CROYAIT QUE LA FUT TOUT LE DANGER
» Déjà un petit nombre d'adeptes s'étaient secrètement réunis, et ceuxlà se chargeaient de diriger, par les voies les plus occultes, la touche qui, sans le savoir, obéissait à leurs inspirations. A la Société des Amis du Peuple, obligée de se dissoudre, parce qu'elle était trop manifestement contraire aux lois, succéda celle des Droits de V Homme, plus habilement combinée . .
» La Socic^e des Droits de l'Homme cessad'exister, mais d'autres SO- CIÉTÉS n'avaient pas tardé a se former, qui, par d'assez habiles modifications apportées à leurs règlements, essayèrent d'échapper aux prescriptions de la loi et a la surveillance du gouvernement. Pépin, l'un des complices de Fiesclii. fit connaître, à sa dernièi-e heure, l'existence du la Société des Familles, duns laquelle il avait déjà été initié, qui, par cou-, séquent, subsistait depuis plusieurs mois.
» les actes de cette société, plus obscurs et plus timidement conduits que ceux des précédentes, échappèrent pendant quelque temps aux recherches de l'autorité ; . . .
B II serait impossible de douter des rapports intimes qui existaient entre la société nouvelle et celles qui l'avaient [)récédéei à des dates plus ou moins anciennes. Obéissant toutes à la même impulsion, elles se son» constamment transmises, ces sociétés, le même esprit de haine contre ce qui existe, les mêmes projets de bouleversements révolutionnaires
» Toutefois, la Société dos Familles était décidéincnt trop connue, trop compromise ; et ceux qui en avaient la suprême direction jugèrent qu'il était temps de la dissoudre, mais pour la reformer sous un autie nom et avec des précautions qui la rendraient plus impénétrable à la suneillance de fautoriié. Cette nouvelle création eut lien sous le nom de Société des Saisons. Le mécanisme vous en est connu, et le rapporteur des procès des 12 et 13 mai 1839 ne vous a rien fait ignorer à cet égard; il a été dévoilé à vos yeux jusqu'aux moindres détails de cette ténébreuse organisation, qui a, vous le savez, porté ses fruits. Au milieu de la paix la plus profonde, les bandes sanguinaires sorties du sein de la Société des Saisons, et dirigées par Barbes, Dlanqui et Martin Bernard^ n'ont pas craint de porter le massacre et le deuil dans les rues de la capitale, et, avec un degré d"audace presque inouï, même dans l'bistoii-e des plus grands attentat>, se sont rués, en plein jour, sur leurs concitoyens inoffensifs et sur la société la plus civilisée du monde. . . .
)' La Société des Saisons avait aussi fait son temps : un jour trop puissant avait pénétré jusqu'au fond de ses repaires : il en fallait doî><: ixvENTER rKE KouvELLE, dout l'organisation ne se fit pas attendre, et on eut la Société des Travailleurs égalitaires. »
[Procès Quénisset. rapport de M. Bastard., p. 303 et suivantes.)
Après tant d'aveux aussi instructifs, après tant de faits aussi concluants, après une expérience si complète, que ceux qui ne sont pas de notre opinion fassent comme nous, qu'ils apportent, à l'appui de la leur, des raisons et des preuves qui motivent le projet de loi ayant pour objet d'interdire les clubs.
23 janvier 1849.
Avant le 24 février 1848, nous avions, non pas le dédain, mais le mépris de Tagitation politique, banquets et autres modes de manifestations, parce que nous pensions que l'agitation politique servait mal la cause des réformes véritablement utiles, et ne profitait qu'aux passions révolutionnaires. Tous nos écrits, de juillet 1847 à février 1848, sont là pour l'attester ! Depuis le 24 février, les faits qui se sont accomplis, les présomptions qui se sont trahies, les illusions qui se sont évanouies, les déceptions qui se sont accumulées, les erreurs qui se sont dévoilées, les misères qui se sont aggravées, nous ont donné trop pleinement raison.
N3U3 en pourrions triompher avec orgueil, nous le déplorons avec anxiélé.
N ïlre mépris pour l'agitation politique ne pouvait aller plus 1, in qu'il allait ; il est resté le même : aussi est-il assez étrange que ce soit nous qui paraissions prendre la défense du droit de réunijn contre le Constitutionnel et le Siècle, qui, après avoir encouragé les b;uiquets en 1848, croient en 1849 qu'il est plus prudent de fermer les clubs que de les user; ncais croyons, nous, qu'il serait plus prudent de les user que de les fermer, attendu qu'il ne sera pas possible de les fermer assez hermétiquement peur que le danger de les laisser entr'ouverls ne soit pas plus grand que le danger de les ouvrir entièrement.
Gjmment inlerdira-t-on les banquets?
Comment interdira-t-on les réuni jns électorales préparatoires ?
Nous nous souvenons encore de Tattrait si vif que donnait aux journaux, et même aux brochures, le régime de l'intermittence appliquée sous la Restauration à la liberté de la presse. Cette liberté disparaissait pendant l'intervalle des sessions, et reparaissait avec le retour des Chambres; ce régime vicieux ne faisait qu'accroître la force des journaux. Eh bien ! ce se:'ait un régimo analogue que l'on voudrait appliquera la liberté de réunion, car on ne peut songer, sans coup d'État, à la supprimer entièrement. L'article 8de la Constitution est formel; il est ainsi conçu :
« Art. B. Les citoyens ont le droit de i-'nssocicr, de s'assembler paisiblement et sans armes, de pétitionner, de manifester leurs pensées par la voie de la presse ou autrement.
» L exercice de ces droits n'a iiour limitas que les droits ou la liberté d'aiitrui et lu iécm-ité publique, o
Cet article est écrit dans la Constitution; ce n'est pas nous qui l'y avons inséré, et nous ne nous souvenons pas que ni M. Thiers m M. Odilon Barrot aient pris la parole pour le combattre avant le vote. Or, l'on raisonne absolument comme si cet article n'avait pas été voté, comme s'il n'existait pas dans la Constitution, c:.mme si MM. de Maleville,
Duvcrgier de Haurannc cl OJilon Barrot n'avaicMit pris aucune part aux banquets de 1847, qui ont élê, sinon la cause, du moins le prélude de la révolutian du 24 février. Sans doute, la Constituli )n de 1848 n'est pas irréprochable, mais telle qu'elle est, nous sommes profondément convaincus que s'il y a des difficultés à l'observer, il y aurait des périls à en sortir.
La question n'est donc pas de savoir si la liberté de réunion doit être reconnue, mais si eWejJeut être réglementée, et, alors, comment elle peut l'être.
Nous ne nions pas que la liberté n'ait ses périls ; mais il faut s'aguerrir à la liberté comme pendant des siècles on s'est exercé h la guerre.
Au seul mot de Liberté (renseignement, n'avons-nous pas vu, il y a deux années, M. Thiers trembler de tous ses membres et invoquer h la tribune une loi de proscription contre les corporations religieuses ? Que l'Université soit ce qu'elle doit être, disions-nous h cette époque, et les jésuites ne seront pas h craindre. Que le pouvoir administratif soit fort, scit vigilant, dirons-nous aujourd'hui, et les clubs ne seront pas à redouter.
M. Thiers et le Constitutionnel ne pensent plus et ne disent plus aujourd'hui ce qu'ils pensaient et disaient il y a deux ans sur l'envahissement des jésuites ; dans deux ans, M. Thiers et le ConstitiitionyiA, v.-aisemblablemenl, ne penseront plus et ne diront plus ce qu'ils pensent et ce qu'ils diicnt aujourd'hui sur l'empire exercé par les clubs.
Un peu de courage ! C'est encore, soyez-en sûrs, ce qu'il y a de plus efficace pour modérer et diriger les révolutions; un peu de courage, cela vaut mieux que beaucoup de répression.
C'était l'opinion de Washington, ainsi que cela est concta'-é par les deux lettres suivantes :
A HENRI LEE, Qouverneur dc la Virginie.
« Germantowii, le 26 août 179 i.
» ... Cependant il ne faut pas poursuivre les clubs, ce se- « rail le prompt moyen d'en augmenter les forces. »
A M. BURGHES BALLES.
a Philadelphie, 25 septembre 1794.
«... Mais j'espère et je crois que le mal fournira son pro- « pre remède, surtout quand on saura plus généralement » qu'à présent que la société démocratique de cette ville, » dont toutes les autres sociétés ont pris leur origine, fut » fondée par M. Genêt exprès pour semer la discorde et li établir une ligue entre le peuple et le gouvernement, » lorsqu'il a vu que ce dernier ne voulait pas se prêter aux » mesures d'hostilité dans lesquelles il désirait engager ce f> pays.
» WASHINGTOX. »
C'était aussi Topinion qu'exprimait en ces termes M. Nicholas, en 1794, dans la séance de la Chamitre des représentants américains :
« ... Pour moi, j'ai sur ces sociétés une opinion enlière- » ment indépendante de ma position de législateur. Je n'ai » jamais eu la moindre relation avec elles ni avec un indi- )) vidu qui. à ma connaissance, en fasse partie. Si je pou- » vais sortir de mon indifférence à leur égard, ce serait pour » leur vouer le plus profond mépris. Ce sont des avocats » qui déshonorent la cause dont ils se proclament les dé- » fenseurs, et si j'avais le pouvoir de le faire sans violer le » principe, je les supprimerais entièrement ; mais abstrac- » tiun faite de ces sentiments, que je puis avoir comme in- » dividu, je sens que comme législateur je ne puis me mê- » 1er de ces sociétés : laissez- les dépérir d'elles-mêmes. » Elles ne produisent aucune espèce de bien dans l'État ; « leurprofonde inutilité suffira pour les réduire à leur juste ') valeur... »
Le bureau d'un club, dit-on, est lélal-major d'une société secrète. Il n'y avait plus de clubs sous le gouvernement qui a fait à M. Thiers l'honneur de le choisir trois fois pour ministre ; cela a-l-il empêché les sociétés secrètes de se recruter et d'avoir un état-major? — Non; seulement ces sociétés secrètes étaient fondées à répondre : « Puis-
» qu'on nous a privées de la liberté de nous réunir publi- » quement, en nous privant d'un droit, on nous en a con- » féré un autre ; le moyen de nous enlever le droit de nous » réunir secrètement, c'est de nous laisser le droit de nous » réunir publiquement. »
Si vous laissez les clubs ouverts, si vous les laissez s'user, les sociétés secrètes n'auront plus de prétextes ; si vous fermez les clubs, les sociétés secrètes auront un motif; si vous ne portez aucune atteinte au droit de réunion publique, vous pourrez qualifier de crime toute affiliation à une société secrète ; si vous rendez illusoire le droit de réunion publique, c'est à peine si vous parviendrez à faire punir comme un délit l'affiliation à une société secrète. Ce sera l'étincelle d'un nouvel incendie révolutionnaire.
Telle est notre conviction profonde; et si nous ne sommes pas étonnés que le Constitutionnel ne la partage pas, nous sommes surpris que VÉvénement la combatte, parce que V Événement est un journal qui a défendu avec vigueur la liberté de la presse, et que tout ce qu'on dit contre la liberté de réunion, on peut le dire avec la même vérité contre la liberté de la presse. Après tout, qu'est-ce que la liberté de réunion? C'est la liberté de la pensée sous une autre forme. Quand tous les privilèges ont été détruits, nous ne comprendrions pas le privilège de la lettre moulée.
Que {'Événement se fasse l'écho du Constitutionnel et répète après lui que les clubs sont des fabriques de sociétés secrètes, c'est comme s'il disait que les imprimeries existantes donnent naissance aux imprimeries clandestines.
La répression est aux libertés politiques qu'elle stimule, ce que le sommeil est aux forces humaines qu'il répare. Voulez- vous que le sentiment de la liberté ne soit plus à craindre? hàtez-vous de profiler, pour le laisser s'émousser, des moments où l'autorité repose en des mains fermes et vigilantes.
C'est par le mépris qu'on anéantira les clubs ! Par l'interdiction plus ou moins absolue, on ne réussira qu'à leur donner l'attrait de la discussion défendue. Nos prétendus hom-