DÉCEMBRE
Mais si l'on entrait dans ce système, il ne faudrait pas s'arrêter à mi-chemin, il ne faudrait pas être réformateur à moitié; il faudrait l'être entièrement.
A quoi servent ces hôtels somptueux dans lesquels nous logeons nos ministres? Cela ne sert, pour la plupart, qu'à leur donner le vertige du pouvoir, qu'à les faire monter sur un pic pour les précipiter dans un abîme. En Angleterre, les ministres se rendent tout simplement à leurs bureaux pour y expédier les affaires de leur département. Le soir, ils reviennent chez eux; c'est chez eux qu'ils reçoivent leurs amis. Il n'y a pas de réception officielle ; pourquoi n'en serait-il pas de môme en France ? En 1840, M. .Taubert allait tous les soirs au ministère des travaux publics donner ses signatures et ses audiences, et, quand il avait fini, il revenait chez lui, rue Saint-Florentin. Nous n'avons pas entendu dire que les affaires en allassent moins bien que sous ses prédécesseurs. Les réceptions officielles, dont la France a conservé le monarchique usage, ne sont bonnes qu'à faire perdre un temps précieux et qu'à maintenir les
traditions de servilité dans ce pays où la servilité a perdu tous les régimes. Comment veut-on qu'un ministre qui tombe de son quatrième étage dans l'immense jardin d'un vaste hôtel, où il ne peut faire un pas sans qu'une multitude d'huissiers, la chaîne au cou, ne s'inclinent révérencieusemenl; comment veut-on qu'un ministre, sans cesse imploré comme un demi-dieu par une nuée de solliciteurs les plus humbles, ne sente pas parfois la tête lui tourner? Simplifiez les rouages administratifs, vous diminuerez le nombre des solliciteurs ; supprimez tous ces dîners officiels et périodiques de cinquante couverts, et vous supprimerez les parasites. Des parasites de moins et du temps de plus, ce sera double profit. Tout ce luxe d'hôtels et de table, d'huissiers et de cuisiniers, s'expliquait parfaitement sous l'ancien régime, où les ministres étaient choisis par la volonté du monarque dans des conditions telles que, lorsque les minîstres entraient dans un ministère ou en sortaient, leur manière de vivre restait la même ; il s'expliquait encore sous l'Empire, où Napoléon dotait ses ministres quand ils n'avaient pas une fortune suffisante. Mais aujourd'hui ce luxe ne s'explique plus, c'est un anachronisme politique ; c'est plus que cela, c'est un levain révolutionnaire.
Veut-on sincèrement, sérieusement rendre, en France, les révolutions plus rares ? — On n'a qu'à faire du pouvoir une tâche, au lieu d'en faire une dignité; on n'a qu'à en faire une épreuve redoutée, au lieu d'en faire une position convoitée.
Toute grande époque s'est incai-née dans un homme.
Supposez que la France possède l'homme capable d'organiser la démocratie et que cet homme soit nommé ministre; si vous le rivez à huit collègues, ce sera absolument comme si vous le condamniez à l'immobilité. La délibération éteint l'initiative; aussi Robert Peel, qui le savait par l'expérience, ne communiquait-il pas ses projets de réforme au cabinet dont il était le chef. 11 les apportait directement à la tribune. Il arrivait à la discussion en ayant sauté à pieds joints par-dessus l'objection. Il avait raison ! Robert
Peel n'a pas dit encore son dernier mot. C'est le grand
omme de ce temps-ci.
Tout ministère qui sera composé de telle sorte que, dans l'hypothèse même la plus favorable, la médiocrité y sera représentée par huit et la supériorité par un, sera un ministère où les meilleures intentions s'évaporeront en délibérations stériles, où l'on perdra h démontrer l'impossibilité de telle grande mesure désirable dix fois plus de temps qu'il n'en faudrait pour Taccomplir.
Il existe un proverbe arabe qui dit :
« Si un rendez-vous t'est donné par un seul homme, vas- » y vite ; par deux hommes, vas-y lentement ; par trois, n'y » vas pas. »
Nous disons, nous : Il n'y a rien h espérer de tout ministère où le pouvoir continuera d'être morcelé, et où le travail ne sera pas divisé.
Donc, si l'on veut entreprendre de grandes choses, la première chose doit être de réformer l'instrument ministériel qui est détestable.
Dédaigner les petites choses -n'est pas le moyen de réussir dans les grandes. Franklin avait raison de dire : « Faute « d'un clou, le fer du cheval se perd ; faute d'un fer, on » perd le cheval ; faute d'un cheval, le cavalier est perdu, » parce que son ennemi l'atteint et le tue. Le tout faute » d'attention au clou d'un fera cheval. »
Mais il est une autre autorité, que nous avons gardée pour la dernière, c'est celle du cardinal de Richelieu s'exprima nt en ces termes dans son testament (1) :
« Après avoir examiné et reconnu les qualités nécessai- » res à ceux qui doivent être employés au ministère d'État, » je ne puis que je ne remarque qu'ainsi que la pluralité » des médecins cause quelquefois la mort du malade au » lieu d'aider sa guérison, ainsi l'État recevra-t-il plutôt du >) préjudice que de l'avantage si les conseillers sont en » grand nombre ; j'ajoute qu'il n'en peut avec fruit avoir
[}] Tomel, chap. 8, section 6.
» plus de quatre, et encore faut-il qu'entre eux il y en ait » un qui ait Vautorité supérieure, et qui soit comme le pre- » mier mobile qui meut tous les autres cieux, sans être » meu que de son intelligence.
» J'ai peine à me résoudre à mettre en avant cette pro- » position, parce qu'il semblera que j'y veuille soutenir ma » cause; mais considérant qu'il me serait aisé de le prouver » par plusieurs autorités de l'Écriture, tles Pères, et des
» Politiques , je trouve que je puis parler en ce sujet
» sans être suspect
» L'envie naturelle, qui se trouve d'ordinaire entre des » puissances égales, est trop connue de tout le monde, sans « qu'il soit besoin d'un long discours pour faire voir la » vérité de la proposition que j'ai mise en avant.
» Diverses expériences m'ont rendu si savant en cette » matière, que je penserais être responsable devant Dieu si » ce présent testament ne portait pas, en termes exprès, » qu'î7 11']) a rien de plus dangereux pour un État que di- » verses autorités égales en V administration des affaires.
» Ce que l'une entreprend est traversé par Fautre, et si » le plus homme de bien n'est pas le plus habile, quand » même ses propositions seraient les meilleures, elles se- » raient toujours éludées par le plus puissant en esprit.
» Chacun aura ses sectateurs, qui formeront divers partis » dans l'État et en diviseront les forces au lieu de les » réunir ensemble.
» Si le souverain ne peut ou ne veut pas lui-même
» avoir continuellement l'œil sur la carte et sur sa bous- » sole, la raison veut qu'il en donne particulièrement la » charge à quelqu'un par-dessus tous les autres.
» Ainsi que divers pilotes ne mettent jamais tous ensem- » ble la main au timon, aussi n'en faut-il qu'un qui tienne » celui de l'J*]tat.
» Il peut bien recevoir les avis des autres, il doit même » quelquefois les rechercher ; mais c'est à lui d'en exami- » ner la bonté, et de tourner la main d'un côté ou d'autre, » selon qu'il estime plus à propos pour éviter la tempête et » faire sa route. »