VII
» capables pour être, l'un ministre des recettes, l'autre mi- » nistre des dépenses. »
— Nous convenons que l'objection est grave.
En efiet, il sera plus facile de trouver :
Un président inutile ou dangereux,
Neuf ministres incapables.
XYI
« Que l'on donne à un seul homme politique des pouvoirs » illimités, sans restriction, pour composer un cabinet, et » vous aurez aussitôt le ministère fort que vous regardez » comme impossible ; fort , parce qu'il n'aura qu'une » pensée; fort, parce qu'il ne discutera plus la manière » d'agir. »
Mais ce qu'on propose, c'est ce qui a eu lieu constamment.
Le 2 novembre 1830, M. Laffilte, nommé président du conseil et ministre des finances, est chargé de composer un cabinet.
Le 13 mars 1831, M. Casimir Périer succède à M. Laffitte. La présidence du conseil passe du ministère des finances au ministère de l'intérieur.
Le 12 mars 1835, M. le duc de Broglie est nommé président du conseil et ministre des affaires étrangères.
Le 22 février 1836, M. de Broglie se retire sur la question de conversion des rentes; il est remplacé par M. Thiers, nommé ministre des affaires étrangères et président du conseil.
Le 6 septembre 1836, M. Thiers, n'ayant pu faire prévaloir son idée fixe d'intervention de la France en Espagne, cède la présidence du conseil et le ministère des affaires étrangères à M. Mole.
Le l"^*" mars 1840, M. Thiers reprend possession de la pré-
sidence du conseil et du ministère des affaires étrangères. Le 24 février 1848, M. Guizot était président du conseil et ministre des affaires étrangères.
Le 24 juin 1848, M. Cavaignac a tous les pouvoirs exécutifs concentrés entre ses mains; il n'a pas seulement la présidence du conseil, il a, en réalité, la dictature.
Le 20 décembre 1848, M. Odilon Barrot est nommé président du conseil et ministre do la justice. Aucun choix ne lui est imposé. 11 forme son cabinet comme ij veut, du moins comme il le peut.
D'où est donc venu l'obstacle qui a empêché le cabinet du 20 décembre 1848 d'être fort ?
La France a vu h Tœuvre :
MM. Odilon Barrot, Cavaignac, Guizot, Thiers, Mole,
De Broglie, Soult,
Casimir Périer, Laffitte.
Chacun d'eux président du conseil.
Tous successivement et collectivement, qu'ont-ils fait de dix-neuf années de paix?
Année. Vaut-elle les huit milliards qu'elle a coûtés dépuis 1830?
Marine. Jamais notre mai'ine nous coûtât-elle plus cher
et nous protégeùt-elle moins? Justice. Qu'a-t-on entrepris pour la rendre moins lente
et moins dispendieuse?
Instruction publique. C'était le levier; a-t-on su s'en servir? Intérieur. Qu'a-t-on fait, endix-neuf ans, excepté trois circulaires sur la mendicité, et une loi s*ir la réforme pénitentiaire restée à l'état de projet?
404 tS4$.
Agriculture et commerce. Comment les a-t-on protégés?
Comment les a-t-on encouragés?
Travaux publics. Quel système a prévalu ? Finances. Dans quel état sont-elles? Quels dégrèvements ont été opérés ? quelles réformes financières ont été entreprises ? quelles améliorations fiscales ont été réalisées? où en est le cadastre? où en est la péréquation de l'impôt? où en est la conversion des rentes?
Ouvrez le Bulletin des Lois depuis 1830, et nous vous défions d'y trouver une seule loi qui porte avec elle l'empreinte d'une vaste et profonde polidque, qui soit la pierre d'assises d'un Inrge système de prévoyance sociale.
Vous demandez que l'on donne à un seul homme politique des pouvoirs illimités pour composer un cabinet; nous appuyons cette demande de toute la puissance que notre publicité peut ajouter à la vôtre.
Mais quel homme désignez-vous ?
Est-ce M. Thiers?
Est-ce M. Mole?
Est-ce M. de Broglie?
MM. de Broglie, Mole et Thiers ont été mis à l'épreuve déjà; M. le maréchal Bugeaudest le seul homme en position de prétendre à la présidence du conseil et qui n'en ait pas encore rempli les fonctions.
Est-ce M. le maréchal Bugeaud que vous proposez ?
Dites-le.
Vous parlez de résistance et de concessions.
Vous ne voulez pas, dites-vous, de concessions arrachées.
Nous en voulons moins que vous encore.
Ce qui conduit aux concessions arrachées, aux concessions tardives, c'est la résistance ; c'est pourquoi nous avons toujours été contre la résistance et pour l'initiative.
Si la société doit être perdue, elle le sera par la résistance : si elle peut être sauvée, elle le sera par l'initiative.
« Nous ne mettons pas en doute la justesse du système, » mais son adoption, deux choses bien différentes. »
— Parfaitement juste serait celte distinction, si nous en étions encore à l'époque où l'idée de réduire de 9 à 3 les ministres s'est produite pour la première fois. A cette époque, le 5 0/0 était àl20fr.; il suffisait de supprimer l'amortissement pour que le budget de l'Etat .présentât un excédant de recettes sur les dépenses ; la France n'avait qu'à exprimer l'intention de contracter un emprunt pour avoir le choix entre les prêteurs; sans doute, le mal qui devait, le 24 février, aboutir au triomphe d'une insurrection, existait déjà ; mais il n'existait encore qu'à l'état de germe, il s'appelait optimisme, il ne s'appelait pas encore révolution. A cette époque, tout changement radical dans les attributions ministérielles paraissait et devait paraître une atteinte à l'esprit de stabilité, la conception fantasque d'un « esprit inquiet. » Mais, depuis 1839, les circonstances ont bien changé : il y avait une royauté, il n'y a plus de royauté ; il y avait une incontestable prospérité, il n'y a plus de prospérité ; il y avait un crédit public sur lequel on se fondait pour demander la réduction de l'intérêt de la rente de 5 à 4 0/0; il n'y a plus de crédit public, et l'État, qui a besoin de 600 millions pour combler le déficit entre la Recette et la Dépense, offrirait en vain pour se les procurer 6 0/0, et peut-être même 7 0/0. Une nécessité impérieuse s'est révélée : celle de rétablir l'équilibre entre les recettes et les dépenses, sans augmenter le poids des charges publiques déjà trop lourd.
C'est cette nécessité qui, un peu plus tôt, un peu plus lard, triomphera inévitablement de toutes les résistances qui se sonl opposées et qui s'opposent encore à l'adoption de l'idée des trois ministres.
La nomination d'une Commission executive composée de cinq membres était une idée fausse dont nous avions mon-
tré la complication et la faiblesse; on a passé outre sans s'arrêtera nos observations.
Qu'est-il arrivé ?
Le 24 juin 1848 , la Commission executive est tombée comme était tombé jour pour jour, quatre mois auparavant, la royauté de 1830. Si au lieu d'élire une commission executive composée de cinq membres, l'Assemblée nationale eût nommé purement et simplement M. de Lamartine président du conseil chargé du pouvoir exécutif, en lui laissant toute liberté de former à son gré le cabinet, ni la tentative du 15 mai, ni l'insurrection du 23 juin n'eussent eu lieu. Il suffit, pour en acquérir la certitude, de lire attentivement toutes les dépositions recueillies par la Commission d'enquête sur les événemens de mai etde juin 1848. Du24juin au 10 décembre, cinq mois et demi se sont écoulés pendant lesquels le président du conseil, chargé du pouvoir exécutif, a exercé de fait la dictature. Quels actes ont illustré celte dictature de 170 jours? Quelles économies ont été faites? Quels abus ont été supprimés? Quelles réformes ont été entreprises? Quelles idées ont prévalu? Quelles voies rectifiées ont été tracées à la politique de la France? A M. Duclerc a succédé M. Goudchaux, à M. Goudchaux a succédé M. Trouvé-Ghauvel; à chacun de ces ministres des finances a survécu le déficit, plus profond et plus grave qu'on n'avait osé l'avouer. M. Passy sera-t-il plus ferme, plus habile, plus heureux que ses prédécesseurs ; saura t-il combler le gouffre qu'ils ont laissé ouvert? Assurément, il le voudra, mais le pourra-t-il? —Nous n'hésitons pas à répondre : Non, il ne le pourra pas. La force de sa volonté sera vaincue par la force de résistance que lui opposera un mécanisme vicieux construit pour un autre temps, pour une autre forme de gouvernement, et qui a usé tous les régimes et tous les hommes qui l'ont mis à l'épreuve.
Si nous revenons avec autant d'insistance sur la nécessité de concentrer l'autorité, d'étager la responsabilité, de diviser le travail, qu'on le croie bien! ce n'est pas engouement d'une idée qui ne nous appartient que par l'observa-
lion et l'étude des faits, c'est la conviction prolondc qu'il y va de l'avenir de la France et de la société.
Vainement le délinitif succédera au provisoire, l'élection à l'hérédité, la forme républicaine h la forme monarchique, ou la forme monarchi(]uc à la forme républicaine ; vainement le pouvoir changera de chef; vainement le chef changera de ministres ; si les choses ne sont pas changées, le mal ne fera que s'empin^r par l'instabilité des gouvernements et la périodicité des révolutions.
Mais il est impossible f|ue les yeux, ne s'ouvrent pas à la clarté de l'évidence, et que volontairement on se condamne à l'impuissance à perpétuité !
Un jour, et ce jour n'est peut-être pas loin, un jour arrivera où toutes les combinaisons ministérielles auront été épuisées, où la mesure des fautes sera comble, ou la routine et le péril seront aux prises, où la présomption, n'apercevant plus d'autre issue que l'humilité pour échapper à son dernier châtiment, confessera son impuissance; ce jour-là, comme on n'aura plus le choix entre deux alternatives, il faudra bien se décider à accepter la seule qui s'offrira.
Ce ne sera pas de l'abnégation, pas plus que ce n'est par abnégation que les maîtres de poste renoncent à conduire les voyageurs de relais en relais à raison d'un myriamètre à l'heure, là où les chemins de fer se chargent de transporter ceux-ci quatre fois plus vite et quatre fois moins cher.
C'est à la nécessité que sont dus tous les progrès ; plus elle est impérieuse et plus ils sont rapides.
C'est en elle seule que nous mettons tout notre espoir ; elle est accoutumée à triompher des mauvais vouloirs les plus opiniâtres ; aussi n'est-ce pas d'eux que nous nous inquiétons. La seule angoisse que nous ressentions est de voir la France, qui devrait être si grande et si heureuse, perdre un temps précieux qu'elle ne sait pas utiliser.
Oui, cela est vrai : l'administration d'un État ne doit pas être le terme, mais le moyen de la politique; c'est ainsi que nous avons toujours compris l'administration ; mais encore a-t-il fallu à Cristophe Colomb, pour qu'il découvrît le Nou-
veau-Monde, que Ferdinand, roi d'Espagne, et son épouse Isabelle, consentissent enfin à lui accorder, après un délai de huit ans, les trois navires que lui avaient refusés la cour de Portugal et la République de Gênes.
« Enfin, ce qui fait défaut à la note du 14 décembre 1848, » ce ne sont pas les idées, c'est wie idée. Le tendre et pro- » fond amour du peuple ne s'y fait pas assez sentir. »
— N'avoir qu'une pensée : que le peuple soit bien gouverné afin que le trésor public ne lui fasse pas payer l'instruction, ne l'écrase pas sous le poids de l'impôt, ne le dépouille pas du fruit de ses épargnes, ne l'empêche pas de se procurer à bon marché tous les objets nécessaires à sa consommation et à son bien-être, n'est-ce donc pas là « une idée ? »
Interrogez le peuple, et s'il ne vous dit pas que cette idée c'est la bonne, nous proclamerons que c'est nous (jui avons tort, et que c'est vous qui avez raison.
Résumons-nous. De deux choses l'une :
Ou tous les ministres qui se sont succédés aux affaires depuis 1830 ont été incapal)!es, puisqu'ils ont été impuissants à fonder un gouvernement durable ;
Ou le mécanisme ministériel était si imparfait qu'il les a tour à tour épuisés tous en efforts inutiles.
Il faut choisir entre ces deux interprétations :
Si c'est la faute des hommes, reprendre les mêmes qui ont échoué, c'est au moins manquer de prudence.
Si c'est la faute des choses, ne pas les réformer, c'est manquer de discernement.
Les vieilles combinaisons ministérielles sont à bout; nous défions qu'on en puisse couler dans l'ancien moule une seule qui ait assez de force et de durée pour arracher la France à la banqueroute et à la guerre civile. On variera,
comme on le voudra, les noms, on n'y réussira pas ! 11 faudra absolument que le gouvernement nouveau en vienne à la réduction du nombre des minisires et à Taugmentation du nombre des directeurs généraux, comme les journaux créés depuis 1836 ont tous été obligés de se fonder sur les bases que l'ancienne presse avait, à l'unanimité, déclarées inadmissililes. Les délais qu'accorde la nécessité ne servent jamais qu'à la rendre plus impérieuse.
Qu'on prenne des hommes ou des enfants, et qu'on les invite à transporter sur leurs épaules l'obélisque de Louqsor, leur impuissance sera la même ; elle ne sera ni plus ni moins grande ; qu'on prenne d'anciens ministres ou qu'on prenne des hommes nouveaux, et qu'on forme un cabinet, soit avec ceux-ci, soit avec ceux-là, aussi infructueux seront les efforts des uns que les efforts des autres.
Nous savons qu'on ne manquera pas de dire que nous poussons jusqu'à l'absolutisme l'infatuation d'une idée dont nous nous exagérons la justesse et l'importance. On se trompera en disant cela. Il ne dépend pas de nous d'être absolus ou de ne l'être pas. Ou l'idée que nous avons puisée dans une étude approfondie des rouages de la centralisation aux prises avec deux résistances qui s'appellent Majorité et Publicité est fausse ou elle est juste. Si elle est fausse, il faut l'écarter; si elle est juste, il ne faut pas la fausser dans l'espoir de la rendre plus facilement admissible.
Mais nous voulons raisonner dans l'hypothèse où cette idée serait fausse. Soit ; elle est fausse. Eh bien ! qu'espérez-vous faire de mieux que ce qui a été fait ? De 1830 à 1848, toutes les illustrations de la tribune et de l'épée avaient été à peu près passées en revue ; où nous ont-elles conduit? — A une révolution politique. Depuis le 24 février, toutes les prétentions plus ou moins inconnues qui avaient 1)U se croire méconnues ont été mises en réquisition ; nous les avons vues à Toeuvre ; où nous ont-elles précipité ? — Au bord d'une révolution sociale, au fond de la misère, à deux pas de la banqueroute.
Est-ce donc là ce que vous voulez recommencer, soit que vous vous arrêtiez à la limite du 24 février, soit que vous veuillez remonter au-delà?
Ou l'on changera les choses, ou l'on s'exposera encore une fois à une révolution nouvelle ; on ne l'évitera pas si on se borne à changer les hommes.
Notre système de réforme administrative consiste à donner au pouvoir la forme d'une pyramide, aiguë au sommet et large à la JDase; en d'autres termes, supprimer un rouage au moins inutile, la Présidence de la République, présidence temporairement inamovible; à réduire le chiffre des ministres de neuf à trois, et à augmenter considérablement, au contraire, le nombre des directeurs généraux , afin d'en former une pépinière abondante où l'on n'ait, pour trouver désormais de bons ministres, que l'embarras du choix parmi des aptitudes toutes constatées, toutes ayant passé à la double épreuve de la trilnme qui discute, et de l'administration qui applique.
Accroître la production des directeurs généraux, et ménager la consommation des ministres, tel est le double ressort de notre mécanisme administratif, qu'un jour ou l'autre la force des choses et la faiblesse des hommes contraindront d'adopter. Nous sommes patients autant que persévérants, et si nous savons passablement lutter, nous savons encore mieux attendre.
Dans ce système, s'il était adopté, les intrigues, les cabales, les ambitions dénoncées seraient peu à redouter ; mais si l'on voulait les faire disparaître, rien ne serait plus facile. Il n'y aurait qu'à décréter que les fonctions de ministres seront désormais gratuites, sauf, quand les ministres sortiront des affaires, à voter une dotation à titre de récompense nationale à ceux qui auront été jugés par les représentants du pays l'avoir bien méritée.
Alors les ministres ne seraient plus salariés, ils seraient récompensés.
Ou nous nous trompons fort, ou il y a dans le rapprochement de ces deux mots salariés et récompensés le germe
d'une grande pensée démocralique, un principe de stabilité tout nouveau.
Moins on rendra désirable la possession du pouvoir, et plus on l'élcvera au-dessus de la région des ambitions, des cupidités et des vanités subalternes.
Si grande que l'on mesure la responsal)ilité ministérielle, elle ne sera jamais assez grande que si elle parvient à décourager la présomption ei l'intrigue.
Au sein d'une société démocratique sans frein, l'exercice du pouvoir est placé entre ces deux alternatives, ou d'exiger des dévouements sans bornes, ou de provoquer des révolutions sans fin.
Si l'on veut mettre un terme aux révolutions, on voit donc ce qu'il y a à faire :
Écarter du pouvoir ce qui le rend facile et attrayant ;
Multiplier autour de lui ce qui le rend pénible etpérilleux.
C'est l'idée que nous avons déposée dans la kote du 14