de trente-cinq millions d'habitants qui s'appelle la France, les ressources immenses, infinies qu'elle renferme. Il y a longtemps que nous l'avons dit, nous ne nous lasserons pas de le répéter : l'impôt tel qu'il existe est à l'impôt tel qu'il devrait exister ce qu'était la vapeur au temps de Sahmion de Caus, à ce qu'est devenue de nos jours la vapeur, plus puissante à elle seule que cinq cents chevaux réunis, et plus docile, plus facile à conduire que l'homme ; ce qu'est le grain qui germe à l'épi qu'on moissonne.

Mais comment le ministre des dépenses pourra-t-il être chargé en même temps de l'administration de la guerre et de celle de la justice, de l'administration de la marine et de celle de l'instruction publique? Entre ces divers services, il n'existe point de similitudes, il n'existe que des différences. — Quelles similitudes existent donc entre la fabrication des tabacs et la culture des forêts, la perception des droits d'enregistrement et le transport des lettres? Que l'administration s'applique à un objet ou à un autre objet, peu importe, c'est toujours de l'administration.

Un ministre des dépenses, assisté par un nombre suffisant de directeurs généraux, fonctionnant comme manœuvrent les colonels sous le commandement et l'inspection d'un général de division, aurait infiniment moins à faire que huit ministres auxquels aboutissent toutes les signatures, toutes les demandes, toutes les recommandations , toutes les audiences, car il n'aurait de rapports directs qu'avec ses directeurs généraux ; c'est à eux et non à lui que s'adresseraient les solliciteurs, les administrateurs et les fonctionnaires. Il aurait donc tout son temps pour mûrir les questions, étudier les réformes, les débaltie, les coordonner. Aujourd'hui les ministres sont des instruments mis en mouvement parles commis; dans notre système, la vérité des rôles serait rétablie, car ce seraient les commis qui lede-

viendraient ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'élre . lies instruments mis en mouvement par les ministres.

11 se peut que cette idée soit neuve, il se peut qu'elle ne le soit pas; est-elle juste? est-elle fausse? Voilà toute la question.

Un seul maître et beaucoup de contre-maîtres sont deux conditions essentielles à la prospérité de toute grande exploitation industrielle, de toute grande manufacture; en résumé, ce que nous proposons, c'est donc tout uniment d'appliquer à la conduite des affaires publiques les principes consacrés par le succès dans la conduite des affaires privées. Ces principes sont :

Autorité concentrée ;

Travail divisé ;

Responsabilité étagéc.

Présentement, les ministres étant légalement responsables de tout, c'est, en réalité, comme s'ils n'étaient responsables de rien; car toute responsabilité qui dépasse certaines limites devient illusoire. Cela est tellement évident, tellement élémentaire, qu'en vérité nous nous étonnons d'être obligés de revenir avec autant d'insistance sur des idées contre lesquelles on ne produit pas d'objections sérieuses.

De grandes choses se sont faites sous l'Empire ; il fallait qu'elles se fissent rapidement, sûrement, car d'un ordre négligé ou mal interprété dans les bureaux pouvait dépendre l'issue d'une bataille et le sort de la France. Eh bien ! croit-on que le travail ministériel décrivait lentement, à cette époque, sa parabole , comme il la décrit maintenant? Non ; ce travail y était soumis à des lois toutes différentes. — Quelles étaient ces lois ? — C'est ce qu'on verra en lisant le fragment suivant, intitulé : I. le mimstre secrétaire

d'état. — ORGANISATION DE LA SECRÉTAIRERIE d'ÉTAT (1) :

« A moins de ces cas extraordinaires, il n'y avait jamais » de conseil des ministres.

(r Souvenirs intimes de la liévnhilion et de l'Empire, par M"ie Ch. de ?or.

« Les minisires à déparlenient (c'était la désignaliou om- » ployée) rcnicltaicnt à reniperour, dans son cabinet, le » travail qu'ils avaient préparé. — Toutes les propositions » de devis en minute étaient laissées sur la table de l'em- » pereur, qui les envoyait au ministre secrétaire d'État; ce » dernier examinait lui-même, et il ne devait se dispenser » de ce soin sous aucun prétexte, les diverses propositions » des ministres, analysait leurs rapports, et dans vingt- » quatre heures, dans un travail tête-à-téte. en rendait » compte à l'empereur.— C'est alors seulement, et après » avoir demandé, séance tenante, les renseignements qu'il » voulait avoir, que l'empereur signait ; le ministre secré- » taire d'État contresignait , et toutes les minutes, rappor- » tées à la secrétairerie d'État, y restaient (1).— Uneexpédi- » tion en était à l'instant envoyée à chaque ministre, qui » apprenait, seulement par ce renvoi, le sort de ses propo- » sitions et des nominations du personnel de son départe- » ment. —La signature de l'empereur et celle du ministre » secrétaire d'Était figuraient seules sur les nominations » arrêtés, etc., à quelque ministère qu'ils appartinssent.

» En temps de guerre, tout le travail des ministres était » porté au quartier impérial par un auditeur au conseil » d'État envoyé par l'archi- chancelier. —Les portefeuilles » étaient remis au ministre secrétaire d'Étal, qui ne quit- » tait jamais l'empereur. — Aux biv^ouacs, sous les tentes, » le travail était fait avec la même attention. Le ministre » rendait compte dans la nuit suivante, et, quelquefois une « heure avant la bataille. Napoléon signait, désapprouvait » ou changeait les propositions de décrets envoyées de Pa- » ris; mais tout de suite ses décisions étaient expédiées : » il appelait cela mettre la besogne à jour.

» L'auditeur repartait en toute hâte avec les portefeuilles » et les expéditions, toutes contresignées par le ministre

'1,1 La collection de ces niiiiiites forme aujouril'lnii une section des archives du Louvre, sous le titre de Conservation des archives de l'ancienn*.» secrétairerie d'État.

« secrétaire d'Elal, et elles étaient adressées à chaque ini- >» nistre par rarchi-chancelier. Les minutes allaient à la » secrétairerie dEtat pour y être classées.

» Dans le cas où Sa Majesté appelait les ministres en » conseil dans son cabinet, le ministre secrétaire d'État » tenait la plume , ainsi que dans les autres conseils de » haute administration et de haute politique, et toujours y> les procès-verbaux restaient à la secrétairerie.

^) Quel beau sujet de méditations nous offre l'examen de » ces rouages si habilement combinés, qu'il résultait, qu'au » moyen du travail et de l'aptitude de deux hommes, tous >) les services marchaient à la fois, sans frottement, et avec » un ordre et un ensemble parfaits !

» Dans cette organisation, l'empereur avait eu en vue « l'examen personnel de toutes les parties de Padministra- » tion, l'immédiate expédition de toutes les affaires, et une » économie de temps pour les ministres, qu'il soustrayait y> ainsi aux influences et aux sollicitations de tous genres. » Il ne voulait pas que les emplois devinssent le monopole « de la faveur... A lui, personne n'eût osé adresser la de- » mande d'un passe-droit ou d'une injustice au profit d'un » parent ou d'un protégé ! Et le duc de Bassano, qui se » trouvait disposer moralement de toutes les nominations » de Tempire, n'a jamais demandé ni grâces ni faveurs » pour lui ou les siens. L'empereur le savait bien : « Je ne » dois de faveurs à personne, disait hautement Napoléon » dans ses salons ; quant aux récompenses , il dépend de » chacun de les mériter par de bons services rendus au » pays. » Et on se le tenait pour dit.

» II y avait encore à la secrétairerie d'État, déjà saisie » d'immenses attributions administratives, une division « chargée d'un travail spécial, et là encore, nous retrou- » v^ons dans Napoléon l'homme insatiable de tout appren- )' dre, de tout savoir.

» Le ministère de la police générale du royaume en\oyait " au cabinet particulier du ministre secrétaire d'Etat tous » les rapports de haute police: et. en outre, d'heure en

LA iNOTE DU 14 DECEMBRE 1848. 37o

» lieure. jour et nuit, au chef d'une division, ad hoc, un » rapport circonstancié de tout ce qui s'était passé dans » Paris; il avait sous ses ordres des chefs, des sous-chefs et » des employés.— Au fur et à mesure que les rapports arri- » vaient, le dépouillement s'en opérait dans son cai^inet, il » en faisait une analyse intelligente et rapide, qu'à l'ins- )) tant il expédiait au cabinet de l'empereur. — On sait que » la secrétairerie d'État était établie place du Carrousel, en » face du palais des Tuileries.

» Pour la nuit, le personnel des employés était dédoublé. » Un chef de division, un chef de bureau et quatre em- » ployés veillaient à tour de rôle. Le service n'était jamais » interrompu. C'était horriblement fatigant : plusieurs em- » ployés supérieurs, dont le tour revenait une nuit sur « deux, y sont morts à la peine. Mais en présence de l'in- -)) fatigable activité du maître, en jetant les yeux sur les » croisées éclairées de ce cabinet, où lui veillait aussi, il ne >) tombait à l'esprit d'aucun de nous de se plaindre, de s'a- » vouer vaincu sous la charge de son emploi ; qu'était cela, » comparé à l'écrasant travaif auquel l'empereur s'assujé- » tissait!

» L'envoi de ces rapports de police ne cessait que quand » Sa Majesté faisait dire : c^est assez-; alors, les employés » allaient se coucher, et pour quelques heures seulement.

» Il fallait réellement avoir une organisation physique de » fer, pour résister à la tâche journalière que nous imposait « l'incessante application de l'empereur, par les mains et » sous les yeux duquel passaient tous nos travaux. Cette » idée, il est bien vrai, doublait nos forces , et on le com- » prend : nous savions que notre assiduité, que nos ser- » vices n'étaient pas méconnus; que nous étions bien notés « dans son esprit ; qu'il choisissait toujours parmi les plus 1) laborieux d'entre nous les employés de son cabinet par- » ticulier, et cette tacite approbation, cette honorable ré- » compense stimulaient tous les efforts, payaient de toutes » les fatigues. »>

On excelle, en Fiance, à l'aiie des révolutions: mais n'y

[)itrlez pas iriniiovalions ! Ou y sait détruiic, mais on n'y sait pas réformer. Il semble que ce qui existe ait toujours été et ne puisse être autrement. Il y paraît aussi simple de briser un trône qu'il y paraîtrait insensé de supprimer un j"ouage dans le mécanisme administratif.

« Il y a une Constitution votée et une Assemblée élue » qui limitent l'étendue du pouvoir exécutif déposé dans » les mains du président de la République. L'auteur de la » NOTE DU 14 DÉCEMBRE 1848 l'a oublié »

— Nous engageons le Courrier français: qui nous adresse cette objection, à jeter les yeux sur la première page de cette note, il y verra ces mots : « Les deux premières lois » présentées par les ministres qu'il choisira devraient ^' être... »

C'est donc le Courrier français qui commet une méprise, quand il nous impute une erreur dans laquelle nous ne sommes pas tombé, et où il n'y a pas de risque que nous tombions jamais.

Ce n'est pas nous qui, dans aucune circonstance, conseillerons au président de la République un excès de pouvoir, car tout excès décèle la faiblesse et non la force.

Qui est vraiment fort exerce son droit dans sa plénitude, mais ne l'excède jamais; qui est vraiment fort a toujours assez de pouvoir, car si le pouvoir légal a des limites, l'ascendant moral n'en a pas.

Nous avons critiqué la Constitution avant qu'elle ne fût votée; maintenant qu'elle est promulguée, nous fermons les yeux sur ses inconvénients pour ne plus voir que ses avantages. Telle qu'elle existe, elle n'est pas un obstacle à ce que la France soit gouvernée et administrée dans le sens de ses véritables intérêts; si l'on fait de mauvais choix sous l'influence de considérations ])ernicieuses, ce ne sera pas la faute de la Constitution : et si l'on fait de bons choix, la

LA .NOTK DL: JI DKCEMBHI: 1818. ;}77

Conslituliaii fùt-olle moins bonne encore, qne le gouserneinent serii honoi'é, solide el puissant.

Ce n'est pas nous qu'on entendra jamais se plaindre, par exemple, de ce qu'au lieu de deux Assemblées, il n'y en ait qu'une seule, et attribuer à cette cause les difficultés et les défaillances du pouvoir; non, il n'y a que les mauvais ouvriers qui s'en prennent toujours à leurs instruments.

Le Courrier français peut donc être pleinement rassuré; nous ignorons quel accueil sera fait à nos conseils, quel crédit leur sera accordé ; mais si on les suit, on ne s'appliquera qu'à relever le pouvoir avili, qu'à réhabiliter la liberté décriée, qu'à rendre féconde la Constitution. On le peut; qui prétendrait le contraire n'accuserait que sa propre impuissance. Défiez-vous de l'homme qui n'a jamais trouvé que des femmes stériles! Défiez-vous du pouvoir qui, au lieu de s'en prendre à lui-même, s'en prend toujours à tout ce qui n'est pas lui !

Loin de nous plaindre d'ailleurs de l'objection du Courrier français, nous l'en remercions. Nous préférons de beaucoup une discussion à une adhésion, car de même qu'il n'y a que les causes persécutées qui triomphent, il n'y a, nous le savons, que les idées contestées qui avancent et qui mûrissent.

D'autres redoutent les objections, nous les appelons.

Vain appel! On aimera mieux tourner éternellement les yeux bandés dans le cercle étroit de ce vieux manège, qui, consiste à faire toujours passer sous la même meule les mêmes questions et les mêmes hommes, pour n'en rien tirer, ni un progrès, ni une idée.

« Le système qui consiste à réduire à une question d'ar- « bitrage la rivalité naturelle et nécessaire entre les re- >•' CETTES et les DÉPENSES de l'État est une simplification : » mais l'arbitre qui prononcera entre le ministre des re- » celtes et le ministre des dépenses sera tout puissant. Eu

» présence de celte espèce de grand-vizir, que sera le pré- •» sident de la République, qui ne ressemble en rien à un y> sultan? »

— On va voir à quoi se réduit en réalité cette objection, en apparence si formidable.

En réalité, qu'est-ce que c'est que le président de la République? Nous l'avons dit, il y a trois mois, avant que L.-N. Bonaparte fût élu; ce que nous avons dit il y a trois mois, nous allons le répéter : — C'est l'incarnation de la majorité ; c'est lui qui, en toutes circonstances, la représente et doit la représenter; aussi ne doit-il jamais s'exposer à ce qu'elle reçoive en lui aucune atteinte.

S'il impose ses idées à ses mmistres et que ses idées reçoivent un échec à la tribune, c'est lui qui le reçoit en réalité, c'est lui qui s'amoindrit, c'est lui qui s'affaiblit; si, au contraire, il borne son rôle à empêcher que jamais le ressort de la majorité ne soit faussé ni dans le pays ni dans l'Assemblée législative, il accomplit sa fonction sans engager sa responsabilité. Sa fonction est celle de dépositaire de la Constitution. Il ne gouverne pas, il préserve. C'est parce que nous avons toujours entendu ainsi le rôle de président de la République, c'est parce qu'il est impossible de l'entendre autrement sans se placer entre une ornière et un abîme, que nous nous sommes rallié avec autant de vigueur que de spontanéité à la candidature de L.-N. Bonaparte.

« — Mais si le ministre dirigeant n'est qu'un agent révo- » cable au moindre vent de la majorité, que deviendra l'i- » dée gouvernementale dont chacun ne saurait avoir le )' secret? »

— Nous admettons ce que vous appelez « Vidée gouvernementale, » nous admettons que le président de la République ait une idée fixe. Eh bien! nous vous le demandons , que fera-t-il si la majorité est opposée à cette

idée? Dissoudra-l-il l'Assemblée? Il n'en a pas le droit. Vous voyez donc que le président, s'il a une idée à laquelle il tienne, n'a qu'un seul moyen de la faire prévaloir, c'est de trouver des ministres qui aient assez de talent ou qui exercent assez d'ascendant pour la faire adopter.

Le président est à la majorité ce que l'axe est à la sphère, autour duquel celle-ci accomplit son mouvement.

« l'ne seule ])lace pour un homme d'Etat. Un seul prix » au sommet des efforts. C'est trop pour le vainqueur. C'est » trop peu pour les prétendants. »

— Que l'on jette les yeux sur le cabinet tel qu"il existe. Qu'y verra-t-on? Un président du conseil, M. Odilon Barrot. Les autres ministres sont des ministres spéciaux. Rien de plus. La question se réduit donc à savoir : premièrement, s'il est préférable d'avoir deux ou huit ministres spéciaux? Deuxièmement, à rechercher quels seraient les inconvénients de supprimer six portefeuilles sur neuf?

L'inconvénient actuel du nombre des ministres, c'est de rompre entre la Recette et la Dépense tout équilibre ; c'est d'ôter tout moyen de l'établir, toute possibilité de le maintenir. Cet inconvénient est grave, car depuis 1830 seulement, il a coûté à la France plus de cent miUions par an. 11 vaut donc la peine qu'on y regarde de plus près, et que l'on s'en préoccupe sérieusement. Aussi longtemps que la Dépense sera représentée par 8, et la Recette par 1 dans tous les cabinets, il ne faut pas espérer que l'équilibre entre elles se rétablisse jamais d'une manière sincère et durable. Si la France, au contraire, veut y échapper, elle ne saurait trop se hâter d'adopter le système qui correspond à ces trois termes de toute comptabilité :

Doit,

Avoir.

Balance.

Doit, c'est ic ministre des dépenses,

Avoir, c'est le ministre des recettes,

Balance, c'est le président responsable.

Sans doute ce système est prosaïque et rigoureux ; mais le système contraire n'est-il pas plus rigoureux et plus prosaïque encore ?

Qu'y a-t-il de plus prosaïque et de moins fier qu'un prodigue ruiné aux prises avec des usuriers, des créanciers et des huissiers? Qu'y a-t-il de plus prosaïque et de moins fier qu'un grand pays, comme la France, qui en est venu à ce point d'avoir tari ses deux grandes ressources : Timpôt et l'emprunt?

L'individu et le pays qui ne dépensent que leur revenu ont l'entière liberté de leur esprit ; ils la perdent dès qu'ils sont à bout d'expédients. Laissez votre cocher maître chez vous ; il dépensera tout en achats de chevaux, et les bonnes raisons pour en agir ainsi ne lui manqueront jamais. Laissez votre cuisinier diriger votre maison h son gré ; il dépensera tout en dîners, et trouvera que c'est la dépense la plus profitable pour vous recruter des amis nombreux et des preneurs ardens. Laissez votre jardinier suivre sa pente ; il vous démontrera que vos serres sont bien loin d'égaler celles de M..., qui a des fleurs si belles et des plantes si rares. Puis le jour arrivera où vous n'aurez plus de quoi payer ni jardinier, ni cocher, ni cuisinier, et il vous faudra les congédier, parce que vous n'aurez pas su faire à chacun d'eux sa juste part.

C'est qui a lieu dans la composition actuelle des cabinets. Chaque ministre tire à lui, et le ministre des finances n'est pas assez fort pour lutter 1 contre 8.

Encore si le ministre des finances était, comme en Angleterre, le chef du cabinet; mais, depuis 1815, cela n'est arrivé sérieusement qu'une fois, à l'époque où M. de Villèle fut ministre des finances etprésident du conseil. Aussi ce cabinet fut-il le seul sous lequel nos finances fleurirent assez pour permettre de dégrever l'impôt foncier. Tantôt, comme sous M. Casimir Périer, c'est le ministre de l'inté-

T.A NOTE Dr II DECRMHMK I8i8. :W1

rieui- qui esl présiclenl du cuiiseil ; laïUùl. cuiunie sous M. le maréchal Soult, c'est le ministre de la guerre; tantôt, comme sous MM. Mole, de Broglie. Guizol, Tliiers, c'est le ministre des affaires étrangères; aujourd'hui, c'est le ministre de la justice. Rien de fixe à cet égard ; pour toute règle, l'arbitraire ; pour toute loi, le hasard ! Et l'on s'étonne qu'avec d'aussi grandes ressources, la France, après trentetrois années de paix, en soit réduite aux expédients les plus tristes par la perpétuité des déficits !

Les yeux du contribuable ne finiront-ils donc pas par s'ouvrir ? Sa voix, enfin, ne s'associera-t-elle pas à la nôtre pour demander une réforme aussi simple qu'impérieuse? Que risquerait-on, en tous cas, à faire l'essai d'idées qui appartiennent à l'expérience et à l'observation les mieux constatées? Les choses peuvent-elles aller plus mal qu'elles ne vont? Est-ce comme homme spécial, est-ce en qualité de marin que M. de Tracy est ministre de la marine ? Estce comme homme compétent, comme ingénieur, que M. Lacrosse est ministre des travaux publics ? Par quelle nécessité s'expliquent leurs nominations ? De deux choses l'une, ou il fallait à la tête de ces départements des hommes qui en connussent tous les ressorts, ou cette connaissance ne leur était pas indispensable. Dans le premier cas, l'on a eu tort de les choisir; dans le second cas, on pouvait donc, sans inconvénient, s'en passer.

« 11 ne faut pas décourager les dévouements. » — Où donc était la nécessité politique d'élever au rang de ministres MM. Bixio, Buffet, Lacrosse, de Tracy, Faucher, etc., etc.? Quels services éclatants, quelles influences redoutables, quelles idées fécondes leur donnaient le droit de prétendre à cette position? Quelle expérience y ont-ils apportée? Par quelles épreuves ont-ils passé qui aient permis de les juger, et de s'assurer que la tache qui leur était

con6ée ne serait pas au-dessus de leurs forces et de leur aptitude? N'eût-il pas mieux valu qu'ils commençassent par donner des gages à l'État, en se faisant distinguer en qualité de directeurs généraux? Pour eux-mêmes, une situation plus modeste, mais plus stable, n'eût-elle pas été préférable? Voyez combien de temps M. Bixio est resté ministre de l'agriculture et du commerce ? — Huit jours. Et après que l'on a été ministre, on ne peut plus être directeur-général. Ne vaut-il pas mieux monter au pouvoir par degrés, que l'escalader pour tomber? De quelles chutes chaque jour ne sommes-nous pas témoins? Dix-huit directions générales de plus n"équivaudraient-elles pas h six ministères de inoins ?

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