‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 4)Chapitre 95 sur 116 · L'ANNEE QUI FINIT · texte numérisé non relu

L'ANNEE QUI FINIT

31 décembre 1848.

L'annôe qui finit lègue à l'année qui commence de profonds enseignements dont il est à souhaiter que celle-ci profite.

L'année qui finit a montré aux gouvernements, — rois et nn'nistres, — comment ceux qui se croyaient le plus fermement établis, qui paraissaient avoir devant eux l'avenir le plus long et le moins précaire, pouvaient tout à coup disparaître, minés par Toptimisme. isolés par l'esprit de coterie, surpris par Timprévoyance.

L'année qui finit a montré aux partis à quels dangers ils s'exposaient de succomber en prodiguant les promesses qu'il n'était pas en leur puissance de tenir, par quels châtiments prompts et terribles s'expiait le ti-iomphe de l'ignorance et de la présomption.

L'année qui finit a montré aux peuples à quels prix s'achetaient chèrement les libertés qui étaient les conquêtesde la force au lieu d'être les victoires de la raison, qui devançaient la maturité du temps.

L'année qui finit a montré que partout les tribuns qui avaient déclamé le plus haut contre la violence et la corruption, l'abus et l'arbitraire, avaient été, comme toujours, les plus prompts à absoudre le passé flétri par eux. en l'imitant, en le dépassant.

44S tS46.

L'année qui finit a montré que Tautorité n'avait rien à gagner à comprimer la liberté, que la liberté n'avait rien à gagner à affaiblir l'autorité.

L'année qui finit a montré que nulle part le bien-être des classes laborieuses ne se décrétait spontanément, qu'il était une loi de progrès des sociétés dont il fallait savoir attendre avec patience le développement, car toute tentative prématurée, loin de faire avancer l'heure, la retardait.

L'année qui finit a montré qu'il était moins facile d'exercer la dictature que de s'en emparer, et que toute usurpation qui ne se hâtait pas de se légitimer par l'éclat de ses œuvres ne tardait pas à se faire détester par l'amertume de ses déceptions.

L'année qui finit a montré que dans le chemin de la civilisation, c'était la science et non pas l'histoire qu'il était prudent de prendre pour guide.

L'année qui finit a montré qu'il y avait autant de distance entre le plagiat et le progrès, qu'il y en a d'un pôle de la terre à l'autre.

L'année qui finit a montré que les révolutions faisaient reculer l'humanité, que les réformes seules la faisaient avancer ; c'est la conviction au triomphe de laquelle notre plume s'est vouée.

L'année qui finit nous a donné aussi pleinement raison qu'elle a donné complètement tort aux optimistes, que nous nous efforcions de pousser en avant ; aux radicaux, que nous nous efforcions de retenir en arrière.

Quand nous imprimions, en 1839, ce que depuis nous avons répété cent fois, que le suffrage universel, s'il était adopté, tromperait également les espérances du parti qui l'appelait de tous ses vœux, et les craintes du parti qui le combattait de toutes ses forces, nous abusions-nous? égarions-nous nos lecteurs ?

Qu'ils répondent!

Eh bien 1 si nous ne nous sommes pas fourvoyés dans le passé, qu'ils nous permettent de l'invoquer comme gage de l'avenir.

LAXNKE QV\ FINIT. 449

Disons-le, c'est avec ellroi que nous voyons beaucoup d'entre eux disposés à imputer i» lexcès de la Liberté ce qui ne saurait être justement attribué qu'à l'ignorance du Pouvoir. Une telle erreur serait fatale, car une fois encore elle ne serait qu'un nouveau trait d'union entre deux révolutions.

La liberté acceptée sans déliances, marquant elle-même ses limites, comme le fleuve régularise son cours en creusant son lit; la liberté ainsi enicndue. ainsi pratiquée. peut seule nous sauver.

Nous ressemblons à ces usuriers alternativement agités par la frayeur de perdre leur argent et par le désir d'accroître leur fortune, finalement ne sachant que faire ! La liberté nous fait tour à tour peur et envie. S'éloigne-t-elle de nous, nous courons après elle ; s'approche-t-elle de nous, elle nous fait reculer. La liberté ne mérite ni l'émotion qu'elle cause ni la convoitise qu'elle excite. Nous la traitons en maîtresse coquette; traitons-la en épouse légitime. Habituons-nous à vivre avec elle, et nous ne tarderons pas à reconnaître que la plus grande partie de son empire résidait moins en elle que dans notre imagination.

Finissons-en donc une bonne fois avec la liberté, afin de n'avoir plus à nous occuper d'elle ni en bien ni en mal ; c'est du temps perdu, et la société n'a plus à en perdre. De graves problèmes lui sont posés en termes impérieux : il faut qu'elle périsse ou qu'elle les résolve.

C'est un avertissement que l'année qui finit lègue à l'année qui commence.

Il*ne faut ni s'endoinnr ni s( 'tira ver : mais il faut s'enquérir et veiller.

La société est un océan et le gouvernement une navigation. Fùtudions les écueils. c'est le moyen de les éviter; prévoyons les tempêtes, c'est encore le moyen le plus sûr d'échapper aux naufrages.

Chateaubriand avait pressenti en ces termes la République :

« 11 s'élève derrière nous une génération impatiente de VII, Sy

)) tous les jougs, ennemie de tous les rois ; elle rêve la Ré- » publique... Elle s'avance, elle nous presse, elle nous « pousse ; bientôt elle va prendre notre place. »

Ce pressentiment s'est vérifié. Chateaubriand a pareillement pressenti l'avenir, et l'a ainsi défini :

« Un avenir sera, un avenir puissant, libre dans toute la » plénitude de l'égalité évangélique; mais il est loin en- » core, loin au-delà de tout horizon visible. Avant de tou- » cher au but, avant d'atteindre l'unité des peuples, la dé- » mocratie naturelle, il faudra traverser la décomposition » sociale, temps d'anarcliie, de sang peut-être, d'infirmités » certainement. Cette décomposlion est commencée; elle » n'est pas prête à reproduire, de ses germes non encore » assez fermentes, le monde nouveau. »

La première de ces deux prédictions de Chateaubriand s'est accomplie plutôt qu'on ne le pouvait croire et qu'on ne le devait craindre. Nous nous sommes laissé surprendre par la première, ne nous laissons pas surprendre par la seconde I

INGOMMUTABLE : RESPONSABLE.

8 janvier 1849.

Avant que le ministère du 20 décembre 1848 ait été formé, nous nous étions dit entre nous : Quel qu'il soit, bienveillance pour lui.

Bienveillance pour lui! car, s'il est irrésolu, il ne faut pas qu'il puisse invoquer pour excuses de son irrésolution le défaut de concours, la difficulté d'avancer pour avoir été arrêté trop tôt par la défiace de l'opposition; mauvaises excuses, sans doute, excuses usées par tous les gouvernements impuissants, mais excuses qui trouvent toujours du crédit auprès de la multitude, d'autant plus avide d'espérances que ses espérances ont été plus souvent et plus cruellement déçues.

Bienveillance pour lui ! car s'il est capable, ce sera justice, et s'il est inhabile, le cours des événements qui se précipiteront ne tardera pas à l'emporter.

Bienveillance pour lui ! carde quelque côté que nous portions nos pas, nous n'en saurions faire un seul sans marcher sur des ruines.

Aussi ne nous sommes-nous appliqués, depuis le 20 décembre, qu'à épaissir le voile destiné à rendre moins vive

et moins redoutable la clarté de l'évidence ; qu'à assourdir le bruit des plaintes; qu'à modérer les exigences; qu'à calmer les impatiences; qu'à rester neutres entre tous les dissentiments, quels qu'en fussent la cause, le prétexte, l'objet.

Cette tâche nous a été facile, car nous n'avons pas pour habitude de nous arrêter aux incidents quand les événements nous pressent.

Nous avions, il est vrai, compris autrement la composition du cabinet ; Tidée d'un ministère de transition, l'idée d'un ministère construit en raison inverse des résistances qu'il aurait à vaincre et des épreuves qu'il aurait à traverser, cette idée ne fut jamais la notre et n'eut jamais notre adhésion.

Avant comme après le '20 déccml)re, nous n'avons jamais compris la formation du cabinet que de deux manières :

Soit en réunissant dans son sein tous les hommes de tribune et d'épée en possession d'un grand renom, et en suivant alors les errements creusés par eux.

Soit en innovant hardiment , en ne craignant pas de réformer les vieux rouages et de mettre à l'essai les hommes nouveaux.

Mais, dit-on, les hommes de tribune et d'épée en possession d'un grand renom n'eussent pas accepté de faire partie d'un cabinet qui n'était pas assuré d'avoir le concours de la majorité de l'Assemblée. Objection puérile ! Est-ce que le capitaine d'un navire, lorsque le vaisseau est gravement menacé par une voie d'eau, hésite, par scrupule, à requérir les passagers de prendre part à la manœuvre qui peut sauver l'équipage? Est-ce que les habitants d'un quartier au milieu duquel éclate un incendie sont admis à se souvenir de leurs dissentiments, de leurs rivalités, de leurs querelles, pour s'en faire un motif qui les dispense de concourir à former la chaîne (|ui doit arrêter les progrès du feu ? Non assurément, non. Eh bien ! donc, il n'y avait qu'à constater solennellement la grandeur du péril pour y puiser la force de créer un Ministère de salut public, dont les membres

INCOMx\U TABLE : RESPONSABLE. 133

eussent appris chacun leur nomination par le Moniteur du 20 décembi-e 1848.

Aucun d'eux, en lisant Pexposé des motifs de l'arrêté de nomination, n'eût osé refuser, par la crainte que ce refus n'imprimât à son nom une flétrissure, par la crainte que le pays n'y ajoutât l'épithète de lâche ou de traître. Mais le contraire de ce que nous affirmons fùt-il arrivé, aucun d'eux n"eût-il voulu accepter, que de ce refus authentique naissait le droit supi'ème de briser le vieux moule des vieux cabinets pour couler un moule entièrement nouveau. C'eût été faire, non pas de nécessité vertu, mais d'innovation nécessité; or, c'était de toutes les conditions la meilleure, car la routine et la pusillanimité, qui trop souvent s'intitulent expérience et prudence, eussent eu la bouche close.

Notre a\ is était qu'on choisît entre un Ministère de Prestige ou un Ministère dUnnovation ; mais Innovation et Prestige ont été tenus également à l'écart. Si, de notre part, le regret a été profond, du moins, on en conviendra, le dépit n'a pas été amer, car il n'a laissé échapper aucune plainte, aucune critique.

Prévoir ce qui est arrive était facile ! Plus le cabinet serait faible dans sa composition, plus il serait en proie à la préoccupation de voiler sa faiblesse sous les dehors de la résistance. Plus le cabinet serait faible, et plus le président de la République donnerait accès en lui à la crainte de voir inconsidérément engagée sa responsabilité personnelle ! Plus le cabinet serait faible dans sa composition, et plus il élargirait le passage aux causes de dissentiments, de défiances ou de récriminations. La retraite de deux ministres, huit j(jurs après la formation du cabinet, ne nous a donc nullement surpris , et nous a trouvés si indifférents, que nous n'avons même pas pris la peine de nous enquérir qui avait tort, qui avait raison ? A quoi bon? Nous avons laissé M.LéonFaucher, ministre de l'intérieur, soutenir à la même tribune et dans la même séance juste la doctrine contraire de celle que venait de soutenir M. Odilon Barrot, président du conseil et ministre de la justice. La contradiction était

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manifeste, nous ne l'avons pas relevée. A quoi eût servi de la relever ?

La question, la vraie question, la question haute et profonde est celle de savoir si un président élu pour quatre ans possède des droits plus étendus qu'un souverain constitutionnel, parce que le premier est responsable, tandis que le second ne l'est pas. A cet égard, nous n'avons attendu, pour faire connaître notre opinion, ni le vote de la Constitution, ni l'élection du 10 décembre. Ce que nous pensions en juin et en octobre 1848, nous le pensons toujours. Nous ne nous payons pas de mots creux et de textes inapplicables ; nous n'accordons pas plus d'importance à l'argument tiré de la responsabilité du président élu, que nous n'accordons de confiance à la fiction de l'inviolabilité du roi, consacrée par les Chartes de 1815 et de 1830.

De deux choses l'une :

Ou le président de la République voudra gouverner, ou il préférera se renfermer dans le rôle que nous définissons par ce mot : présider.

S'il veut gouverner, tous les ministres qu'il nommera ne seront, en réalité, et par la force des choses, que des commis, rien de plus ; commis révocables au gré du président de la République, car il en est responsable devant la souveraineté nationale. Gouverner est le droit du président de la République, droit incontestable, droit écrit en termes formels dans les articles 43 et 47 de la Constitution : c'est son droit, mais est-ce son intérêt? A cette question, nous n'hésitons pas à répondre que si le président de la République consulte son intérêt, il n'exercera pas son droit.

Veiller à ce qu'un ministre ambitieux n'abuse pas d'un pouvoir fortement centralisé, pour assurer par la force le succès d'un coup d'État ou tenter par la corruption un changement de gouvernement; conserver intact en ses mains le dépôt de la Constitution ; empêcher qu'aucune complication ne vienne arrêter le jeu régulier de l'appareil nommé majorité; prévenir ainsi les pertes de temps, les explosions, les effractions : telle est la limite dans laquelle le président

INCOMMUTABLE : RESPONSABLE. 'loo

de la République s'arrc^tera de lui-môme, s'il laisse à son intérêt le soin de la marquer.

Nous avons prévu l'objection qu'on ne manquera pas de nous faire ; on va nous dire : un tel rôle est un rôle passif, auquel ne saurait se condamner volontairement l'activité d'un président élu par cinq millions et demi de suffrages, et qui a le sentiment de sa valeur.

L'objection, liàtons-nous de le déclarer, a plus d'apparence que de réalité.

Est-ce que dans une machine h feu, la soupape qui sert à préserver la vie des hommes, à rendre plus rares les risques d'accidents, ne remplit pas une fonction essentielle, bien que cette fonction ne soit pas la même que celle du générateur en contact avec la flamme ?

Nous maintenons donc l'expression dont nous nous sommes servi : le président de la République préside et ne gouverne pas.

Ainsi le veut la force des choses ; ainsi le veut l'engrenage de deux roues inégales, dont l'une, le président de la République, a quatre années pour décrire son mouvement de rotation ; dont l'autre, le ministère, est obligé de tourner au gré d'une majorité souveraine.

Présider et ne pas gouverner, est l'unique moyen que possède le président de la République de ne pas s'exposer au choc des majorités, aux échecs du scrutin, au péril de batailles dont il aurait le risque sans avoir l'honneur, puisqu'il ne combat pas en personne à la tribune.

S'il impose ses idées à ses ministres, et que ses idées reçoivent un échec h la tribune, c'est lui qui le reçoit en réahté, c'est lui qui s'amoindrit, c'est lui qui s'afïiiiblit ! Si, au contraire, il borne sou rôle h empêcher que jamais le ressort de la majorité soit faussé, ni dans le pays ni dans l'Assemblée législative, il accomplit sa fonction sans engager sa responsabilité. Sa fonction est celle de dépositaire de la Constitution. II ne gouverne pas, il préside.

Présider et ne pas gouverner est Tunique moyen que possèfle le président de la République de tirer d'une mauvaise

Conslitulion un bon gouvernement; cyr, autrcmenl, comment les idées se feraient-elles jour ? Comment le système que la majorité aura condamné disparaîtra-t-il pour faire place au système opposé que la tribune aura fait triompher? Comment, enfin, le chef de l'Etat pourra-t-il ne pas voir des ennemis personnels dans les vainqueurs qui, la veille, auront battu ses ministres et les auront forcés à lui apporter leur démission ?

Le président est à la majorité ce (luc i"axe est à la sphère, autour duquel celle-ci accomplit son mouvement.

La majorité d'une assemblée unique et souveraine est un rouage dont il n'est pas permis de ne tenir que peu de compte: aussi la >'ote du 14 décembre 1848 s'est-elle très particulièrement appliquée à rendre les exigences moins redoutables à combattre el plus faciles à satisfaire.

Moins redoutables à combattre, en prenant soin d'op|)oser toujours le fonctionnaire spécial au discoureur superliciel . en grossissant le nombre des directeurs généraux, en faisant jouer aux sous-secrétaires d'État un rôle tout nouveau, en ménageant enfin les ministres pour les grandes et décisives occasions, comme sur un champ de bataille les maréchaux qui commandent un corps d'armée ne donnent de leur personne que dans des cas extrêmes et exceptionnels.

Plus faciles ù satisfaire, en ce qu'il y aurait naturellement moins d'obstacles à composer un cabinet de trois personnes qu'à recruter neuf personnes pour en former un, el que le moyen de faire durer un pouvoir incommutable, qu'il s'appelle roi ou qu'il s'appelle président, c'est de multiplier la série des combinaisons ministérielles.

Varier ces combinaisons, les étendre, les écheloimer, surtout se garder soigneusement de les intervertir inconsidérément, est Ift grand art de tout pouvoir vigilant, quel que soit son nom, et qui est assujéli ;i compter avec une majorité.

Très vraisemblablement le roi Louis-Phili|)pe regnei-ail encore s'il n'avait pas nommé M. Thiers, en 1836, président du conseil des ministres, (^est cette nomination, au moins

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piTinaliiréo, qui a jeté dans la gamme minislcrielle une telle confusion de prélentions exclusives et de rivalités étroites, que celte confusion est devenue la pierre d'achoppement de la formation de tous les cabinets, et par suite la cause principale de la funeste durée du ministère du 29 octobre, condamné à ne pouvoir tomber qu'en entraînant dans sa chute charte et royauté.

On croit qu'on peut gouverner sans aulre règle que sa volonté ou le hasard, on se (rompe. Chaque forme de gouvernement a ses lois nalurelles qu'on ne transgresse pas impunément, là surtout où elles puisent leur force dans ces deux principes : Majorité et Publicité.

10 janvier Itii'.K

Il a déi)endu de l'Assemblée nationale de décréter que la République française, démocratitiue, une et indivisible, aurait un président élu pour (juatre années, incommutable et responsable ; mais ce qui n'a pas dépendu de l'Assemblée, c'est de faire qu'un rouage superflu fût un rouage nécessaire : c'est de faire qu'une complication lui une force; c'est, en un mot, de changer la nature des choses.

Aussi, est-on très embari'assé de détinir les alli'ibutions du président de la République, et faut-il s'ingénier à trouver des mots pour essayer tant bien que mal de spécifier une fonction sans objet, que nous sommes parvenus, non sans effort, à assimilera la soupape d'une machine à vapeur.

La preuve que nous avions et que nous avons raison, c'est que, dès que le président de la République a voulu faire un mouvement, il s'est heurté contre une résistance ministérielle, et d'un ,seul coup, le plus léger coup de plume, a lenversé deux ministres. La prochaine fois, ce sera le cabinet tout entier qui tombera , et alors commenceront crise ministérielle et difficulté de reformer un cabinet nouveau sans courl)erla télé sous la nécessité de se soumettre

à de hautes exigences, à moins de se condamnera employer de plates servilités.

Nier les difficultés ne sert à rien; ce qu'il faut, c'est, ou les subir, ou les éluder, ou les vaincre.

Le président de la République a le droit de gouverner ; ceci est incontestable ; ce n'est pas seulement son droit, c'est son devoir; soit; mais s'il ne peut pas plus accomplir ce devoir qu'exercer ce droit, qu'importe que la Constitution lui aitconféré l'un et imposé l'autre !

Or, c'est ce que nous maintenons.

Partout où la Majorité est un droit qui s'exerce, la Royauté n'est plus qu'un nom qui survit.

Si cela est vrai pour la Royauté héréditaire, à plus forte raison est-ce vrai pour la Présidence temporaire.

En Angleterre, en Relgique.la Royauté n'a survécu qu'en s'efîaçant devant la Majorité.

Royauté et Majorité sont deux principes essentiellement contraires, qui ne parviennent à vivre ensemble qu'à la condition que l'un se laisse absorber par l'autre.

On pourra faire, pour prouver le contraire de cette affirmation, les plus savantes dissertations; si savantes qu'elles soient, elles seront toujours moins concluantes que les révolutions.

Incommutable et responsable sont deux expressions qui s'excluent. Il faut que le président de la République fasse son choix entre la première et la seconde. S'il entend avoir plus de pouvoir que n'en a conservé la royauté constitutionnelle, s'il entend pratiquer le droit et le devoir de gouverner, un choc est inévitable entre la Présidence et la Majorité, car il est certain qu'elles ne marcheront pas quatre années d'accord. L'unique moyen d'éviter ce choc, l'unique moyen de ne pas glisser sur la pente rapide des coups d'État, c'est donc d'accepter hautement, loyalement, sincèrement les conditions sans lesquelles la Majorité est un rouage qui, dès qu'il s'arrête, se brise ou brise tout.

A quelles conditions la Majorité peut-elle fonctionner sans effraction ? — A deux seules conditions : c'est que le

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pouvoir incommutablo, — royauté héréditaire ou présidenceélective, — se tiendra prudemment à Pécari; c'est que la responsabilité ministérielle finira toujours par céder sans jamais en appeler de la raison à la force.

Partout où la Majorité est souveraine en droit, elle est souveraine en fait. Devant elle tout autre pouvoir, si haut qu'on l'asseye, sur un trône ou sur un fauteuil, n'a finalement qu'à s'incliner.

Pourquoi le taire? La Royauté constitutionnelle n'est qu'un masque sous lequel se cache la Majorité absolue. La royauté constitutionnelle est une fiction ; elle n'est pas un principe ; elle est une ombre ; elle n'est pas une réalité. Là où elle n'est pas un obstacle, c'est qu'elle n'est rien.

La Majorité est, dans notre temps, ce qu'était le Minotaure dans les temps fabuleux; il lui faut une pâture ; enfermée dans le labyrinthe parlementaire, elle se repaît de chair ministérielle; à moins d'être Thésée et d'entreprendre de lutter contre sa voracité, il n'est qu'un moyen d'y échapper, c'est de s'assujétir au tribut exigé; c'est de lui donner des ministres à dévorer, sous peine d'être dévoré soi-même.

Conseiller au président de la République d'user de son droit de gouverner et d'élever ce droit à la hauteur d'un devoir, c'est pousser à sa perte le président élu par cinq millions et demi de suffrages ; c'est assumer sur sa tête la responsabilité de toutes les fautes qui auront été commises et qu'il n'aura pas pu prévenir, que vraisemblablement même il apprendra toujours trop tard pour les réparer ; c'est le vouera l'impopularité, c'est mettre en péril sa présidence.

Nous ne craignons pas de l'annoncer et de l'affirmer, et en tenant hautement et solennellement ce langage nous croyons donner au président de la République, à Louis- Napoléon Bonaparte, une preuve nouvelle des sentiments qui nous ont fait prendre les premiers, dans la presse, l'initiative de sa candidature.

Mais, dit-on, en créant un mandataire responsable, la France n'a-t-elle pas assez témoigné qu'elle voulait être

gouvernée par rhoiniue de son choix? En abolissant le principe héréditaire et les fictions constitutionnelles, n'a-t-elle pas assez prouvé qu'elle ne voulait plus confier ses destinées au hasard de la naissance, ni à cette impalpable influence qui se cachait dans les nuages de l'inviolabilité? En s"exprimant ainsi, on oublie deux détails : on oublie que la Majorité a conservé, a étendu ses droits; on oublie que la tribune, connue sous l'Empire, n'a pas été détruite, n'a pas été condamnée au silence.

Mais admettons pour un instant l'opinion opposée à la nôtre, et pour voir si elle est juste, si elle est à Tépreuvedes circonstances, citons-la au tribunal du fait. Supposons que le président de la République ait sur une question une conviction arrêtée, et que la Majorité ait sur cette même (|ueslion une conviction opposée. Qui cédera ? Le président de la République souhaite l'amnistie, la majorité de TAssemblée n'en veut pas entendre parler ; que faire? 11 n'y a d'alternative qu'entre un acte d'abnégation ou un coup d'Etat. Il en est autrement quand la nation qui élit le président, quand le président qui choisit les ministres, se bornent a assister aux luttes engagées entre la majorité et le cabinet. Alors rien n'est plus simple : le président a le même rôle que la nation : il est juge du débat ; si les ministres ont été vaincus, il les remplace : si les membres formant la majorité n'ont pas répondu à l'attente publique, la nation ne les réélit pas.

Si la présidence de la République n'a pas des attributions plus étendues, des pouvoirs plus élevés, encore une fois, ce n'est pas la faute de notre polémique ; c'est la faute de la nature des choses ; nous ne pouvons que répéter ce que nous disions le 23 octobre 1848, le soir du jour où l'Assemblée nationale avait voté la Constitution :

« Au lieu d'un président révocable et responsable, qua- » t-on fait ■?

» — On a l'ail un roi temjioraire. une idyaulé de troisième » degré.

» Ce qu'une telle royauté dureia. on le verra! >j

INCOMMUTABLE : RESPONSABLE. iGl

Ce qui était vrai le 23 octobre 1848 ira pas cessé de l'être le 10 janvier 1849. et le sei'a aussi longtemps que nous aurons un président incommutable et responsable, élu pai- la Nation et dépendant de la Majorité.

11 janvier 1849.

Vainement s'etïorce-l-on de démontrer qu'aux termes de l'article 68 de la Constitution, le président de la République ayant le droit de gouverner, l'exercice de ce droit devient pour lui un devoir I

La nature des choses s'y oppose. Le président de la République pourra dissoudre ou briser ministères sur ministères, mais il ne gouvernera pas. car plus il accroîtra la difficulté de composer les cabinets, et finalement plus il se placera étroitement sous leur dépendance.

Un président incommutable est un président condamné à s'abstenir de gouverner. Est incommutable le président qui est élu pour un temps fixé, que la majorité de l'Assemblée législative ne peut changer par un vote, qui est judiciairement responsable, mais qui ne l'est pas parlementairement.

Au lieu du mot responsable, que nous avions eu soin de souligner, on nous fait dire inviolable. Dans un débat sérieux et approfondi, il est loyal de ne pas mettre un mot à la place d'un autre ; c'est une observation que nous faisons en passant, sans y attacher cependant une très grande importance ; car trois révolutions : la révolution de 89, la révolution de 1830, et la révolution de 1848, sont làpour attester ce que valait l'inviolabilité importée d'Angleterre et écrite, en France, dans trois Constitutions. Le roi Louis XVI était inviolable, et sa tète est tombée sous les mains du bourreau ! Le roi Charles X était inviolable, et il est mort dans Texilî Le roi Louis-Philippe était inviolable, et il expie à Londres un crime qui ne fut pas le sien , le crime d'une majorité servile et lâche, d'une majorité qui ne sut résister ni à la

pression d'un cabinet aveugle, ni à l'intimidation d'une émeute enhardie par l'absence de toute résistance !

La Constitution de 1848 a écrit que le président de la République était responsable : elle eût écrit qu'il était inviolable, que pour nous ce serait exactement la même chose. Contre les révolutions il n'y a pas de Constitutions! Cinq millions et demi de voix ont été données à Louis-Napoléon Bonaparte, parce que de toutes parts,' dans les campagnes et dans les villes, dans les bourgs et dans les hameaux, on a espéré qu'il nous aiderait à sortir de l'abîme, à rendre à toutes les transactions arrêtées leur mouvement, au travail suspendu son activité, au crédit atterré son élan. Il faut que cette espérance ne tarde pas trop à se justifier, car déjà le découragement a chassé des esprits la patience. Or, si L.-N. Bonaparte gouverne, c'est lui qu'on rendra responsable de toutes les déceptions ; tandis qu'au contraire, s'il s'abstient hautement de gouverner, on aura la patience d'user toutes les combinaisons ministérielles praticables, et dans le nombre peut-être enfin s'en trouvera-t-il une qui saura tempérer les impatiences trop vives, apaiser les souffrances trop cruelles, donner satisfaction aux exigences légitimes! Si cette combinaison n'existe pas, c'en est fait de la République, car patience, privations et misères ont leurs bornes. Un budget de dix-huit cents millions ne se prélève pas longtemps sur un pays qui chôme et se décourage ; or, du jour où ce bud.get exorbitant ne pourra plus se percevoir, commenceront d'inextricables embarras, de rapides péripéties qui déjà se pressentent I

Au fait et point de phrases. On nous dit : « Vouloir faire » d'un président responsable un chef inviolable, vouloir » qu'il ne gouverne pas quand la loi veut qu'il gouverne, » c'est tout simplement mettre son bon plaisir à la place » du droit, son caprice à la place de son devoir, la Charte » à la place de la Constitution, la Royauté à la place de la » République, la fiction monarchique à la place des réalités

démocratiques... »

Nous répondons : Vous parlez des réalités déinocrati-

IXCOMMUTABLE : RESPONSABLE. 463

ques, mais la Conslilulion on est sortie pour entrer dans la fiction quasi-monarchique le jour où elle a institué un Président delà République élu pour quatre années, au lieu d'un Président du conseil gardant le pouvoir aussi longtemps que la majorité, mais perdant l'un en même temps que l'autre ; venant à la tribune exposer ses idées, défendre ses actes, rallier ses amis, combattre et vaincre en personne. Tel que la Constitution l'a fait, le Président de la République ne saurait avoir de durée qu'en s'abstenant de gouverner, qu'en se considérant comme étant un roi constitutionnel à temps, au lieu d'être un roi constitutionnel à vie, qu'en évitant soigneusement d'engager sa responsabilité, qu'en laissant les ministères s'user et en ne s'usant pas, soi. Si nous avons tort, si nous interprétons mal la Constitution, si nous nous trompons sur la nature des choses, il est bien facile de nous en convaincre ; le Président de la République n'a qu'à faire comme ce personnage de l'antiquité devant lequel on niait le mouvement et qui marcha ; nous nions que le Président de la République puisse gouverner. Eh bien ! qu'il nous confonde, qu'il gouverne!

Qu'il gouverne, avec des ministres que la majorité de l'Assemblée pourra toujours par un vote contraindre de se retirer !

Qu'il gouverne, avec des ministres auxquels il sera obligé de recourir toutes les fois qu'il aura besoin de faire défendre à la tribune ses actes, ses idées, ses intentions!

Qu'il gouverne, avec des ministres qui, au lieu d'avoir à SE défendre, auront à le défendre!

Toute la question est dans ces quatre lettres : se et le.

9 janvier 1849.

L'Assemblée consliluante a fait son œuvre et son temps ; elle a fait son œuvre, car elle a voté la Constitution ; elle a fait son temps, car elle dure depuis le 4 mai 1848 : ce qui fera neuf mois pleins le 4 février 1849.

Soit; ce n'est pas nous qui nous opposerons à la retraite d'une Assemblée élue sous le coup de l'intimidation, de la fraude et de la violence, et qui compte sur ses bancs un beaucoup trop grand nombre de commissaires qui n'auraient jamais dû s'y asseoir, si tous les principes n'avaient été foulés aux pieds, à commencer par celui de l'incompatibilité des fonctions entre la position de commissaire du gouvernement et le mandat de représentant du peuple. Mais il ne faut pas s'abuser, et croire que, par cela seulement qu'une Assemblée législative composée de 730 membres aura succédé à une Assemblée nationale composée de 900 représentants, les difficultés de gouvernement s'aplaniront et les hommes d'Etat grandiront ! Ce serait toml)er encore une fois dans Tillusion qui a égaré tant de ministres incapables et tant de lecteurs crédules. Quel cabinet a jamais eu une majorité plus considérable, plus compacte, plus

asservie, plus dévouée, que le cabinet du 29 octobre 1840? Quel gouvernement a jamais eu une majorité moins exigeante que la majorité qui, du 25 juin au 23 novembre 1848, n'a fait entendre au général Cavaignac que des applaudissements? Les majorités sont des meules; qu'importe que les meules soient d'un grès plus ou moins fin, plus ou moins poli, si on ne leur donne rien à moudre, si on les condamne à tourner dans le vide !

Quand vous aurez une assemblée nouvelle, que lui donnerez-vous à moudre, quelles récoltes lui donnerez-vous à convertir en l'arine, pour que cette farine soit à son tour convertie en pain? Le savez-vous? si vous ne le savez pas aujourd'hui, le saurez-vous mieux après les élections? Quelles raisons avez-vous de l'espérer, de le croire, de l'affirmer? Au mois de mars 1848, quand le gouvernement était faible, quand il touchait à toutes les questions sans en résoudre aucune, quand il désorganisait tout sans organiser rien, que disaient ses membres et ses amis?— Ils disaient : Attendez l'Assemblée nationale, le gouvernement aura une base, alors il sera solide ; le gouvernement aura une sanction, alors il aura de l'autorité. Au mois de mai, on ne disait plus : Attendez l'Assemblée constituante, on disait : Attendez la Constitution; au mois d'octobre, on ne répétait plus en chœur : Attendez la Constitution, on disait : Attendez l'élection du président. Cette élection dépasse toutes les espérances, dissipe toutes les craintes ; on appréhendait qu'aucun des candidats ne réunît la double condition imposée par la Constitution, et que l'Assemblée ne fût appelée à exercer sa périlleuse prérogative ; cinq millions et demi de suffrages écartent le danger : luttes dans la rue et récriminations à la tribune. Eh bien! aujourd'hui, que dit-on ? On reprend le refrain accoutumé, on dit : Il faut attendre les élections générales et l'Assemblée nouvelle. Et quand les élections générales auront eu lieu, et quand une Assemblée nouvelle aura été nommée, on dira : Celle-ci n'est qu'une Assemblée législative; il faut attendre qu'aux termes de Tart. 109 de la Constitution elle puisse émettre le vœu que vn. 30

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la Gonslitulion soit modifiée, et qu'une Assemblée de révision soit nommée. L'impuissance n'est ingénieuse et féconde que dans l'art de concevoir et d'enfanter des prétextes d'ajournements qui l'aident à s'abuser sur elle-même.

Les choses vont mal, cela est vrai, mais elles n'iront pas beaucoup mieux quand on aura changé de meules, si d'ici là le champ n'est pas ensemencé et si l'on n'a pas de grain à apporter au moulin; car il est temps qu'on se l'avoue, on se passerait plus facilement de meules que de grain, et de discours que d'idées.

On veut gouverner sans idées; autant vaudrait essayer de récolter sans semer : tel laboureur tel champ, tel gouvernement tel peuple.

Quelle différence entre ce que fut le peuple français sous Glovis et sous Childebert ; sous Chariemagne et sous Louis P""; sous Henri IV et sous Louis XIII; sous Louis XIV et sous Louis XV ; sous le Directoire et sous l'Empire !

Quel grand peuple encore nous pourrions redevenir si nous savions être par la paix ce que nous avons été par la guerre ! Les conquêtes de territoires ont des limites, et à quel prix ces conquêtes s'achètent-elles?— Au prix de batailles livrées, de sang répandu, de nationalités détruites. Les envahissements pacifiques n'ont pas de bornes; ils ne sont pas le gain illicite des jeux de la force et du hasard; ils sont les victoires légitimes du génie et du droit. Les peuples vaincus et conquis ainsi sont des peuples émancipés et dotés.

Par son industrie et son commerce, l'Angleterre s'est emparée de la suprématie des mers, véritable empire ; la France n'a qu'à produire un homme qui sache s'emparer de la suprématie des esprits, empire plus vaste encore que la suprématie maritime. L'Europe appartiendra à la nation qui' saura exercer l'initiative des idées justes et donner une protection efficace à toutes les prétentions fondées.

La France pourrait et devrait être cette nation!

Quand nous abordons la question de la retraite de l'Assemblée élue le 23 avril et convoquée le 4 mai 1848. nous l'a-

bordons, on le voit, sans illusions, comme sans passions. En effet, jusqu'à ce jour, nous nous sommes étroitement bornés à recueillir dans les journaux des départements la pensée des électeurs, afin de la faire parvenir et connaître à leurs représentants. Au lieu d'agir activement, du centre à la circonférence, nous avons agi passivement, de la circonférence au centre. Nous avons été un écho, nous n'avons pas voulu être une voix.

Pourquoi? —Nous allons le dire. C'est qu'à notre avis la retraite de l'Assemblée nationale est une question de sentiment, non une question de principe, une question de dignité, non une question de droit.

Le droit n'est pas douteux; l'Assemblée nationale est seule juge suprême de la valeur des motifs cjui peuvent l'engager, soit à prolonger son existence, soit à l'abréger. Son droit n'est limité que par son devoir, qui lui ordonne, dans toutes les circonstances graves, d'interroger scrupuleusement sa conscience et sa dignité.

Sa dignité, sa conscience, lui conseillent-elles de demeurer ou bien de se retirer, de fermer l'oreille aux protestations qui de toutes parts se multiplient, ou bien de se hâter de les faire taire ? Notre avis est que l'Assemblée, dans l'intérêt de son propre prestige, eût mieux fait de les devancer en votant sans retard la seule loi qui fût réellement nécessaire : la loi électorale, et en s'empressant de faire connaître l'époque prochaine assignée par elle-même à la fin de ses travaux et à l'expiration de son mandat. De notre part, ceci est plus qu'une opinion, c'est un sentiment que nous eussions déjà traduit par une démission, si nous en avions encore eu une à déposer sur la tribune. Mais en exprimant ce sentiment purement individuel, nous entendons formellement lui maintenir ce caractère, et nous abstenir de toute insistance qui pourrait le dénaturer et le faire dégénérer en une sorte d'agitation politique aboutissant à une contrainte morale. Ce que d'autres ont essayé, le 15 mai, par la pression de la force, nous ne voulons pas le tenter par la pression de la presse. Nous ne v'oulons pas imiter ce que

nous avons blâmé. Sans doute. l'Assemblée nationale, sous prétexte de lois organiques, peut abuser de son droit d'Assemblée constituante. Nous ne le nions pas: mais quel est le pouvoir qui ait été et qui soit exempt d'abus et d'erreur? En tous cas, l'abus ne serait pas de nature à donner des craintes sérieuses, car le -pouvoir exécutif ayant pour lui l'assentiment du pays, n'aurait qu'à s'abstenir strictement de présenter à l'Assemblée aucun projet de loi et de prendre aucune part à ses travaux. L'Assemblée, nous en sommes sûrs, ne tarderait pas alors à en finir avec ce qu'il lui a convenu d'appeler : les lois organiques. Mais est-il bien sûr que le gouvernement ait fermement le désir de se trouver en présence d'une Assemblée nouvelle, qu'il ne pourrait plus, celle-ci, rendre responsable des difficultés devant lesquelles il s'arrête? C'est un doute qui nous est venu. et. comme il nous est venu, nous l'exprimons.

11 janvier 1849.

La proposition Râteau, rejetée par le Comité de la justice, sera-t-elle votée par l'Assemblée nationale ? L'Assemblée s'empressera-t-elle de se dissoudre ou cherchera-t-elle les moyens de prolonger son existence? Les élections générales, enfin, auront-elles lieu en mars, en avril ou en mai 1849, un mois plutôt ou un mois plus tard ? — Telle est la grosse affaire qui occupe tous les journaux : mais . il faut leur rendre cette justice, pas un seul ne songe à poser prématurément les questions suivantes : — Si l'Assemblée constituante a été impuissante pour découvrir et trouver les moyens de mettre en équilibre les recettes et les dépenses de l'Etat, sur quoi se fonde-t-on pour espérer que l'Assemblée législative sera plus heureuse ou plus habile ? A l'exception de MM. Guizot et Duchâtel, quels sont les hommes éminents que le suffrage universel ait laissés à l'écart et qui ne fassent pas partie de l'Assemblée actuelle ? Quel est

l'obstacle qui ompèchc MM. Thiers, Passy et Foukl de produire à la tribune leurs idées, s'ils ont des idées qui doivent avoir pour effet de rendre au crédit public l'essor sans lequel le crédit est destiné h rester languissant et comprimé? — Ces idées ne seraient pas accueillies par la majorité de l'Assemblée. — Quïmporte! elles seraient connues par la majorité du pays; elles serviraient à l'éclairer avant les élections ; à lui montrer la supériorité, si elle existe en effet, des sommités du régime vaincu, sur les sommités du régime vainqueur ; elles serviraient surtout à donner confiance dans l'avenir à la France qui verrait qu'il lui reste encore des hommes expérimentés, des financiers éminents en état de la sauver.

Il est temps, grandement temps que nous sortions des illusions, des lieux-communs et des ajournements, si nous voulons échapper à la décadence qui commence à nous envelopper de toutes parts ; Décadence politique ; décadence industrielle ; décadence commerciale; décadence maritime; décadence littéraire. On peut dire de la France qu'elle a déjà toutes les extrémités froides , symptôme funeste et précurseur de la mort, symptôme qui annonce que l'heure de l'agonie a sonné.

Qu'on ne dise pas que les empires ne sauraient disparaître ! Que sont devenus Pempire romain et le royaume d'Egypte? Que sont devenues Carthage et Venise? Que sont aujourd'hui l'Espagne et la Hollande un moment si florissantes? L'univers, cependant, n'a pas diminué d'étendue, les territoires sont restés, les populations existent, mais les gouvernements sont tombés. Les gouvernements sont l'àme des peuples; aussitôt qu'elle s'éteint, les territoires qui étaient des empires ne sont plus' que des cimetières*; les nations qui étaient des corps ne sont plus que des ombres. Malheur à qui l'ignore ou qui l'oublie !

13 janvier 1849.

Apres ? — Tel était le nom de la sonde que l'empereur

470 iS49.

Napoléon excellait à joler dans la [)ensée au fond de laquelle il lui paraissait utile de descendre. Après ? — Tel était le mot qui lui servait à déconcerter les présomptueux et a confondre les impuissants. Après? — Telle est la question qu'à notre tour nous poserons à tous ceux que nous voyons, autour de nous, se bercer dans l'illusion que, pour hâter le retour de la stabilité politique, il n'y a qu'à hâter le départ de l'Assemblée nationale.

Assurément, quand nous nous exprimons ainsi, nous ne sommes pas suspects de partialité à l'égard de l'Assemblée constituante, issue du Gouvernement provisoire ; car nous n'avons aucune raison de désirer que l'Assemblée nationale prolonge son existence. Ce (jue nous souhaitons seulement, c'est que la France, déjà tant de fois abusée, ne se laisse pas encore une fois abuser par un espoir qui ne tarderait pas à être suivi d'une déception nouvelle.

Toute déception se traduit par une perte de temps ; toute perte de temps se traduit par une diminution de la fortune publique, par un amoindrissement de la puissance nationale.

Illusions et déceptions de la France lui coûtent depuis un an au moins deux milliards par mois. C'est assurément une assez belle liste civile payée au gouvernement improvisé le 24 février.

Admettons qu'au lieu d'avoir été prise seulement en considéiation, la proposition Râteau ait été votée; admettons que les élections générales, fixées au 4 mars, aient eu lieu; admettons plus encore, admettons que l'Assemblée législative ait vérifié ses pouvoirs. Après ?

— Le gouvernement aura la majorité.

— Eh bien ! ne l'a-t-il pas eue sur la question la plus délicate qu'il pût poser, sur la question de la dissolution de l'Assemblée nationale par elle-même ? — S'il l'a ralliée sur cette question hérissée de susceptibilités et de défiances, sur quelle question est-il fondé à craindre qu'elle lui-manque? La question n'est donc pas une question de majorité; la question n'est qu'une question d'ajournement; qu'un

DROIT ET FIN DK F/ASSKMBLEE CONSTinANTE. '(71

moyen de gagner du temps, c'esl-à-dire d'en perdre. Et cela est si vrai que l'aveu en est involontairement échappé aux lèvres impatientes de l'ancien président du conseil du 22 février 1836 et du l^"" mars 1840, de M. Thiers, interrompant par ces mots le remarqualile discours de M. Billault : a Vous avez Vinitiative! proposez des solutions ! ^)

La conviction profonde de M. Thiers, celle qui se laisse apercevoir sous la simphcité de toutes ses paroles, c'est que tous les efforts qu'on ferait pour chei"cher des solutions seront des efforts tentés en pure perte.

Alors, qu'importe telle Assemblée plutôt (|ue telle autre, s'il n'y a qu'à demeurer dans l'immobilité !

Est-ce que l'Assemblée actuelle s'oppose à ce que le ministère réduise les dépenses et les mette en équilibre avec les recettes?

Est-ce que l'Assemblée actuelle s'oppose à ce que le ministère ait un système politique droit, ferme, simple, digne, tel que celui qui fait la prospérité, la puissance et la grandeur américaine ?

Est-ce que l'Assemblée actuelle s'oppose à ce que le ministère déclare une guerre ouverte h tous les abus, à toutes les complications, h toutes les superfluités, à tous les contresens, à tous les anachronismes sous lesquels s'affaissent la centralisation administrative et l'autorité politique?

S'il en est ainsi et que cela ait échappé à notre attention, si le ministère a produit des idées utiles et présenté des réformes nécessaires, oh ! alors, le gouvernement a pleinement raison d'insister sur la dissolution de l'Assemblée actuelle et sur la nécessité d'élire une Assemblée nouvelle ; mais si celle-ci doit être encore un nouveau four chauffé sans qu'on ait du pain à y faire cuire, à quoi bon en appeler au pays pour lui préparer une déception de plus.

Vous le voulez, vous le désirez, soit ! Ayons donc le plus tôt possible des élections générales et une Assemblée nouvelle.

Après ?

17 janvier 1849.

II faut aller droit au lait.

Le véritable motif pour le(iuel ^Assemblée nationale, élue le 23 avril 1848 en vertu d'un décret du gouvernement improvisé le 24 février, est partagée en deux moitiés égales sur la question de la dissolution, le véritable motif, c'est que l'une des deux moitiés de l'Assemblée tremble pour l'existence de la République, tandis que l'autre moitié ne ressent pas la même crainte au même degré.

Telle est la vérité ; on peut la voiler, mais, si épais que soit le voile, il ne réussira jamais à tromper l'œil qui est exercé à découvrir l'arrière-pensée des partis.

Ces inquiétudes pour le maintien de la République sontelles sans fondement? — Ce n'est pas nous qui l'affirmons. car la bonne foi, on le sait, est l'une des deux pierres angulaires de notre polémique.

Oui, les représentants qui ont voté contre la prise en considération de la proposition Râteau n'ont pas tort de se persuader que Tesprit qui présidera aux élections de 1849 ne sera pas le même que celui sous lequel se sont faites les élections du 23 avril 1848. C'est laraison contre, maintenant passons à l'examen tle la raison pour.

Croient-ils qu'éloigner Tépoque à laquelle auront lieu la dissolution de l'Assemblée constituante et l'élection de l'Assemblée législative, soit un bon moyen d'affermir la République, de la faire entrer dans nos mœurs , dans nos idées, dans nos usages, dans nos lois ? S'ils le croyaient, ils s'abuseraient étrangement. Plus on retai'dera.sous quelque prétexte que ce soit, l'époque des élections générales, et plus on ébranlera l'édifice républicain ; les résistances ne feront que grandir et s'étendre.

Etrange méprise des partis et des hommes qui en sont les chefs !

MM. Cavaignac et Ledru-Rollin, qui auraient dû appuyer

DROIT ET FIN DE L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE. i73

la prise en considération de la proposilion Râteau, ont voté contre. MM. Thiers et Berryer, qui auraient dû la retarder, ont voté pour.

Tout retard dans la dissolution de l'Assemblée nationale est manifestement au profit de l'idée monarchique.

Cela est clair; cela est démontré par les faits mêmes qui se sont accomplis.

Croit-on que si les dernières élections générales eussent été faites le 20 mars, au lieu d'être faites le 23 avril 1848, elles n'eussent pas été empreintes d'un caractère révolutionnaire très différent et plus prononcé ?

Nul ne le niera; et qui pourrait le nier après les élections partielles qui ont eu successivement lieu en Juin et en septembre 1848?

Le» républicains de la veille, qui agissent, parlent et votent dans le but de prolonger l'existence de l'Assemblée nationale, sont dans le fait, et sans qu'ils s'en rendent compte assurément, ceux qui portent à la République les coups les plus nuisibles à son avenir.

Si nous en croyons notre correspondance et les renseignements qui nous parviennent des points les plus opposés, l'opinion et les intérêts que représentent MM. Thiers et Berryer sont partout en progrès très rapides, et le triomphe dans les élections générales prochaines en sera d'autant plus marqué et d'autant plus certain qu'il se sera fait plus longtemps attendre.

S'il en est ainsi, comment parviendra-t-on à engrener une Assemblée élue sous l'empire des sentiments les plus contraires au régime républicain, avec une présidence élective d'institution républicaine ?

Nous nous bornons à poser cette question de mécanique gouvernementale.

En écrivant les lignes qu'on vient de lire, notre seul but a été de convaincre les 396 représentants qui ont voté contre la prise en considération de la proposition Râteau, qu'ils avaient voté avec irréflexion, et qu'ils étaient les

ni 1S40.

plus intéressés à ce que I(>s élections générales se fissent sans retard.

18 janvier 1849.

Oui. en eiïet, a ce qui importe, c'est que chacun voie de- ^) vant soi un avenir dégagé d'incertitude (1).» Mais cette incertitude, croit-on qu'il suffise, pour l'écarter, pour la dissiper, dinsister sur la nécessité de hâter le départ de l'Assemblée nationale cl l'arrivée de l'Assemblée législative ?

La proposition de M. Râteau lût-elle adoptée telle qu'il l'a présentée, qu'elle aurait encoi'e pour résultat de prolonger l'incertitude jusqu'à la fin de mars 1849, c'est-à-dire pendant deux mois et demi, pendant soixante-quinze jours.

Or, en temps de révolution, les choses vont si vite et les souffrances sont si vives, qu'assurément dire que les mois équivalent à des années, ce n'est pas exagérer.

Deux mois et demi d'attente, d'ignorance, d'incertitude ! Qui peut prévoir d'ici là ce qui arrivera? Le ministère, quelque échec qu'il subisse à la tribune, est, dit-on, fermement décidé à ne se retirer devant aucun vote, et à a'ccomplir ce qu'il regarde comme son devoir, comme sa tâche : Les élections générales. De telles résolutions sont faciles à prendre ; elles ne sont pas aussi faciles à tenir, car il est un chapitre qui déconcerte souvent les dénouements les mieux combinés, c'est le chapitre des incidents imprévus. Et d'ailleurs, croit-on qu'à la fin de mars, après les vérifications de pouvoirs, les difficultés seront moindres? Qui entreprendrait de l'affirmer et de le soutenir? Elles seront différentes, mais seront-elles moindres? Nous en doutons. L'Assemblée législative de 1849, élue sous l'empire d'un esprit très différent de celui qui a conçu la Constitution de 1848. fera à l'égard de cette Constitution, cela est aisé à

ili Paroles de M. Passv, ministre des tinances.

DROIT ET FIN DE L'ASSEMBLEE CONSTITUAiNTE. iTo

prévoir, ce que lait aujourd'hui le cabinet du 20 décembre à l'égard de l'Assemblée nationale. L'Assemblée législative accusera la Constitution d'être la cause de son impuissance et l'obstacle principal au retour de la confiance, à la reprise du travail, à la résurrection du crédit. — Eh bien! l'Assemblée demandera la révision de la Constitution; n'est-ce pas son droit ? — Oui, mais à l'exercice de ce droit une restriction a été mise : ce n'est que dans la dernière année d'une législature que l'Assemblée peut émettre le vœu que la Constitution soit modifiée en tout ou en partie ; donc, aucune révision ne pourrait avoir lieu régulièrement avant 1852. Aux termes de la Constitution de 1848, toute révision entreprise avant le terme fixé ne pourrait s'effectuer que par la voie d'un coup d'État ou par la voie d'un appel à la nation, laquelle serait appelée à remettre en question tout ce qui a été décidé et institué depuis le 24 février. Or, croit-on que ce soient là d'efficaces moyens de mettre un terme à l'incertitude et de l'abréger? Telle est la question que nous posons à tous nos lecteurs doués d'un peu de prévoyance et de sagacité.

On fait fausse voie ! on nous mène à l'écueil, à l'abùne, aux coups d'État, aux révolutions; on nous y ramène toujours par cette même pente de la politique au jour le jour, politique funeste! politique condamnée par l'histoire de nos révolutions !

Quel est le moyen de ne pas heurter en marchant '? est-ce de regarder à ses pieds *? Non ; c'est de regarder devant soi à une certaine distance. Quel est le premier précepte à mettre en pratique pour ne pas écraser les passants quand on est à cheval,- pour ne pas verser quand on est en voiture, pour ne pas échouer à bord d'une barque ou d'un navire? C'est de se garder d'attendre que l'espace et le temps manquent pour éviter l'accident ou I ecueil. Qui ne regarde pas assez loin regarde trop tard; qui regarde trop tard n'échappe à aucun faux pas, à aucun obstacle, à aucun péril. En politique, ce n'est pas sur le jour qu'il faut avoir l'œil ouvert, c'est sur le lendemain.

S7fi 1849.

Nous faudra-l~il donc toujours vainement répéter, sous tous les régimes et sous tous les ministères, cette banalité contre laquelle s'indigne la fierté de notre plume ?

Ne voir, dans tout ce qui nous menace, que le remplacement de l'Assemblée actuelle par une autre Assemblée, c'est ne rien voir; c'est donner aux événements, aux incidents, aux difficultés, aux complications, le temps de nous surprendre ; c'est épaissir au-dessus de nos têtes le nuage déjà si obscur de l'incertitude.

— Que faire ?

— Ne pas s'exagérer Timportance de l'obstacle provenant de la présence de l'Assemblée nationale; ne pas s'y arrêter oisivement ; lever résolument les yeux devant soi et regarder quels sont les deux dangers sérieux qui nous menacent.

Ces deux dangers sont :

Premièrement , l'absence d'une politique extérieure nettement définie, fermement adoptée, hautement proclamée, qui règle nos rapports avec l'Europe ;

Deuxièmement, l'exagération toujours croissante de nos dépenses sans proportion avec le chiffre de nos recettes et le poids de nos impôts.

Qui empêche le ministèi'e, en dehors de son sein, d'avoir une politique extérieure qui cesse d'être flottante? qui l'empêche de se mettre résolument à l'œuvre pour combler le déficit qui existe entre nos recettes et nos dépenses, déficit qui tend constamment à s'élargir?

Que le ministère ait une politique extérieure qui dégage la France partout où elle a été inconsidérément engagée, qu'il entre résolument, largement dans la voie des économies, et l'incertitude qui s'oppose à la reprise du travail, au retour de la confiance, à l'essor du crédit, ne tardera pas à se dissiper.

Plus d'intervention nous aucune forme, plus de déficit sous aucun prétexte ; — telles sont les deux déclarations que nous voudrions lui voir apporter à la tribune, solennellement et en termes qui provoquassent un débat approfondi.

un débat qui obligeât tous les partis à venir exposer chacun la fin et surtout les moyens de sa politique.

Si nous ne nous hâtons pas de proclamer hautement la politique de non-intervention, le déficit de nos finances continuera d'exercer sur le crédit privé une compression funeste.

Là est le mal ; il ne faut pas le chercher ailleurs que dans l'absence de toute direction, de tout principe qui détermine les rapports extérieurs de la France avec l'Europe.

a Faites-moi une bonne politique, et je vous ferai de » bonnes finances, « disait en 1831 M. le baron Louis, alors ministre des finances.

Jamais ce mot ne fut plus vrai qu'aujourd'hui.

11 importe donc que le ministère s'explique; il faut que la France sache où il la mène.

Est-ce à la guerre? Est-ce à la banqueroute ? Est-ce enfin à une révolution nouvelle ? Il faut que la France sache quels sont les moyens que le ministère possède de faire prévaloir ses vues à l'extérieur et de rétablir l'équilibre entre nos charges et nos revenus.

Plus d'ajournement, plus d'incertitude !

L'incertitude ne saurait subsister pendant trois mois encore sans donner naissance aux plus graves péripéties.

19 janvier 1849.

Parce que nous avons dit que tout retard dans la dissolution de l'Assemblée nationale serait au profit de l'idée monarchique, et parce que M. Thiers demande la dissolution immédiate, on a tiré cette conséquence forcée que nous considérions M. Thiers comme k le premier républicain de » France. »

Non, assurément, il n'est pas entré dans notre pensée de faire de M. Thiers « le premier républicain de France, » car nous savons pertinemment que du jour où il a dû renoncer, faute d'aucune chance, à la prétention d'être élu pré-

sident de la République, il n'a plus eu qu'une idée, celle de devenir le président du conseil de régence ; mais le chemin qu'on prend pour arriver au but qu'on se propose est-il toujours celui qui vous y mène ? N'arrive-t-il jamais que ce soit, au contraire, celui qui vous en éloigne? Lorsque le roi Charles X a fait paraître dans le Moniteur ses ordonnances de juillet 1830, il croyait affermir la royauté : il l'ébranlait! Lorsqu'à son tour le roi Louis-Philippe oubliant, en 1848, les mots d'une lettre en date du 28 juillet 1804. écrite par lui-même, alors duc d'Orléans, à M. Tévèque de Landsdaff : « Le moyen de rendre les révolutions plus rares. » ce serait de rendre les réformes plus faciles . >' assurément, il ne pensait pas qu'il diit fournir un mémorable exemple de plus à la vérité de ses propres paroles: il ne pensait pas que de cet oubli dussent sortir la chute du trône et l'avènement de la Répul)lique! Lorsque les républicains les plus ardents du gouvernement provisoire insistaient, contrairement à l'opinion de M. de Lamartine, pour que les élections générales eussent lieu le plus tard possible, ils ne soupçonnaient pas, non plus, qu'ils fussent en réalité moins répubhcains que leur illustre contradicteur. Cependant, c'était la vérité, et les faits Pont prouvé. Peut-on les nier?

Peut-on nier que M. Thiers.qui, en avril ISiS, n'avait pas réussi à se faire élire même par son département natal, par le département des Bouches-du-Rhône, n'ait été, moins de deux mois après, en juin ^S48, élu quatre fois, à Paris, à Bordeaux, à Rouen et à Alençon? Nous avons donc eu raison de dire que si le scrutin, au lieu de s'ouvrir en avril, s'était ouvert en mars, un mois plus tôt, les élections eussent été infiniment plus révolutionnaires, et que si, au contraire, au lieu de s'être faites en avril, elles se fussent faites deux mois plus tard, en juin, peut-être l'Assemblée nationale eût-elle rendu un décret très diffèrent de celui du 8 mai, par lequel elle a déclaré que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie !

Cela est si évident que nous nous étonnons que les républicains de la veille, instruits par l'expérience successive et

DROIT ET FliN DE L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE. 479

comparée d'avril, de juin et de septembre 1848, ne se soient pas dit tout de suite que ce qui pouvait arriver de plus propice à l'idée républicaine, c'était que des élections générales eussent lieu aussitôt que possible après le scrutin du 10 décembre. Mais la passion, l'intérêt, l'incident du moment égarent tous les hommes de parti, et presque toujours ce qui est accessoire l'emporte à leurs yeux sur ce qui est principal. C'est ce qui est arrivé.

Retarder l'heure de la défaite, voilà ce qu'ont uniquement vu MM. Cavaignac, Ledru-Rollin et leurs amis. Avancer l'heure de la victoire, voilà ce qu'ont exclusivement vu MM. Thiers, Berryer et leurs phalanges. Les premiers ne se sont pas demandé si avancer l'heure de la défaite ce n'était pas le moyen de rendre la défaite moins décisive et moins certaine ; les seconds ne se sont pas demandé si retarder l'heure de la victoire ce n'était pas le moyen de rendre la victoire plus complète et plus assurée. Les hommes politiques sont infiniment plus irréfléchis et plus superficiels ' qu'on ne se l'imagine. Rarement ils plongent au fond des situations et des questions. On s'en aperçoit bien ; on s'en aperçoit trop !

I Quoi qu'on en dise, nous persistons donc à penser et à maintenir que si le scrutin s'ouvre en avril au lieu de s'ouvrir en mars, ou en juin au lieu de s'ouvrir en avril, des résultats absolument identiques à ceux qui se sont produits l'année dernière aux mêmes époques se reproduiront cettje année.

Aussi sommes-nous pleinement d'avis que le président de la République a personnellement le plus grand intérêt à ce que les élections générales aient lieu le plus tôt possible ; mais, pour arriver à ce but, lui-même a-t-il pris le chemin le plus court? a-t-il eu raison de choisir un cabinet qui a vivement blessé les susceptibilités de l'Assemblée nationale, au lieu de s'adresser à ses sympathies républicaines, au lieu de les faire vibrer, au lieu de s'appliquer à lui faire comprendre la nécessité de sa prompte dissolution, la nécessité des élections générales ayant lieu sans

retard, dans V intérêt de raffermissement de la République?

Peut-être nous abusons-nous, mais nous pensons qu'il eût été facile, le 21 décembre, le lendemain du jour où le président avait composé son cabinet, de faire comprendre à l'Assemblée un intérêt si manifeste, et d'obtenir qu'elle fixât, par acclamation, les élections générales au terme le plus rapproché. Que fallait-il pour voter d'urgence la loi électorale et la loi sur la responsabilité des dépositaires du pouvoir? — Une ou deux semaines au plus. Le pays eût su gré de cet empressement à l'Assemblée, et il en eût tenu compte à ses membres ; beaucoup, qui craignent maintenant de n'être pas réélus, eussent conservé la chance de l'être.

S'il y avait un moyen d'éviter des crises et des épreuves dont la crainte est au fond de tons les esprits, c'était celui-là.

[.a politique, en France, consiste généralement à dire et à faire servilement le contraire de ce qu'on entend dire et de ce qu'on voit faire à ses adversaires. S'ils vont à gauche, on va à droite; s'ils vont à droite, on va à gauche. On ne prend pas la peine de réfléchir. C'est ainsi que s'explique comment MM. Cavaignac et Ledru-Rollin ont voté, sur la question de dissolution de l'Assemblée, en sens opposé de MM. Berryer et Thiers. La méprise des seconds a eu pour cause la méprise des premiers.

En résumé, le plus tôt que puissent a\oir lieu maintenant les élections générales, c'est à la tîn de mars 18i8: c'est dans deux mois et demi.

Eh bien ! faut-il dire toute notre pensée ? Nous ne croyons pas qu'un ministère que la violence de son désaccord avec l'Assemblée a frappé de paralysie puisse vivre soixantequinze jours dans des circonstances aussi graves que celles où nous sommes, et qui chaque jour s'aggravent. Le vole du 10 décembre, le vote des cinq millions et demi de voix lui avait donné une immense force ; s'il n'a pu l'utiliser, maintenant qu'il l'a laissée perdre en grande partie, que fera-t-il, que pourra-l-il faire ?

C'est la questiuii qui nous arrive île toutes parts ; mais comme nous ne sommes pas ciiargés d'y répondre, nous nous en tiendrons aux lignes par lesquelles nous croyons avoir pleinement démontré que si la vérité revêt souvent l'apparence d'un paradoxe, ce n'est pas notre faute, mais celle de l'erreur, qui n'a besoin que de se faire vulgaire pour qu'à Tenvi tout le monde raccucille comme si elle était la vérité.

0 Vulgarité ! C'est elle qui perd la France, c'est elle qui la fait verser dans l'ornière pix>fonde de toutes les idées fausses.

11 février 1H49.

C'est un l'ait : l'Assemblée nationale, sur laquelle s'étaient reportées, en avril 1848, toutes les espérances de la France, l'Assemblée nationale a perdu son prestige et sa popularité.

Elle peut encore les reconquérir. — Comment? — En imposant impérieusement silence à toutes les petites dissensions intestines, afin de s'occuper exclusivement de toutes les questions dont il importerait de ne pas différer l'ajournement. Du décompte qui a été fait par plusieurs journaux, il résulte que l'Assemblée nationale a encore devant elle soixante-quinze à quatre-vingts jours d'existence ; si ce temps était bien employé, ce serait énorme tout ce qu'on pourrait faire ! Si l'Assemblée nationale était présidée par un de ces hommes fermes qui ne s'égarent pas dans les détours de l'intrigue, qui vont droit au but, voici ce qu'elle ferait :

Pas plus tard que demain, elle se rendrait compte du degré d'avancement de tous les travaux de ses commissions :

Elle stimulerait, elle presserait les commissions:

Elle déciderait qu'au lieu d'entrer en séance à une heure, elle n'y entrerail qu'à trois heures, afin de donner aux commissions plus de temps pour se réunir et achever leurs rapports:

vu. 81

Elle se garderait de toutes ces discussions minutieuses, article par article, qui ne servent le plus souvent qu'à défaire à la trihune ce qu"ont fait labjrieusemenl les commissions dans Tintérieiir des bureaux ;

Elle s'attacherait mcins aux détails et plus à rensenible des lois: elle discuterait peu et volerait btaucoup ; de la sorte, l'Assemblée nationale en se séparant ne laisserait après elle aucun arriéré législatif.

Avec de l'ordre dans le règlement de ses travaux et de la vigueur dans la conduite de ses débals, quatre-vingts jours suffiraient, et au-delà, à l'A.ssemblée nationale, pour voter toutes les Lis dites organiques, résoudre les questions les plus imporlantes, asseoir la pJi.ique de la France sur ses véritables bases, et déterminer comment il serait possible de rétablir l'équilibre entre le budget des dépenses cl le budget des recettes.

Mais, pour cela, il ne faudrait pas perdre un temps précieux en mesquines intrigues, en rivalités puériles, en débats cireux, en inlerpellali jns tardives ; il faudrait ce mettre sérieusement à l'œuvre, compter les minutes et employer les heures, et ne pas se disperser pour aller s'occuper de sa réélec'.ijn. La meilleure manière de l'assurer, ce serait de relever l'Assemblée nationale dans l'opmi ,n publique.

Aiaisce que nous indiquons, on se gardera bien de le faire, car ce serait sortir de cette ornière profonde creusée de;:uis trente années par la par^.le stéiile.

La moilié de la journée, on l'emploie à délibérer en cr-nseil ; l'autre mi lié de la journée, on la passe à discuter à la tribune, et l'on s'étcnne que l'administralijn en France ne fas£e aucun prcgrès, que les plus petites réformes rencontrent d'invincibles résistances I

Vin.

15 fcvrier 1849.

L'Assemblée nationale élue le 23 avril 1848 n'a plus qu'une existence dont toutes les heures sont comptées et dont le

terme est incxoriiblemenl marqué à la fin du moisd'avril 1849. Ceux qui pensaient et ceux qui disaient que cette Assemblée était l'obstacle qui empêchait le pouvoir ébranlé de se railermir doivent être satisfaits. Us n'ont plus à craindre qu'elle veuille se perpétuer. Rienlôt l'Assemblée constituante aura fuit place h l'Assemblée législative.

Ou nous ne savons plus distinguer les événements dans le Ijintain, épeler dans l'avenir, ou, sous le règne d'une autre Assemblée, les difficultés ne feront que changer de nature. Nous dautons fjrt qu'elles soient moins graves.

En nous exprimant ainsi, notre but n'est pas d'empêcher la c ,nfiancc de renaître; notre but, c'est de mettre la France en garde contre une nouvelle déception.

Toutes les fjij que les élections générales ont eu lieu, on s'est toujours bercé dans l'espoir que ces élections allaient améliorer la Eiluatijn, et toujours le résultat matériel a trompé l'attente publique. Plus la majorité revenait forte et plus le pouvoir était faible, plus la majorité se montrait compacte et plus le pouvoir paraissait indécis. C'est là un fait qui est attesté par les élections générales de ISiG et par les voles parlementaires de J847. Ce fait, on peut le commenter, mais on ne peut pas le contester.

Nul doute que la majoi ilé qui l'a emporté pour la trcisième f Ji, dans le rejet de l'amendement Senard et dans le vote de l'amendement Lanjuinais, ne revienne considérablement grossie. Même les moins obscurs, même ceux qui passent peur les plus modérés parmi les républicains de la veille, ont très peu de chances d'être réélus. La majorité sera d me imposante, onsidérable, immense; mais toute majjri'é législative ne vaut que ce qu'on sait en tirer. Par elle-même, elle n'est rien. C'est un moteur, et, comme à tout moteur, il lui faut un mécanisme à mettre en mouvement au g,"é d'une volonté supérieure. La majorité, en l'aura ; mais qu'en fera-t-on? C'est là toujours l'éternelle question : — Que fera-t-on de la majorité?

Pendant dix-huit années, tous les ministères qui se sont succédé ont eu la majorité. Qu'en ont-ils fait ? A la réforme

de quels abus a-t-clle servi ? Quelles économies a-t-elle imposées? Quelles fautes a-t-elle empêchées? Quelles institutions a-t-elle affermies? Quelles idées a-t-elle fait prévaloir? De quel progrès a-t-elle pris l'initiative?

11 ne suffit donc pas que les électeurs se disent : Les élections seront bonnes; dès aujourd'hui, il importe qu'ils se préparent à donner un sens à ces mots : — Les élections seront excellentes.

En Angleterre, les élections générales se font toujours sous l'empire de deux idées ou de deux intérêts étroitement aux prises.

Eh bien ! l'idée qui présidera, en France, aux prochaines élections générales, ce sera celle-ci hautement avouée : Exclusion systématique des républicains de la veille!

Cette exclusion pourra bien être l'exercice de légitimes représailles et le châtiment de criminelles présomptions : mais le triomphe d'une rancune, si fondée qu'elle puisse être, n'est pas le triomphe d'une idée. Exclure n'est pas une difficulté : ce qui est une difficulté, c'est choisir.

Qui les électeurs choisiront-ils?

Les dépenses de la France excèdent ses recettes et énervent ses facultés. Comment réduira-t-on ses dépenses? Gomment rétablira-t-on Téquilibre entre les deux budgets? 11 ne faut pas s'abuser; alors même que la majorité ne compterait dans ses rangs aucun républicain de la veille, la difficulté de proportionner les charges de la France à ses revenus n'en subsisterait pas moins. Comment échapper a l'impérieuse alternative, ou d'augmenter l'impôt, ou de recourir à l'emprunt ?

Augmenter Pimpôt ! — Lequel ?

Recourir à l'emprunt ? — A quel taux?

11 ne faut donc pas se laisser égarer par des illusions funestes, et croire que la dissolution de l'Assemblée constituante fera faire un grand pas à l'amélioration de notre situation.

Assez longtemps la France a payé son tribut à la superfciitution des majorités parlementaires: assez longtemps la

France s'est laissée abuser par l'éclat des discours et le vague des programmes; il faut aujourd'hui des actes et non plus des paroles. Il faut aller au fond des choses. Il faut savoir exactement ce qu'on peut et ce qu'on veut. Il faut que la France ait une politique hautement avouée, qui entre profondément dans nos idées, dans nos mœurs et qui domine les rivalités des partis. S'il n'en est pas ainsi, si la France continue de flotter au gré des incidents, de naviguer sans gouvernail et sans boussole, il en sera de l'Assemblée législative comme il en a été de l'Assemblée constituante.

W janvier*l849.

— Vous ôles donc pour la liberté du droit de réunioa?

— Oui.

— Pourquoi?

— Parce que toutes les lois que Ton essaiera de faire contre les clubs n'aboutiront qu'à donner Téveil aux sociétés secrètes, et qu'à plonger le pouvoir dans un sommeil dangereux. Le plus grand péril n'est jiimais celui qu'on regarde; c'est toujours celui qu'on ne voit pas. En Angleterre et en Belgique, il n'y a pas de sociétés secrètes. Pourquoi? C'est que là où tout le monde peut se réunir librement, personne n'est tenté de s'associer clandestinement.

En Allemagne et en France, au contraire, les sociétés secrètes trouvent d'autant plus de facilité à s'y recruter que le droit de réunion y est plus fortement comprimé. On croit que ce qui nous perd c'est l'excès de la liberté ; non, ce qui nous perd, c'est la peur de la liberté. Le plus rude coup qu'on ait porté aux schismes religieux, fut le jour où la persécution et le martyre ont été abolis; le plus rude coup qu'on portera aux clubs, sera le jour où l'on n'y fera plus

aucune nltenlion. Moins d'une année de pleine liberté suf- (irn pour que personne n'y songe plus.

Mais, enlendons-nous. Celte pleine liberté, il faut bien choisir son moment pour l'accorder; car autant il serait imprudent de l'abandjnner ii elle-même quand le pouvoir est entre des mains faibles, autant au contraire il est d'une haute prévoyance de lui laisser épuiser sa fougue quand le pouvoir-est vigDureusement constitué, afin qu'elle ait eu le temps de se modérer avant le retour des jours difficiles à passer. Il est une faute dans laquelle les Français retombent toujours : c'est la faute qui consiste h fermer les écluses de la liberté dès que l'autorité est victorieuse, et h les lAcher toutes h la fois dès que l'autorité est vaincue. De Iji des submersions et des dés.istres sans nombre qu'on eût évités en tenant une conduite différente, en se servant du pouvoir cjmme moyen d'initiation à la liberté.

La liberté est aux révoluli jns ce que l'eau est au feu : un peu d'eau l'irrite, beaucoup d'eau l'éteint.

On dit l'excèj de la liberfé : c'est une expression qui n'est pas juste: on devrait dire Tinhabitude de la liberté.

I.'inhabilude de la liberté prcduit sur les peuples le même effet que produit sur les individus l'inhabilude de certaines boissons fermentées. Elle prcduit l'ivresse. Le moyen de prévenir' cette ivresse, c'est d'accoutumer les peuples ii boire h la coupe de la liberté. Là où la liberté est entière, comme en Angleterre et aux Éiats-Unis, les accès d'ivresse n'y sont plus h craindre. Pourquoi donc, en France, y sontils si redoutables? Demandez ii celui qui n'a jamais porté à ses lèvres \\n verre de vin pourquoi il chancelle, tandis que celui qui a l'habitude de vider sa bouteille n'en a que plus de vigueur lorsqu'il reprend sa tûche.

Il est deux partis en présence :

Le parti qui veut des révolutions pouravoir la liberté ;

Le parti qui veut la liberté pour n'avoir plus de révolutions.

C'est à ce dernier parti que nous apparlcùons.

C'est dans la liaine des révolutions que nous puisons surtout notre amour de la liberté.

C'est par opposition au droit d'insurrection que nous sommes favoral)les à la liberté de réunion.

Fermer les clubs, comme on se propose de le faire pour donner satisfaction à des terreurs irréfléchies, c'est encourager les sociétés secrètes ; c'est fournir un prétexte et un aliment aune révolution nouvelle.

Le passé est là pour l'attester! Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir rapidement l'histoire contemporaine.

C'est dans le silence des clubs que s'est formée, sous la Restauration, la redoutable Société secrète des chai^bonniers.

Lisez V Histoire de Dix ans :

t Le 1" mai 1821, trois jeunes gens, MM. Bazard, Flottard et Bûchez, 66 trouvaient assis devant une table ronde, rue Copeau. Ce fut des méditations de ces trois hommes inconnus, et dans ce quartier, un dos plus pauvres delà capitale, que naquit cette charlionnerie qui, quelque* moi» après, embrasait toute la France...

» 11 fut convenu qu'autour d'une association -mère, appelée la liautf rente, on formerait, sous le nom de ventes ceulmtes, d'autres associations au-dessous desquelles agiraient des ventes parlicuUères. On fixa le nombre dés inembres à vingt par association, pour échapper au code pénal. La haute rente fut originairement composée des sept fondateurs de la char bonnerie : Bazard, Flottard, Bûchez, Dugiers, Carriol, Joubert et Limpcrani.

a Pour former les ventes cenlralef, on adopta le mode suivant : deux membres de la liante vente s'adjoignaient un tiers, sans lui faire confidence de leur qualité, et ils le nommaient présiditnt de la vente future, eu y prenant eux-mêmes, l'un le titre de député, l'autre celui de censeur. La mission du député étant de correspondre avec l'association supérieure, et celle du censeur de contrôler la marche de l'association secondaire, la haute vente devenait par ce moyen comme le cerveau de chacune des ventes qu'elle créait, tout en restant, vis-à-vis d'elles, maîtresse de son secret et de ses actes...

» 11 fut interdit à tout charbonnier appartenant à une vente de chercher à s'introduire dans une autre. Cette interdiction était sanctionnée parla peine de mort.

>i .... Les devoirs du charbonnier étaient d'avoir un fusil et cinquante cartouches, d'être prêt à se dévouer, d'obéir aveuglément aux onlres d» chefs inconnus.'

DROIT DE RÉUMON : èOfilÉTÉS SECRÈTES. 489:

n Ainsi constituée, In cliavLoiinerie s'étendit en fort peu de temps dans, tous les quartiers de la capitale. Elle envahit toutes les écoles. Je ne sais, quel feu pénétrant circula dans les veines de la jeunesse. Chacun gardak le secret, chacun se montrait dévoué. Les membres de chaque vente se reconnaissaient à des signes particuliers, et on passait des revues mystérieuses. Des inspecteurs furent chargés, dans plusieurs ventes, de veiller hcsqne nul ne se dispensât d'avoir des cartouches et un fusil. Les affiliée s'exerçaient dans leurs demeures au maniement des armes ; plus d'une fois on fit l'exercice sur un parquet recouvert de paille. « et pendant

)■ QUE Cï;TTE SINGCLIÈRE CONSPIRATION S'ÉTENDAIT, PPvOTÉGÉE PAR » UNE DISCRÉTION SANS EXEMPLE, ET NOUAIT AUTOUR DE LA SOCIETE » MILLE INVISIBLES LIENS , LE GOUVERNEMENT s'eNDORMAIT DANS » L'OMBKE. »

[Histoire de D/'j fui.s, tome I, p. 91 et suivantes.)

Sous le gouverneinenî de 183i), les mesures compressives n'ont d'autres résultats que de provoquer la formation des sociétés secrètes.

C'est encore M. Louis Blanc qui va parler :

« De toutes les sociétés populaires, la plus active sans contredit, et la plus importante, était celle des Amis du peuple. Société hardie, bruyante, que composaient tous ces héroïques jeunes gens qui avaient guidé, en juillet, les coups du peuple, et à laquelle il fut donné de faire revivre un instant les traditions du club des Jacobins. Dans les premiers mois de la révolution de juillet, les séances de la Société des Amis du peuple avaient été publiques. Elles se tenaient au manège Pellier, dans une vaste salle où la foule, toujours très nombi'euse, des auditeurs, n'était séparée des. membres de la société que par une mince balustrade. Là étaient accourus tout d'abord pour s'essayer à la vie publique, et ceux qu'emportait l'élan d'une conviction sincère, et ceux qui, impat'ents de tout rôle obscur, brûlaient d'agrandir le'.ir destinée.

» Là, au milieu de beaucoup d'accusations, de déclamations et de pro-pos frivoles, s'étaient produits des discours sérieux, des plaintes éloquen-' tes, et quelquefois des projets d'une savante audace. ilM. Guizot, de Broglie, en ce temps-là, siégeaient encore dans le ministère, à côté de MM- I.affitte et Dupont (de l'Eurej. Les doctrinaires prennent soudain l'alarme. M. Guixot propose contre les sociétés populaires des mesures de rigueur.... Il y avait donc longtemps que la Société des Amis du peuplé n'existait plus comme assemblée publique, lorsque Casimir Périer monta au pouvoir ; mais elle était bien loin d'aroir perdu son influence.

n Nous avons dit, dans im précédent chapitre, qu'elle avait armé à ses frais un bataillon et l'avait envoyé au secours de la Belgique. Fidèlement secondée par l'intelligence de Jî. Félix Avril, son secrétaire et membre du comité, la Société des Amis du peuple entretenait avec les départements des relations assidues, ralliait les combattants épars, soutenait les cou-

victions chancalantes et tenait sans cesse le gouvernement en échec par une série de vives publications. »

{Histoire de Dij ans,t.ll, p. 328 330.)

La persécution de la Sociéfé des Amis du peuple engendre la fameuse Société des Droits de l'Homme.

C'est M. Girod (de l'Ain] qui le déclare dans son rapport h la cour des pairs, sur le procès d'avril :

« En 1830, fies les premiers jours de la révolution..., une faction s'éleva qui voulait changer la forme du gouvernement et l'oriianisation sociale tJiit entière. Par des émeutes répHéos, les factieux préludèrent à la révolte, dont ils Oîèreut lever l'étendard dans les journées des 5 et 6 juin 1S32. Réprimés par le cournge et la fidélité de la garde nationale etda l'armée, ils ne tardèrent pas à se rallier pour renouveler leurs att.àquei contre noi institutions. A la Hu de cette année et dans le cours de l'annés suivante, des associations, dirigées par des comités centraux établis à Paris en sociétés secWtJ-, fc f)rniè.('nt et établirent bientôt leur action partout oh elles trouvèrent des prosélytes. Elles devaient courrir la France comme d'un réseau, ain.-^'i que le dit le comité doi sections des Droits de l'Homme d'Angers. C'est ain-i que partout, sous des masques divers, formant autant d'États dans l'État, ruinant sourdement le corps politique, dont ils détouruai-'Ut les forces vitales, elles marchaient au but qu'elles voulaient atteindre. Ce but, qu'elles révélaient déjà dans leurs conimunicaii ns int'mîs dè> le mois d'avril 1833, elles ont osé le proclamer : c'était le ren\© semjnt du gouvernement établi et la constitution de la République Entre les associations répub'.iciiines, il eu est une qui bientôt

domina et dirigea toutes les autres, et que l'instruction a paniculièr-'nient signalée comme ayant, soit par des act'^s collectifs, soit par la cooi)ération inlividuelle de ses membres, pris la plus grande part aux faits que vous devez appréc'or : c'est la Soriélé des Droiti de PHcmme et du Cila\jen, nom qui avait autrefois distingué le club des Cordcliers. 11 est nécessaire quo nous appelions sur elle votre attention spéciale.

» La Société dos D.-oifs de rilammc paraît s'.'trc formée, à la fin de

1332, DES DÉ3K13 DK CELLE DES AMIS DU TEUFLE ET D'AUTKES ASSO- CI.VTIONS.

» Dissoute par arrêt do la cour d'assisos de Paris, la Société des Droits de l'Homme n'en subsista pas moins de fait, et ses sections continuèrent de se rassembler. >'

(Procès d'avril, rapport de M. Girod (de l'Ain';, p. 23 et suivantes.)

M. Mérilhou, dans son rapport h la cour des pairs sur rémeute des 12 et 13 mai 1839, n'est pas moins explicite que M. Girod (de l'Ain) :

« Vous avez vu, dans cette période de quatre années, depuis 1830 jus-

qu'il 1834, les factions anarcliiqnes emprunter toutes les formes, adopter tous les langngos, employer tous les genres de séduction pour recnUer des partisans et pour préparer des moyens d'attaque contre l'ordre que les pouvoirs publics avaient si laborieusement établi. Vous les avez vues dolibérai'.t d'abord ] re;-que publiquement sous le titre d'Amis du Peuple, puis 6E FONDRE EN SOCIÉTÉS SECi'.ÈTES variées ji.'ir leurs noms, leurs principes, leur composition, souvent agitées pnr l'ambition de ceux qui prétendaient les conduire, préludant à ranarchic générale par leurs dissensions intestines, mais à la fin à peu près réunies sous luie direction unique, absorbées ou entraînées par la grande société des Droits de l'Homme, et produisant la trop lamense insurrection d'avril lb34, qui ensanglantai In fols Paris, Lyon, Saint-Étienne. »

[Proôèsdu 12 mai, rapport de M. Mérillioii, p. 2.)

Après l'insurrcclion d'avril, la Société des Droits de VHommesc transforme en Société des Familles. C'est encore M. Mérilhou qui nous l'apprend :

a L'association a d'abrr 1 cxi.-té presque publiquement sous le nom do Société des Droits de l'Homme; dissoute en U'Si, elle EENaQCIT 1>E SES CENDRES sous le uom nouveau de Société des Familles, qui, à son tour, fut frappée [lar la loi en 1837. Au moment de l'insurrection du 12 mai, c'était la Société du Printemps ou drs Saiions, qui paraissait réunir dans son sein le plus grand nombre des révoltés.

» L'organisation de cette société a été exposée par le prévenu ynugvèt avec une grande netteté dans son interrogatoire du 8 de ce mois ^jnin\ subi devant M. le chancelier; il a déclaré que la plus petite, subdivi?jon se compose de ^ix hommes et d'un chef: cette subdivision forme une Semaine, et le chef s'ai)pclle un Dimanche. Quatre Semaines réunies composent un .Vus et présentent \ingt-huit hommes et vingt-neuf avec le chef, qui s'appelle un Juillet; trois .Vois forment ui;e Sawon. qui est commandée par un chef qu'on appelle Printemps ; er.fîn, qtuUre Saisons formerit une ylHfjeV, commandée par un chef qui s'appelle ^je)i< récolutionnuire.

» S'iuguès a déclaré également que, d'après le nombre' des chefs qu'il a vus, il n'y avait pas plus de trois années; que Barbis. Blavqir, Martin Bernard, étaient ch-fs au même titre; il a .ijouté que la Société dts Saitons a succédé à celle des Familles. »

{Procis du 12 mai, rapport de M. Mérilhou, p. 56.)

La dissolution de la Société des Familles et des Saisons n'a d'autre eflet que de provoquer la formation de la Société des Travailleurs égalitaires , d'où sortent Darmès et 31arlin, dit Albert, membre du gouvernement provisoire :

9 Uue grande association communiste s'était forince et avait adopté,

sauf quelques changements de dénomination, l'organisation de la société des Saisons, qu'elle kemplaçait : ainsi les divisions, qui s'appelaient précédemment Semaines, Mois, Prinlemp'^, etc., avaient reçu les noms de M-éliers, Ateliers, Fabriques, etc. Cette association (qui avait pris le nom de Société des Travailleurs égalitaires) se partageait en plusieurs fractions distinctes, qui toutes avaient le même but et ne différaient guère entre, elles que parle plus ou moins d'impatience d'arriver à ce but, te plus ou moins de violence à employer pour l'atteindre. »

( Procès Darmès, rapjmrt de M. fiirod (de l'Ain), p. 62.'

S'il pouvait encore rester quelques doutes dans l'esprit du lecteur sur le danger qu'il y a de provoquer, par des mesures compressives, la formation des sociétés secrètes, il n'y aurait qu'à lire les lignes suivantes du rapport de M. de Bastard sur le procès Quénisset ; c'est un dernier aveu qui vient compléter tous les autres témoignages :

« ... Elles étaient illicites, ces réunions (s'écrie M. dû Bastard en par- L-nit des clubs'; la loi les condamnait formellement; et cependant, il fallut, pour les dissiper, que l'autorité publique marchât sur elles à la tête de la garde nationale. Eh bien ! messieurs, malgré l'éclat audacieux da ces scèues de désordre si séditieuses, ON serait dans l'erreur si on

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