‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 85 sur 116 · VU · texte numérisé non relu

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« Il n'y a pas assez de premières places . il y en a trop de » secondes. »

— Si cette objection est fondée, il y a une manière facile de nous le prouver, c'est de dresser la liste des hommes en droit de prétendre « aux premières places. » Combien y en a-t-il ? Combien y en a-t-il surtout à qui leurs antécédents et leurs opinions permettent d'entrer ensemble dans le même cabinet ? C'est là précisément Tun des vices de la composition de tous les cabinets composés de neuf membres ; c'est que s'il s'y trouve un ou deux hommes éminents, ils y sont noyés dans la médiocrité de sept ou huit autres ministres de pacotille. Rappelez-vous donc avec quelle difficulté MM. Guizot et Duchâlel parvinrent à radouber le ministère du 29 octobre ! Dans tout cabinet composé de neuf membres, c'est la médiocrité qui fait toujours la majorité, c'est la supériorité qui est toujours en minorité, les faibles nuisent aux forts, ceux qui sont ternes à ceux qui sont brillants. Notre réforme n'eût-elle que cet avantage de mettre plus en relief la supériorité, que cet avantage, à lui seul, mériterait déjà de la faire prendre en considération.

LA \OTR DU li DÉCEMBRE ISiS. 383

a Ce système proposé, loin d'être une simplification, est ') une complication, car il a pour effet, sous le nom de di- » recteurs généraux , de multiplier le nombre des mi- » nistres. »

— Il semblerait que les directeurs généraux sont de notre invention, et qu'il n'en existe pas ! Est-ce qu'il n'existe pas un directeur général des douanes, un directeur général des contributions directes, un directeur général des forêts, un directeur général des contributions indirectes, un directeur général des postes, un directeur général des domaines? etc. Est-ce qu'il y a pour cela vingt ministres des finances? Non. Il n'y en a qu'un seul, lequel centralise entre ses mains toutes les grandes branches du revenu public. Eh bien ! en résumé, que demandons-nous ? Nous demandons que ce qui existe présentement pour le ministère des finances se fasse également pour le ministère dans lequel seraient centralisés tous les services qui sont des charges et ne sont pas des revenus.

Seulement nous voudrions que les directeurs généraux eussent le commandement et la responsabilité de leurs directions, comme les colonels ont le commandement et la responsabilité de leurs régiments. — Pourquoi? —Parce que tant qu'il n'en sera pas ainsi , tant que la responsabilité n'aura pas deux degrés, tant que le travail ne sera pas divisé, tout aboutira au ministre, et tout ministre continuera d'être entraîné par le débordement des affaires courantes, sans jamais trouver le temps de recueillir sa pensée et de l'arrêter sur une question urgente et importante à résoudre. Alors il est parfaitement inutile de chercher les hommes capables pour les élever au rang de ministre ; le premier venu peut l'être, si sa tâche doit se borner à donner des signatures, des places et des audiences.

Le grand ministre est celui qui résume dans sa pensée toutes les saines idées de son époque, les relie, les féconde,

les mûrit, les reelilie, les applique. Du temps! du temps! encore du temps! Voilà ce qui mnnque à tous les ministres qui se succèdent. Comment trouver du temps? Comme on trouve de l'espace, en divisant et en superposant. Tout ministère qui ne commencera pas par supprimer tout contact entre les intérêts privés et lui, si laborit ux qu'il puisse être, se verra forcément enlevé aux intérêts publics.

Aux directeurs généraux les intérêts privés;

Aux ministres les intérêts publics.

Aux directeurs généraux l'exécution :

Aux ministres la conception.

« Pourquoi trois ministres au lieu d'un seul? »

— Sully était à la fois :

Surintendant des finances ;

Grand-maître de l'artillerie et des fortifications;

Surintendant des bâtiments ;

Capitaine héréditaire des canaux et des rivières.

Colbert était à la fois:

Contrôleur général des finances:

Ministre de l'intérieur;

Ministre du commerce ;

Ministre de la marine ;

Surintendant des bâtiments.

— Pourquoi trois ministres? Ne serait-il pas plus simple de n'en avoir qu'un seul qui ferait ce que faisait M. le duc de Bassano, en sa qualité de secrétaire d'État, qui centraliserait tout le travail, Pannoterait et en rendrait compte au président de la République, comme le duc de Bassano en rendait compte à l'empereur?

— Non,

— Pourquoi ?

— Ce n'est pas parce qu'un seul ministre aurait trop à faire, car pour suffire à sa tàclie il n'aurait qu'à écarter les

détails, el quà élever les questions ; ce n'est pas par ce nictif; la raison pour laquelle nous insistons sur le chiffre de trois ministres, c'est qu'avec ce nombre on a tous les avantages de l'unité dans le pouvoir, et Ton n'a pas les dangers d'une autorité sans contrepoids.

— Expliquez-vous !

— Un seul ministre ou un ministre prépondérant, ce qui revient h peu près au même, peut jeter son pays dans des entreprises hasardeuses, faute de s'être rendu assez exactement compte du poids des charges et de l'étendue des ressources; le même péril, au même degré, n'est pas h craindre lorsque le ministre dirigeant est constamment éclairé sur la situation financière par la rivalité naturelle du ministre des dépenses et du ministre des receltes, entre lesquels il est appelé à prononcer en qualité d'arbitre toutes les fois que se pose la question du maintien ou de la rupture de l'équilibre financier.

Equilibre permanent des recettes et des dépenses : telle est la question qui déjà s'agite en Angleterre, qui préoccupe la France, et qui ne tardera pas à faire le tour de l'Europe. De la nécessité impérieuse de l'équilibre des recettes et des dépenses sortira la réforme des budgets ; de la réforme des budgets sortira la réforme delà politique surannée, de cette politique de défiance et de rivalités qui, s'exagéi'ant le ris- ([ue de la guerre, fait de la paix un danger, appauvrit les peuples, entretient des armées et des flottes ruineuses, paye une diplomatie au moins inutile, et ne tient pas assez de compte du rôle nouveau, important, décisif, que sont appelés à jouer dans le monde le développement des moyens de crédit et le perfectionnement des voies de communication.

Le crédit, c'est la solidarité; la solidarité, c'est le principe contraire du principe de rivalité; aussi voyez ce que fait le crédit: de toutes parts il multiplie, il active les relations de peuples à peuples; banques, comptoirs, chemins de fer. navigation à vapeur, canaux.

Tout le terrain que gagne en Europe le crédit , la guerre vu. -yj

le perd. Il faudrait n'avoir pas d'yeux pour ne pas le voir. Affermir son crédit, l'étendre, doit donc être l'effort, le but de toute nation qui a le sentiment juste de l'avenir. Or, dans cet ordre d'idées, la première condition à remplir pour un État, c'est de mettre en équilibre parfait ses dépenses avec ses recettes, sans énerver aucune de ses facultés de production, sans restreindre aucune de ses facultés de consommation. Là est le problème posé par la science, mais non encore résolu par elle. Un ^rand pas vers cette solution sera fait, nous le croyons, le jour où les dépenses seront ramenées à l'unité comme les recettes, où elles seront, celles-ci relativement à celles-là, comme sont les deux plateaux d'une balance quand rien ne les fait incliner.

« Pourquoi trois ministres au lieu de neuf? — Parce que, » dit-on, huit ministres qui dépensent entraînent toujours » par leur masse numérique un ministre qui paye. — D'ac-- » cord. Mais du moment que l'on met dans la main des deux « autres toutes les attributions qui se trouvaient réparties » entre huit, qu'importe le nombre des ministres? Cène » sera plus, il est vrai, huit ministres contre un , ni sepi » contre deux, ni six contre trois, ni cinq contre quatre, » mais ce sera deux contre un, deux ayant à satisfaire les w exigences de huit, et le résultat sera absolument le » même. »

— Qu'y a-t-il de fondé dans cette objection ? On va le voir.

Dans l'organisation ministérielle telle qu'elleexiste, le ministre delà guerre ne voit que l'armée, le ministre des travaux publics ne voit que les routes, les canaux et les chemins de fer, le ministre des finances, ini contre /îwr/, n'a et ne peut exercer aucune prépondérance, à moins qu'il ne soit président du conseil de nom, de droit et de fait, c'est-à (Ure à moins qu'il ne possède, à tous les titres, une supériorité reconnue par tous ses collègues. Or, un tel homme d'Etat

exisle-t-il au sein de l'Assemblée? S'il n'existe pas, si depuis M. de Villèle il ne s'est pas rencontré, il faut donc chercher le moyen de s'en passer le moins mal possible, dans une modilicalion de l'appareil administratif. C'est ce que nous avons cherché. Dans l'organisation ministérielle que nous proposons, les receltes sont représentées par trn, et les dépenses également représentées par t/?i ; sans doute le président peut s'allier au ministre des dépenses contre le ministre des recettes, et, dans ce cas, nous en convenons, deux contre un sont exactement comme huit contre un ; mais n'y a-t-il pas autant de raison de supposer que le président se joindra au ministre des recettes?

Maintenir l'équilibre entre les recettes et les dépenses, l'accord entre le gouvernement du pays et la majorité de l'Assemblée nationale, telle est la fonction de notre ministre suprême ; il est aux deux autres ministres ce que le fléau est aux deux plateaux de la balance, ce que le laboureur est aux deux bœufs attelés à l'araire. Ce qu'il doit vouloir, c'est que le sillon soit convenablement labouré, c'est que la balance soit juste, c'est que les mains ne laissent pas imparfaite Pœuvre de la pensée. lia intérêt a vouloir qu'il en soit ainsi ; c'est là notre garantie.

y Cet équilibre si désirable entre les recettes et les dé- ') penses serait plus difficile à atteindre avec le système « proposé. En elTet, on vacréerautantde directeurs généraux » que les besoins du service l'exigent. Qu'arrivera-l-il lors » de la discussion du budget? c'est qu'au lieu de 9 minis- » très il y en aura 50 ou 60 ; ce ne seraplus seulement 2 » contre 1, ce sera toute une armée de fonctionnaires qui » militeront en faveur de leurs dépenses, et ne manque- ') ront pas de bonnes raiscms pour les justifier. Qu'y aura- )) t-on gagné, au point de vue de nos finances? Un acci-ois- » sèment de dépenses. "

— Ceux qui nous adressent cette objection n'oul)lient qu'un seul point, c'est que les directeurs généraux sont soumis à trois épreuves préalaijles à la dernière, celle de la tribune :

Contrôle du ministre des dépenses,

Opposition du ministre des recettes,

Décision du président responsable ou ministre dii'igeanl.

Il n'est donc pas vrai d'assimiler aux ministres tels qu'ils existent les cinquante ou soixante directeurs-généraux que pourrait exiger le principe de la division du travail appliqué à la centralisation administrative d'un pays tel que la France. Aucune parité ne saurait être établie. Mais, dit-on, ces directeurs-généraux, ces sous-ministres, ces ministres de premier degré exerceront des ionctions essentiellement militantes ; ce sera donc une armée de fonctionnaires qui militeront en faveur de leurs dépenses.

Poser ainsi la question, c'est l'amoindrir et la dénaturer. Nous avons montré que l'équilibre permanent entre les recettes et les dépenses était un des points essentiels que se proposait de résoudre notre réforme administrative, et que cet équilibre, le présitlent responsable, le ministre dirigeant, était souverainement intéressé à le conserver, afin d'écarter un risque, le risque de perdre la majorité dans l'Assemblée nationale : laissons donc de côté Tobjection tirée de l'augmentation de la dépense. Cette objection nV'St pas fondée. Mais est-ce que dans ce temps de révolutions et de discussion tout n'est pas questions? Est-ce que le plus léger remaniement de notre tarif de douanes n'exige pas une aptitude toute particulière ? Est-ce que des encouragements efficaces à donner à notre agriculture ne demandent pas des connaissances spéciales? etc., etc. Eh bien ! que voulons-nous? — Nous voulons que lorsqu'un représentant prend la parole sur une question, quelle qu'elle soit, il trouve toujours prêt à lui répondre h la tribune le fonctionnaire qui aura fait de cette question une étude approfondie. Or, de deux choses l'une, ou le directeur-général aura fait cette étude, ou il ne l'aura pas faite, ou il aura le des-

sus, ou il aura le dessous dans la discussion. S'il a ïe dessus, il justifie le choix que le ministre a fait de lui ; s'il a le dessous, ce n'est pas le ministre qui lui demande sa démission, c'est la majorité qui l'oblige à la donner. Loin d'affaiblir le cabinet, cette retraite le fortifie, car elle le débarrasse d'un fonctionnaire médiocre ou paresseux. Quoi de plus simple que ce mécanisme qui force les directeurs-généraux à être toujours à la hauteur de leurs fonctions, qui les rend directement responsables devant l'Assemblée nationale et devant le pays attentif de tout abus qui n'a pas été supprimé, de tout passe-droit qui a été commis, de toute question dont l'étude a été négligée ? Quoi de plus simple que ce mécanisme, qui fait sortir les directeurs-généraux de dessous l'aile ministérielle, où ils avaient contracté l'habitude de s'abriter iKsoucieusement? Quoi de plus simple que ce mécanisme, qui affranchit les ministres de ce qu'il y a de plus délicat : renvoyer un chef de service qu'on a souvent choisi soi-même par des considérations contraires à l'intérêt général ? Quoi de plus simple que ce mécanisme qui forme les directeurs-généraux à l'apprentissage du ministère, et, s'ils sont oO. donne la facilité de choisir dans ce nombre les 3 plus capables pour les élever au rang, soit de ministres, soit de sous-secrétaires d'Etat, soit de secrétaires-généraux? C'est ainsi que Napoléon choisissait ses colonels sur le champ de bataille, pour en faire des généraux de brigade, des généraux de division, et plus tard des maréchaux de France.

« Comment expliquer la création d'un président respon- » sable ayant les directions suivantes :

» Direction des relations extérieures;

» Direction de la police;

» Direction des télégraphes ;

» Direction de statistique universelle ;

» Direction des encouragements publics ;

» Direction des plaintes et avis;

1) Direction de la presse, de la libraire et de Timprimerie?

» Pourquoi ces directions plutôt que d'autres?

') Est-ce qu'elles ne coûtent rien à l'État, quelles cessent « de faire partie du ministère des dépenses ?

» Ou bien plutôt sont-elles tellement importantes qu'il a '^ fallu les concentrer dans la main du premier ministre?

» Soit ; mais alors pourquoi avoir omis le ministère de » l'intérieur dans ce qu'il a de plus considérable ?

» Comment ! votre ministre dirigeant « est un capitaine ^^ h bord du vaisseau de l'Etat, dont il a le commandement » et la responsabilité. » et vous ne placez pas dans sa main » le ministère politique le plus important, celui qui dirige » 86 préfets, 278 sous-préfets, 38,000 maires et adjoints, 1) non pas seulement avec le secours du télégraphe et de la » police, mais par des rapports et des instructions spé- » cialcs, et de tous les instants ! et vous placez dans le mi- » nistère des dépenses l'administration départementale et » communale, c'est-à-dire celle qui centralise des services « presque tous gratuits : toutes les gardes nationales de « France, l'élection de tous les corps délibérants, des •>■) conseils municipaux, des conseils cantonaux, des conseils « généraux, des officiers de la garde nationale, des repré- " « sentants du peuple et du président de la Republique.

« En revanche, vous donnez au ministre dirigeant le mi- » nistère des affaires étrangères, que vous réduisez à une « simple direction.

» Avez-vous bien réfléchi a une pareille innovation? csty> elle praticable? Est-elle convenable?

« Croyez-vous ensuite que nos ambassadeurs consenti- « ront à recevoir leurs instructions d'un simple directeur?

» On comprend, à la rigueur, que l'on réduise à une sim- » pie direction les ministères du commerce, de l'agricul- « turc, des travaux publics, parce que les fonctionnaires t> qui relèvent de ces directions se trouvent, dans la hié- )' rarchie, les inférieurs de leur chef; mais placer le corj)s » diplomatique sous les ordres d'un simple directeur, don-

« ner à ce simple directeur « la signature des instructions, » l'initiative et la responsabilité du choix de ses agents, « 1' c'est méconnaître la haute position des hommes qui re- '> présentent la France h l'étranger, confondre tous les de- » grés de la hiérarchie et amener d'inévitables conflits. »

— Rien de plus facile à expliquer que ce qui paraît inexplicable. Les directions générales que nous avons placées dans les attributions du ministre dirigeant ne sont que les moyens nécessaires et indispensables pour lui de s'éclairer, de s'assurer qu'aucune branche de l'administration n'est laissée en souftrance, ni par le ministre des Recettes, ni par le ministre des Dépenses, ni par les directeurs-généraux placés sous leurs ordres. Ce sont les yeux et les oreilles de la tête. C'est la surveillance et le contrôle organisés. Sans cette surveillance et ce contrôle organisés, un ministre dirigeant ne saurait que ce qu'on voudrait bien lui dire. En veut-on un exemple ? Prenons-le dans le Président de la République, qu'on a eu le tort de faire à la fois incommuta- Ue et responsable^ deux mots qui s'excluent. Quels moyens a-t-il d'exercer un contrôle utile, une surveillance efficace; de s'assurer que les ministres qu'il a choisis ont l'intention sincère de le consolider? — Aucun. Rien n'est organisé pour l'éclairer, pour l'avertir. Un ministre dirigeant, un ministre suprême, un premier ministre, un président du conseil , un président responsable, quel que soit le nom qu'on lui donne, doit arranger tout pour n'ignorer rien.

C'est pourquoi nous avons fait relever directement de lui la Direction générale de la police, non pas circonscrite à Paris, mais telle qu'elle doit être, retirée de l'ornière et s'étendant à toute la France.

C'est pourquoi nous avons fait relever de lui la Direction (jénérale des télégraphes, a])pelée à jouer dans la centralisation administrative un rôle tout nouveau par la découverte des télégraphes électriques. Il est des circonstances où une heure, une minute, une seconde, ne doivent pas être perdues pour informer le président responsable, le ministre qui répond du salut de l'État. Oh! si l'empereur

Napoléon avait eu à sa disposition le télégraphe électrique, cette admirable invention; si vingt chemins de fer fussent partis dé Paris pour rayonner du centre à tous les points de la circonférence, quels prodiges n'eùt-il pas demandés à la centralisation! de quelle immense puissance, de quelle surprenante rapidité, de quelle féerique simplicité ne l'eût-il pas dotée! Avec une direction générale des télégraphes combinés avec un réseau de chemins de fer tels que nous les comprenons, la France pourrait être gouvernée et administrée comme par enchantement ! Que de temps on pourrait épargner, que de dépenses on pourrait réduire ! Il semble que les chemins de fer et les télégraphes électriques aient été inventés surtout pour la France, le seul État du monde où règne aussi despotiquement la centralisation administrative; eh bien! c'est de tous les États d'Europe l'État qui a le plus imparfaitement compris le parti merveilleux qu'il en pouvait tirer.

C'est pourquoi nous avons encore lait relever tlirectement de lui la Direction générale de statistique universelle ; il faut qu'à tout instant le fait consulté puisse venir servir de preuve à la notion douteuse ou à l'idée incertaine. Un pouvoir exécutif où la statistique universelle n'est pas parfaitement organisée est un clavier auquel il manque une touche.

C'est pourquoi aussi nous avons fait rele\er directement de lui la Direction générale des encouragements publics. C'est faciliter au ministre dirigeant une des portions les plus importantes de sa tâche. Encourager ce qui est bien, c'est décourager ce qui est mal, c'est stimuler l'émulation, c'est attirer à soi les jjIus dignes, les plus capables, les plus illustres.

C'est pourquoi également nous avons fait relever directement de lui la Direction générale des plaintes et des avis. Quel puissant instrument pour celui qui saura lui faire rendre tous les sons de la souffrance populaire et de la pensée humaine ! Un bon gouvernement ne doit rien négliger pour connaître tout ce qu'il lui importe de savoir. La pohce &ol-

dée ef la presse passionnée sonl des moyens imparfaits de remonter à la source de la vérité et d'attirer les communications utiles et les idées sympathi(iues. Si les contribuables savaient que le gouvernement est constamment occupé à rechercher tous les moyens de s'éclairer, d'abord ils lui en sauraient gré. et ensuite ce serait à qui l'aiderait dans cette tâche. Si nous avions jamais à choisir un poste, ce serait celui-là que nous serions jaloux d'occuper. Quelle admirable direction générale que cette enquête permanente ouverte à toutes les réclamations fondées et à toutes les idées utiles ! C'est d'elle que l'on pourrait justement dire que c'est la soupape destinée à prévenir les explosions révolutionnaires.

C'est pourquoi enfin, nous avons fait relever directement de lui la Direction générale de la presse périodique et de ^Imprimerie nationale. Le journalisme tel qu'il existe joue dans la société un rôle dont l'importance ne fera que s'accroître par toutes les lois de restriction, de compression et de répression. Celte importance ne diminuera que le jour où l'on saura tout le parti qu'on peut tirer de la publicité pour donner un autre cours à la polémique. Ce jour-là, le journalisme aura subi une transformation complète. L'éloignement dellmprimeiie royale du centre du gouvernement, et peut-être serait-il juste d'ajouter l'absence d'un centre de gouvernement, a porté ses fruits le 24 février: vraisemblablement, la révolution eût été arrêtée, et la royauté sauvée, si ce jour-là une vaste imprimerie avait pu fonctionner dans le voisinage des Tuileries 1

Si nous avons relégué à la fin de notre réponse la Direction générale des affaires extérieures^ c'est parce que c'est sur cette direction que les objections ont le plus particulièrement porté. « Croyez-vous, nous dit-on, que nos am- « bassadeurs consentiront à recevoir leurs instructions d'un » simple directeur ?y^ L'objection, nous l'avouons, nous touche peu pour plusieurs causes : premièrement, parce que la France n'a plus d'ambassadeurs ; elle n'a plus que des ministres plénipotentiaires ; deuxièmement, parce que nous

trouvons que c'est encore trop, et que la France désormais ne devrait plus avoir que dos consuls-généraux auxquels elle conférerait le titre de chargés cVaffaives. La tribune et la publicité ont fait de la diplomatie ce que les chemins de fer ont fait des chevaux de poste. Il y aurait tout avantage à n'avoir plus que des consuls-généraux chargés d'affaires; alors la politique internationale cesserait d'être détournée de son véritable cours. Le véritable cours de la politique internationale, maintenant, c'est celui des tarifs et des traités commerciaux. Que la France adopte et proclame hautement, solennellement, systématiquement le principe de non-intervention, le principe américain^ le seul véritablement républicain, et une multitude de difficultés qui paraissent inextricables aux yeux du vulgaire se dénoueront d'elles-mêmes ; ce principe défendra la France mieux que toutes les frontières : océans ou montagnes. Alors la Direction générale des relations extérieures conservera bien peu d'importance et ne tardera pas à être entièrement absorbée par la direction générale du commerce extérieur qui comprendrait alors les consulats et les douanes, ceux-là et celles-ci se complétant réciproquement.

La France a besoin de faire des économies ; or, il n'en est pas une seule qui offre moins d'inconvénients. Quand le temps sera venu d'ouvrir un vaste Congrès européen appelé à jeter les bases d'un nouveau droit des gens qui recevrait le titre de droit industriel international, eh bien! chaque puissance enverra ses plénipotentiaires les plus illustres, les plus compétents, les plus habiles. Désormais, il n'y aura plus d'autre diplomatie que celle des Congrès, et les délimitations y passeront après les solutions. Ainsi le veut le cours des choses.

Comment, nousdit-on. votre président responsable, votre ministre dirigeant n''aura pas dans sa main le ministère le plus important, celui qui dirige 86 préfets, 278 sous-préfets, 38,000 maires! Non, et ce ne sera pas le moindre avantage de notre réforme administrative. Nous le disons hautement et nous ne nous en cachons pas : ce que nous

LA NOTK Dl' 14 DECEMBRE 1848. 395

\ nulons. c'est diminuer la part de la politique, et accroître In part de Tadminisl ration. Nous ne reconnaissons pas au pouvoir central le droit d'intervenir dans les opérations du sufl'rage universel. Il n'a rien à y faire qu'à se compromet- Ire. C'est aux partis à se défendre réciproquement et à faire, les uns les autres, ce qui sera nécessaire au triomphe de leurs candidats. Ni préfets ni sous-préfets ne doivent se jeter dans la mêlée des partis. Alors, on le voit, ce ministère si important n'a plus d'objet. L'administration départementale et communale aboutit directement à la direction générale, qui en conserve le nom, et le mouvement des affaires n'étant plus arrêté par la nécessité de la signature des ministres, y gagne toute la rapidité qui est l'un des souhaits les plus ardents des intérêts en tutelle. La direction générale de In police et la direction générale des télégraphes font le reste et le perfectionnent.

« Après avoir introduit dans le sein du conseil : » Trois ministres, « Trois sous-secrétaires d'Etat,

» Six présidens du conseil supéiieur d'administration : » M. de Girardin propose d'y adjoindre encore dix personnes, savoir :

» Le président de l'Assemblée nationale, » Le président du conseil d'État, » Le grand-chancelier de la Légion-d'Honneur, ^> Le premier président de la cour de cassation. » Le procureur général de la cour de cassation, » Le premier président de la cour des comptes, » Le procureur général de la cour des comptes, » Le préfet de la Seine, » Le générale de la garde nationale, » Le gouverneur de la Banque de France,

» Et l'auteur de cette proposition appelle cela concentrer « le pouvoir ! »

— Est-ce que Tentrée dans les conseils de la couronne britannique d'un grand nombre de dignitaires a jamais passé pour une complication? C'est un prestige, et souvent le prestige est une force. Admettre sur convocation et avec voix consultative seulement dans les conseils de cabinet, un certain nombre de grands fonctionnaires et de hauts dignitaires, c'est un moyen de sortir du cercle étroit de la politique exclusive, et d'ouvrir un passage à l'opinion publique, qu'on a le tort de tenir à distance trop éloignée des hautes régions du pouvoir. C'est un moyen de grandir les questions et d'étendre les points de vue. La pratique révélât-elle, ce que nous ne croyons pas, plus d'inconvénients que d'avantages, à cette imitation de ce (lui a lieu en Angleterre, qu'il n"y aurait rien de plus facile que d'y renoncer. Notre réfiirme administrative n"en recevrait aucune atteinte.

« Bien loin de réduire les ministères à trois, presque » tous les hommes pratiques qui ont passé aux affaires, ou » qui ont médité sur les conditions d'une bonne organisa - » tion, seraient disposés à les porter à dix ou à onze, en » séparant le ministère de l'agriculture de celui du com- « merce, et rinstructiou publique de l'administration des » cultes. Tout le monde aujourd'hui est à peu près d'accord » pour créer dans chaque ministère un sous-secrétaire d'État » pris parmi les capacités administratives et rendant ainsi » moins calamiteux pour l'administration les changements » malheureusement si fré(iuents des ministres. »

Cette conclusion ressemble a celle d'un cantonnier qui, au lieu de combler une ornière, la creuserait. Plus on augmentera le nombre des ministres et plus on abaissera le niveau de la valeur moyenne des cabinets

L'Angleterre est à la France ce qu'un pôle est à l'autre.

LA iNOTE DU 14 DECEMBRE 18i8. 397

En AngloloiTO, d6etMitralis;ilii)n adminislralive, aristocratie puissante ;

En France , centralisation administrative , déniocratii? croissante.

En Angleterre , des sous -secrétaires qui administrent peuvent donc facilement suffire ; mais, en France, le rôle des sous-secrétaires doit être l'inverse; aux ministres d'administrer, aux sous-secrétaires d"État de parler.

Ce n'est qu'à cette condition essentielle que nous parviendrons à avoir une administration qui change en bienl'aiîs et en bénédictions les vices et les malédictions sous le poids desquels la centralisation administrative est menacée de périr. Qui veut la sauver en la perfectionnant n'a pas de temps à perdre, car l'opposition contre elle s'augmente et se fortitie chaque jour dans les départements.

« La cause des révolutions n'est pas dans l'imperfection T) du mécanisme administratif, elle est dans le vice de con- » stitution d'un pouvoir électif substitué au pouvoir héré- » ditaire. »

— Nous avons à faire une grande et solennelle épreuve ; il s'agit de savoir quelles seront la force et la durée du gouvernement que la France a ratifié par cinq millions et demi de sulïrages ! Ce que nous demandons, nous, c'est que l'épreuve soit complète, c'est-à-dire que le mécanisme administratif et le personnel appelé à le mettre en mouvement soient les plus parfciits possibles. Dans notre conviction profonde, le gouvernement du 9 août 1830 n'est pas tombé le 24 février 1848 parce qu'il était un gouvernement de justemilieu entre l'hérédité et l'élection, ne s'appuyant ni sur le droit divin, ni sur le suffrage universel; il est tombé parce que tout gouvernement qui a pour faîte la centralisation doit avoir pour base une administration dont le carré et la solidité soient en raison de la hauteur et du poids de î'édi-

lice. Or, c'est ce qui n'était pas. Rien de plus étroit, rien de plus conipliriué, rien de plus fragile que l'administration sous laquelle ont disparu deux trônes, le 27 juillet 1830 et le 24 février 1848, comme sous une trappe de théâtre. Il en sera ainsi tant que Tadministralion dans laquelle se résume le gouvernement de la France restera ce qu'elle est. La centralisation n'est pas centralisée; c'est une gerbe qui n'a pas de lien.

Qu'importe que le principe en vertu duquel une chaudière a été construite soit bon, si le métal de cette chaudière n'a pas la force nécessaire pour résister à l'épreuve que la prudence ordonne de lui faire subir. Mieux vaudrait le principe moins bon et la chaudière plus solide. Ceux qui prétendent que les révolutions ont pour cause le vice de constitution du pouvoir , eussent-ils raison dans leurs convictions, et eussions-nous tort dans nos doutes, qu'en tout cas rien n'empêcherait de tenter de rendre moins défectueux notre appareil administratif. Ce serait toujours autant de gagné sur Tavenir ; ce serait toujours autant de fait. A tout dogme, il faut un culte; à tout pouvoir, il faut des ministres; hâtons-nous donc de mettre les ministres dans une situation où ils ne soient pas tous condamnés à la même impuissance. Colbert, que nous sachions, n'a pas nui à la grandeur de Louis XIV" et à la gloire de la France. Eh bien ! si Colbert, avec le génie dont il était doué, n'avait pas réuni dans ses mains Finances, Intérieur, Commerce, Marine, Surintendance des bâtiments du roi, etc., etc. (1), eûtil accompli les prodiges d'administration qui ont illustré son nom? Où se fussent arrêtés ces prodiges sans Louvois? Sous le règne de Louis XIV et sous Fadministration de Gol-

(1) n M. Colbert remarque avec raison combien la forme dans laquelle Hf.rpklieul les affaires peut avoir d'iiiHucnce sur le fond des décisions. Avant lui, chaque partie de la finance était conduite par des titulaires qui afl'ectaient chacun Yindéiiendanre, de manière que l'administration, soumise à autant de principes qu'elle avait de chefs, semblait marcher an hasard. Toutes ces choses furent supprimées et le conseil royal établi, afin que les décisions importantes partissent de cette unité de système et de vues sans laquelle les affaires ne peuvent ju'ospérer. »

FORnONNAT.s.

LA XOTE DU 14 DECEMBRF. 18i8. 399

bert. rannée la plus dispendieuse de la guerre ne coula que 110 millions, tandis que dans la guerre de 1689, la première qui suivit la mort de Colbert, il y eut des années qui absorbèrent 180 millions. Do la mort de Colbert date le déclin de la grandeur de Louis XIV'; cependant le principe du pouvoir était resté le même. L'avantage du principe ne suffit donc pas à la grandeur d'un règne, à la prospérité d'un pays?

« Pourquoi n'avons-nous que de petits ministres?— C'est

qu'il y a dans la société une disposition économique et « morale qui porte fatalement au pouvoir des idées et des » hommes médiocres. Cette disposition a pour cause la » longue domination de la haute banque. »

— Cette objection qui nous est faite eût pu paraître bonne il y a un an, alors qu'il fallait, pour être député, payer un cens d'éligibilité fixé à 500 ir. Mais aujourd'hui, où tout Français est électeur, où tout électeur âgé de 25 ans est éligible et peut être représentant du peuple , où donc est l'obstacle qui empêche les hommes supérieurs de disputer le pouvoir aux hommes médiocres ? ♦

Sans doute notre système, qui consiste à concentrer l'autorité, à étager la responsabilité et à diviser le travail, n'aura pas pour effet de créer miraculeusement de grands ministres, mais il aura pour résultat de rendre l'œuvre plus simple et la tâche plus facile, ce sera déjà beaucoup.

Lorsque les Dépenses ne pourront plus excéder les Recettes, et ce résultat sera atteint dès que les Dépenses, à l'instar des Recettes, seront ramenées à Tunité : 1 contre 1. au lieu de 8 contre 1, un immense pas sera fait dans la voie où le crédit de l'État gagnera tout ce que perdra le crédit de la haute banque.

Rétablir l'équilibre entre les Dépenses et les Recettes est donc ce qu'il y a de plus pressé à faire.

Le moven ?

Nous l'avons indiqué : c'est de centraliser dans la même main toutes les Dépenses, comme toutes les Recettes sont centralisées dans l'autre main, de telle sorte que le président responsable ne puisse jamais s'abuser sur le poids des charges et l'étendue des ressources. La politique d'illusions est une politique fatale ; elle conduit à la décadence.

Les ministres du dernier siècle n'ont manqué de fermeté que parce qu'ils manquaient d'idées ; sur quoi se fussentils fondés pour résister? M. Thiers avait-il raison, en 1836, quand il voulait intervenir en Espagne ? M. Thiers avait-il raison, en 1840, quand il voulait lancer la France entre l'Egypte et la Turquie, à l'occasion du district d'Adana? Prendre parti pour la reine Christine contre don Carlos, pour Méhémet-Ali contre Abdul-Medjid , é!aient-ce donc là des idées?

On a vu M. Guizot succéder à M. Thiers, M. Cavaignac succéder h la Commission executive , la République succéder à la Monarchie : eh bien! qu'est-ce que le pays y a gagné en prospérité et en prépondérance? Où est l'idée juste qui ait prévalu? Où est Tabus qui ait disparu? Où est la question qui ait fait un progrès? Sous tous les cabinets, sous tous les régimes, on n"a vu fleurir qu'un seul art : l'art de perdre le temps. Plus le temps était précieux, et plus il semblait qu'on voulût s'en montrer prodigue.

Si on ne change pas radicalement les choses, vainement on changera les hommes. Qu'on écarte ceux-ci pour appeler ceux-là, qu'on incline à droite ou à gauche, peu importe, si la voie qu'on suit est celle opposée au but marqué par la grandeur de la France, la prospérité du pays, la stabilité du pouvoir, l'affermissement de la liberté, la sécurité du riche, le bien-être du pauvre, l'extinction du paupélisme, l'épuration de la société, la solution enfin du grand problème de la démocratie organisée.

De môme qu'au guerrier il faut une armée, de même il faut à l'homme d'Etat un levier dont la longueur soit proportionnée à la pesanteur du bloc qu'il veut soulever.

LA NOTE DU U DKCF:MBRE 1848. 401

Le pouvoir est trop lourd ;

Le levier est trop court.

Telles sont les deux causes qui ajoutent encore à la faiblesse de nos hommes d'Etat. Si l'on ne peut rendre leurs mains moins débiles, raison de plus pour alléger le pouvoir et allonger le levier.

Diviser le bloc qu'il ne peut soulever, c'est Tune des supériorités de l'homme qui raisonne sur l'animal qui ne raisonne pas.

Les ministres ne suffisent pas au travail, divisez le travail; Tautorité est trop faible, concentrez l'autorité; la responsabilité trop étendue est illusoire, qu'elle soit plus restreinte, elle sera plus effective.

Qu'est-ce qu'il y a de plus simple, de plus clair, de plus élémentaire?

L'influence exercée par la haute banque est, dit-on, le principal obstacle à l'améliorai ion des conditions du gouvernement. C'est en commettant et propageant de pareilles exagérations 'qu'on jette un pays dans l'ornière des révolutions, au lieu de le faire marcher dans la voie des réformes. Laissez les réformes s'accomplir par le progrès du temps, des idées et des mœurs, et lo crédit public saura perfectionner ses institutions, et fonder sa puissance de telle sorte qu'il lui sera facile d'affranchir le crédit privé de toute domination abusive. Mais, pour cela, il faut que l'argent soit abondant, c'est-à-dire que la circulation en soit rapide et que le loyer en soit bas ; or, c'est le contraire qui arrive aussitôt qu'éclate une révolution ou une guerre.

Donc, ni guerre ni révolution, si nous voulons que le crédit s'organise et facilite au travailleur le moyen de s'élever par le travail.

a L'application de cette idée exigerait un homme de bon » sens pour être président responsable, et deux hommes

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