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mes d'État agissent toujours comme si le volcan révolutionnaire en était à sa dernière éruption.
Erreur profonde ! dangereuse imprévoyance!
On allait terminer une de ces conversations f?.milières qui succèdent souvent aux débats officiels, lorsque M. Michel de Bourges, qui n'avait fait qu'écouter jusque-là, prend la parole et dit :
— Vous ne ferez rien ! ^'ous ne voulez rien faire , vous conspirez contre le peuple.
On se récrie, on entoure le nouveau paysan du Danube, et au milieu du brouhaha, une voix de fausset demande la parole.
— Messieurs, dit M. Thiers, je sais à quoi M. Michel de Bourges veut faire allusion. C'est une idée fixe chez lui de me mêler à des conspirations. M. Michel de Bjurgesa beaucoup d'imagination, il rêve très agréablement; mais je proteste contre toute insinuation qui travestirait mon caractère et mes actes. Je n'ai jamais conspiré.
— Ah! je rêve, s'écrie M. Michel de Bourges. Eh bien ! puisque rêve il y a, je vais vous dire ce que j'ai rêvé. J'ai rêvé que nous étions à Aix tous deux, élèves en droit. Il y avait un concours sur Vauvenargues. M. Tiiiers avait fait un mémoire, je me trompe, il enavait fait deux par précaution, un mémoire rouge et un mémoire blanc, vu que l'Académie était divisée en deux camps. L'un des deux mémoires remporta le prix, je ne sais lequel, et le jour où il avait été couronné, j'ai rëcé que nous étions réunis, le soir, dans telle rue, à tel numéro, une quarantaine de camarades ; c'était une VENTE DE cARBOXARi, si la policc n'intervcnait pas ; si elle intervenait, c'était une réunion d'amis pour fêter le lauréat. La police n'intervint pas, elfai rêvé que nous jurâmes, M. Thiers et moi, haine à la monarchie, avec cette circonstance assez piquante : M. Thiers tenait le crucifix quand j'ai prêté
serment, etje tenais le même crucifix quand M. Thiers a juré haine h la monarcliic.
— Je n'ai pas juré liaine à la manarchie, j'ai juré haine à la branche aînée.
— Ah! c'eit votre idée fixe de vous ratlrapper à l'autre branche ! mais j'ai entendu h la monarchie.
— A la branche aînée.
— A la branche qui vous plaira ! s'écrie le rude conteur ; puis, enfonçant son chapeau sur les yeux, il quitte la sallcj
Faites djnc des bis contre le droit de discussion!
Supprimez donc la liberté de la presse I
Rétablissez donc la censure !
Voilà à quoi mène le régime répressif!
11 mène à faire de M. Thiers un carbonaro.
Les détails qui suivent sont extraits de l'Histoire de la Restauration, par M. A. de Vaulabelle :
« Le comte de Moiitricliard, clicvalier drt Saint-Louis et sous-préfet de Villeffanche, reçoit des instructions des autorités supérieures de Lyon, et fait immé.liatement arrêter, comme préoenu'i d'opiinons suspectes, tous les ofticiers en demi-solde ou en retraita de sa résidence ; ils étaient dixsept; seize recouvrent leur liberté, après un emprisonnement d'un mois ; le dernier, ayant vingt ans de service, demeure détenu à la suite de l'interrogatoire suivant : <, Vos noms et qualités ? — Velu, capitaine de cava- » lerie. — N avez-vous pas appelé votre cheval Cosaque? — Cela peut y être, mais je n'en ai nul souvenir. — Comment avez-vous pu donnera » votre clieval tin nom cher à tous les bons Français ? — Je l'avais acheté » d'un ofticier russe, et je l'avais appelé Cosaque, comme je l'aurais ap- » pelé Normand s'il eût été Normand. — Vous deviez cependant savoir » que c'était outrager un peuple au courage duquel la France doit en s partie le rétablissement de l'autorité légitime. »
» Le capitaine Velu, k cette observation, reste sans réponse; ou lui annonce qu'il sera traduit devant la cour prévôtale ; mais il tombe tout à coup dans un sombre abattement, et, atteint du mal des prisons, il succombe avant de comparaître devant cette juridiction. »
Un tel procès nous paraît aujourd'hui étrange, ridicule.
incroyable ; dans quelques années, le procès suivant ne le paraîtra pas moins :
« Le 5 mars 134!l, assignation a été donnée à MM. Fonviells, élève de l'école d'administration; Cœnrduroy, étudiiint en médecine, interne; Sabatier, étudiant en droit, ancien élève de l'École polytechnique.
» Ils sont prévenus :
» ]" D'ouverture d'un club ou réunion de citoyens (dit banquet mensuel des écoles), sans avoir fait la déclaration préalable prescrite par la loi;
» 2" De refus d'admettre les commissaires de police déléfçués pour assister à la séance dudit club, du l^'"" mars, ainsi qu'il a été constaté par procès- verbau.'i dudit jour, du commissaire de police de Vaugirard, délits prévus parles articles 2, 4, 9 et 16 du décret du 23 juillet 1848 (Loi des clubs). »
M. de Chateaubriand s'exprime en ces termes dans ses
MÉMOIRES d'outre-tombe :
« Les sociétés secrètes ont seules une longue portés, parce qu'elles procèdent par révolutions et non par conspirations ; elles visent à changer les doctrines, les idées et les mœurs avant de changer les hommes et les choses; leui's progrès sont lents, mais les résultats sont certains. La publicité de la pmsée détruira V influence des sociétés secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore émancipés. »
Quelle étrange chose ! Comment expliquer cet étroit accord qui existe entre l'auteur dt-s mémoires d'outre-tombe et le rédacteur en chef du journal la Presse sur les questions les plus graves, sur celles qui touchent au règne de la liberté et à l'avenir de la société ? M. de Girardin connaissait-il donc les MÉMOIRES d'outre-tombe avant la publication, ou seraient-ils retouchés et augmentés après la mort de l'auteur?
A ceux qui nous expriment cet étonnement, nous répondons :
Comment expliquez-vous qu'à cent lieues de distance, deux hommes n'ayant entre eux aucune communication, mais ayant l'un et l'autre à multiplier 2 par 2, arrivent ab-
lument à ce même résultat : — 4 ?
Rien de plus simple ; c'est de l'arithmétique.
A notre tour, nous disons :
Rien de plus simple ; c'est de la raison. La raison est aux faits ce que l'arithmétique est aux chiffres.
25 mars 1H49.
L'Assemblée nationale a consacré toute une semaine à la discussion du projet de loi ayant pour objet de réglementer les clubs.
Il n'est pas un seul point de cette discussion qui n'ait complètement donné raison à tout ce que nous avons dit sur l'impossibilité absolue de réglementer, d'une manière sérieuse, le droit de réunion.
Lorsque nous pressentions ces difficultés, on nous accusait de les exagérer. Aujourd'hui la lumière est faite dans les esprits, et ceux-là mêmes qui redoutent le plus la liberté pensent certainement comme nous, qu'il est plus facile de la tuer que de la mutiler, de la supprimer que de la restreindre.
Il n'y a donc plus l'ombre d'un doute sur l'impuissance radicale delà loi qui vient de sortir de cette longue et confuse discussion. La raison des législateurs, la science des jurisconsultes, l'expérience des hommes d"État ont échoué dans une tâche impossible. Tous les efforts n'ont abouti qu'à construire une Tour de Babel, et il a suffi d'un seul amendement et d'un rappel à l'esprit de la Constitution pour faire écrouler tout à coup cet édifice de contradictions, d'erreurs et de contresens.
Le jour viendra dans la vie du gouvernement actuel, comme il est venu sous la Restauration de 1815, comme il est venu sous la Monarchie de 1830, où ce gouvernement sera entraîné à lutter contre Topuiion. Alors, que fera-t-on pour empêcher les clubs? On les dénoncera au jury. Mais le jury, émanation fidèle de l'opinion, absoudra ceux que vous poursuivrez. Ce sera votre propre condamnation que vous provoquerez, ce sera votre perte que vous irez fatale-
ment chercher clans celte loi, où vous espérez un abri, à moins qu'après avoir supprimé le droit de réunion, vous ne supprimiez l'mstitution du jury, après l'institution du jury la liberté de la presse, après la liberté de la presse toute liberté, si innocente qu'elle soit, qui aura échappé au massacre.
Voilà où conduit ce système que nous avons combattu énergiquement, et que M. Odilon Barrot signalait, il y a dixhuit ans, comme la cause du malaise et de l'incertitude de la situation. Né de la peur, il ne peut aboutir qu'à l'impuissance, à la dégradation du pouvoir, à la prolongation de la crise révolutionnaire.
Les coups d'État ont échoué ; la force matérielle n'est apparue que pour révéler son impuissance finale ; tous les moyens de violence, de compression , de restriction sont usés. L'arbitraire n'a fait qu'irriter la révolution; la liberté seule est assez forte pour la vaincre.
L'arbitraire, c'est la révolution en permanence. A la permanence de la révolution opposons donc la permanence de la liberté !
28 janvier 1849.
La présentation de la loi qui interdit les clubs soulève une de ces questions toujours fatales de constitutionnalité douteuse. Aussi n'a-t-il pas dépendu de nous que cette loi ne fût point présentée; c'cstccque nous tenons à constater, et nous pouvons le constater hautement, car aucun banquet ne nous a jamais eu paur convive, aucun club ne nous a jamais compté au nombre de ses membres ou de ses auditeurs, aucun club ne nous a jamais vu aller mendier ses suffrages, afin d'obtenir la faveur d'être inscrit sur la liste de ses candidats à la représentation nationale, acheter ses applaudissements par des capitulations de conscience et des palinodies de langage, spectacle curieux que n'ont pas
DROIT DE RÉUNION : SOCIÉTÉS SECRÈTES. o03
hésité à donner, en avril, en juin et en septembre 1848, d'honorables représentants, qui sont aujourd'hui parmi les plus ardents à réclamer l'interdiction des clubs, nonobstant les termes de l'article 8 de la Constitution.
Nous croyons que le cabinet fait l'ausse voie, et nous nous en affligeons sincèrement, parce que nous eussions été heureux et fiers de voir les républicains du lendemain donner aux républicains de la veille l'exemple rétroactif du respect le plus scrupuleux pour l'esprit et la lettre de la Constitution, et de la confiance la plus entière dans les libertés les plus grandes. C'est ainsi qu'après l'élection du 10 décembre, qui a valu à L.-N. Bonaparte cinq millions et demi de voix, nous comprenions l'exercice du pouvoir et l'aff'ermissement de l'autorité.
Demander à la rigueur des lois le salut des gouvernements, c'est revenir toujours à l'abîme des révolutions par le chemin du passé ; c'est tourner étroitement dans l'éternel cercle du plagiat.
Ne nous dites pas qu'en parlant ainsi nous nous abusons, car nous vous répondrions, avec le témoignage des événements, que ce sont vos illusions qui sont condanuiées par l'expérience ! Ce que vous proposez n'est pas neuf; la loi du 10 avril 1834 n'a empêché ni les insurrections, ni les sociétés secrètes, ni les attentats, ni les révolutions. Elle n'a pas empêché la Monarchie de 1830 d'avoir le même sort que la Monarchie de 1815.
Il n'est qu'un moyen certain d'aider au développement des gouvernements nouveaux, de donner de la force aux gouvernements faibles, et de prévenir la chute des gouvernements en péril ; ce moyen n'est plus la répression, c'est l'administration, mais l'administration élevée h sa plus haute puissance et réduite à sa plus grande simplicité.
Telles mesures qui n'eussent été cependant que des mesures de bonne administration seraient plus efficaces contre les dangers dont le gouvernement se fait un argument pour justifier la présentation de la loi d'interdiction des clubs que les dispositions de cette loi.
Mais il paraît que sous tous les ministères et sous tous les régimes notre voix est condamnée h demeurer étouiïée par le bruit des partis; en effet, il n'y a rien de plus hostile aux idées que les passions. C'est en vain que les événements viennent toujours à l'appui de nos paroles; on aime mieux donner tort aux événements que de nous donner raison ! On aime mieux contredire et son passé, et ses discours, et ses actes que de suivre une route qui ne soit pas la voie battue. La voie battue, c'est celle creusée par le législateur; la voie nouvelle, c'est celle ouverte par l'administrateur ; la voie battue, c'est celle qui consiste à rendre la liberté des gouvernés responsable de l'inhabileté des gouvernants; c'est celle qui consiste à demander incessamment h la loi, sous forme d'interdictions, des dispenses de capacité. Est-ce que la navigation n'a pas des écueils et des dangers? Quel est l'art du navigateur?— C'est de les éviter et de les prévoir. Quand donc, enfin, comprendrons-nous qu'en entassant ainsi lois sur lois, nous provoquons les explosions révolutionnaires au lieu de les apaiser? Quand donc, enfin, comprendrons-nous que répercuter le mal ce n'est pas le guérir, qu'amasser la lie ce n'est pas la diminuer?
Nous ressemblons à ces spectateurs qui, dès qu'ils entendent crier au feu dans la salle, se précipitent tous ensemble aux portes, et y périssent étouffés, sans avoir vérifié si le fait était vrai, si le cri n'était pas un cri menteur. Notre ardeur de nous sauver est ce qui nous perd. Rencontrons-nous une diflicullé? \'ile une Constitution, et à peine la Constitution est-elle faite, qu'on s'aperçoit qu'on eûtmieux fait de n'en pas faire et de conserver sa liberté d'action. Vous vous effrayez du danger qu'offre l'existence des clubs; il est un danger qui nous effraie bien plus; ce danger, c'est la manie de légiférer que vous avez tous sans distinction d'origines, de partis, de cocardes et de drapeaux; c'est la manie de légiférer qui vous emporte tous dès que vous arrivez au pouvoir, et qui fait que vous n'y arrivez que pour vous y démentir et vous y déconsidérer.
DROIT DE RÉUNION : SOCIÉTÉS SECRÈTES. o05
Opposition, ce que vous aviez conijjattu, Pouvoir, vous le défendez. Ce que vous aviez blasphémé, vous l'exaltez ! Ce que vous aviez adoré, vous le reniez! Les considérations spécieuses que vous aviez tournées en railleries amères, vous les tournez en arguments suprêmes, et vous voulez que le peuple, qui est allé vous chercher dans l'opposition, vous honore au pouvoir! Et vous voulez que l'autorité pousse des raci-. nés et porte des fruits ! Vous voulez que l'autorité ait du prestige et de l'ascendant! Vous voulez que l'autorité soit respectée! Commencez donc par la respecter en vousmêmes, en gardant fidèlement la mémoire de vos actes et de vos discours.^
Nous n'avons pas deux poids et deux mesures; nous n'avons pas deux balances : une balance pour les républicains de la veille et une balance pour les républicains du lendemain; une balance pour le cabinet qui a suspendu le régime des lois et une balance pour le cabinet qui méconnaît le texte de la Constitution; une balance pour la liberté de la presse et une balance pour la liberté de réunion.
Nous savons parfaitement que lorsque nous nous exprimons ainsi, nous remontons un courant rapide semé de tourbillons dangereux; ce courant s'appelle : la Peur; noiis savons parfaitement qu'un grand nombre de passagers à bord de notre navire n'est pas de notre opinion sur la question des clubs et sur la nécessité de se tenir à égale distance de la Terreur et de la Réaction; nous le savons, mais nous savons aussi que notre devoir est de les conduire au port, et non de les consulter, au risque de leur laisser prendre recueil pour le port. Nous sommes-nous souvent trompés dans le passé? —Non. Eh bien! que le passé, pour l'avenir, nous serve de gage.
Notre principe est celui-ci : Tous les hommes qui arrivent au pouvoir doivent y demeurer ce qu'ils étaient dans Popposition; aucune considération accidentelle ne doit les faire dévier, pas plus que les astres ne dévient dans leur marche. S'ils étaient dans l'erreur, qu'ils l'avouent et qu'ils se
retirent; s'ils avaient raison, qu'ils le prouvent et qu'ils persistent. Ce n'est qu'en agissant ainsi qu'on relèvera le pouvoir de son abaissement, qu'on grandira les hommes par le pouvoir et le pouvoir par les hommes. En tombant tous successivement dans les mêmes fautes, dans les mêmes écarts, dans les mêmes contradictions, ils s'usent tous sans faire faire un seul progrès à l'humanité, à la civilisation, à la politique, à l'administration !
Huit semaines ne se sont pas encore écoulées depuis la formation du ministère présidé par M. Barrot, et le voilà déjà aux prises avec les mêmes questions, les mêmes difficultés, les mêmes résistances, les mêmes nécessités de situation qu'après huit années le ministère présidé par M. Guizot !
Ce rapprochement ne nous appartient pas; il est dans toutes les bouches et dans tous les esprits. L'année n'a pas encore eu le temps de fermer son cycle, et déjà nous voilà ramenés, par le même chemin, juste au point d'où nous sommes partis l'an dernier à pareil jour.
24 janvier 1849.
La déclaration de guerre aux réformes administratives que le Constitutionnel, organe de M. Thiers, nous transmet est copié'iB mot à mot sur les malicieux articles que publiait contre nous, en mars 1847, le Journal des Débats, organe de M. Guizot, alors que nous insistions sur la nécessité d'une réforme administrative et financière qui prévînt une révolution politique et sociale. En fait de progrès, voilà où l'on en est venu après deux années ! On en est venu à ce que le Constitutionnel refait en janvier 1849, exactement dans les mêmes termes, les articles du Journal des Débats de mars 1847. N'est-ce donc pas assez de la Révolution du 24 février 1848, provoquée par le Journal des Débats? Le Constitutionnel, a son tour, voudrait-il donc aussi avoir la sienne '? Les lauriers de M. Guizot empécheraient-ils M. Thiers de dormir?
M. Thiers se prononce contre les « utopies administratives;^^ il n'aime pas, il l'avoue franchement, courir les aventures: les seules innovations qui lui plaisent sont celles qui « sont le fruit de Vétude » et le résultat de l'expé-
ricnce; il ne veut pas « que, sous prétexte d'économie, on désorganise tous nos grands services. »
Il ajoute :
« Les faiseurs de projets, les promoteurs de la politique nouvelle, objectei-ont sans doute qu'ils feront mieux que le gouvei-nement provisoire ; mais on n'est pas obligé de les croire sur parole. Or, ce que nous savons, c'est que le pays se soucie peu de se prêter encore à des expérimentations ; il ne repousse pas les réformes, mais il sait qu'elles ne s'improviseîtt pas, qu'il ne suffit pas d'un trait de plume pour clianger toute une organisation ; e.t, en présence de l'extrême mobilité des hommes et des choses politiques, il ne veut admettre de moditications dans l'administration générale que celles dont une expérience approfondie aura fait reconnaître l'utilité, n est vrai qu'on se rejette alors sur les dépenses militaires ; c'est sur le budget de la guerre qu'on propose de porter la hache, et l'on déclare hautement que, si nous ne nous empressons pas de diminuer notre effectif, il faut renoncer à toute amélioration intérieure, à la réduction des impôts, au rétablissement de l'ordre dans les finances, à la renaissance du crédit. Si la question du désarmement n'était qu'une question de finances, il y a longtemps qu'elle serait tranchée ; est-il besoin de dire qu'elle est, avant tout, une question d'honneur national?... Il importe à l'honneur et aux intérêts de la France que nos armées restent sur le pied d'observation. »
Toutes les idées de M. Thiers sont résumées dans les lignes que nous venons de transcrire. Ces lignes ont-elles été écrites à notre adresse? Nous n'en saurions douter, car dans toute la presse il n'y a que nous qui ayons constamment insisté sur la nécessité :
Premièrement, d'une grande réforme administrative;
Deuxièmement, sur le rétablissement de l'équilibre entre les dépenses et les recettes;
Troisièmement, sur l'adoption d'une politique extérieure qui permît à la France de réduire considérablement la dépense de son armée.
Notre insistance à cet égard ne date pas du 24 février 1848; elle date du 22 février 1836, époque à laquelle M. Thiers était président du conseil, et voulait absolument engager la France dans une intervention en Espagne. — Pourquoi? — C'est ce qu'il serait bien embarrassé d'avouer aujourd'hui. Pour satisfaire cette monomanie d'intervention dont
il a toujours été possédé, et qui a coûté h la France déjà tant de milliards qu'elle aurait pu employer à l'achèvement de ses voies de communication, au perfectionnement doses voies de transport, au dégrèvement de plusieurs impôts, véritables barrières mises à la conson)mation populaire et au bien-ôtre des classes nombreuses, sans profit pour le Tréior public.
Lap:litiiue brouillonne et arriérée de M. Thiers a toujours été l'opposée de la nôtre.
Au dehors, intervention;
Au dedans, stagnation ;
Telle est la politique de M. Thiers.
Au dehors, non-intervention ;
Au dedans, progrès;
Telle est celle que nous nous sommes toujours efforcé de faire adopter; et sous notre plume le mot Progrès n'a jamais eu rien de vague ; nous n'avons laissé échapper aucune occasion de faire connaître en quoi nous le faisions consister.
Guerre^ Arbitraire, Compression, voilà le programme de M. Thiers.
Paix, Liberté, Expansion, voilà le nôtre également en trois mots.
En 1835, M. Thiers présentait les lois de septembre ; nous les combattions et nous votions contre elles. Ces lois, qui qualifiaient d'attentat à la sûreté de l'Etat toute attaque contre le principe ou la forme du gouvernement établi, devaient sauver la monarchie. Comme elles l'ont sauvée !
En 1840, M. Thiers, à peine de retour au pouvoir, après s'être coalisé contre M. Mole pour le renverser, s'empressait de donner essor à son goût déclaré en faveur de toute intervention. On se souvient du traité du 13 juillet, de la fameuse Note du 8 octobre, du rappel de l'escadre et des cent cinquante millions employés, non pas à construire un chemin de fer reliant TOcéan à la IMéditerranée, mais à creuser un fossé autour de Paris. 800 millions, c'est la moindre somme à laquelle on puisse évaluer ce qu'ont coûté à la
France les huit mois de la présidence du conseil de M. Thiers, qui se sont écoulés entre le 1®"" mars et le 28 octobre 1840. M. Thiers était digne de prendre place parmi les républicains de la veille ; il n'y a qu'eux qui, en moins de temps, aient fait payer plus cher leur passage aux affaires.
Pour qui a de l'esprit, mais n'a point d'idées; pour qui a de la témérité, mais n'a nul courage; pour qui sait agiter, mais ne sait point innover; pour qui use sa vie à piétiner dans l'intrigue sans avancer, toute réforme administrative, si simple, si nécessaire qu'elle soit, doit paraître une v.utupiel» M. Thiers a donné la mesure de ce qu'il entend par utopie dans l'opposition opiniâtre qu'il a faite à l'émission des billets de banque au-dessous de 500 francs. Des billets de banque de cent francs ! Mais c'était ébranler la Banque de France, mais c'était mettre le crédit en péril et le pays en danger!
Cependant, des billets de cent francs ont été émis, et, loin de nuire à la Banque de France, ils l'ont, au contraire, puissamment aidée à traverser les difficiles épreuves qu'elle a eu à franchir.
C'est le cas de s'écrier : Ab iino disce cmnes. Oui, c'est ainsi que M. Thiers entend le progrès, la réforme, la simplification.
« Les innovations qui lui plaisent sont celles qui sont le » fruit de Vétude. » Eh bien ! depuis dix-huit années, que n'a-t-il fait comme nous ? Que n'a-t-il étudié les innovations utiles, nécessaires ? Rien l'en a-t-il empêché ? M. Thiers a été tour à tour ministre du commerce, ministre de l'intérieur, ministre des alïaires étrangères, deux fois président du conseil ; est-il une seule amélioration, une seule, à laquelle il ait attaché son nom? Est-il un seul abus, un seul, dont la suppression lui soit due '? Que le Constitutionnel les cite donc I Nous l'en défions.
M. Thiers ne veut pas que, « sous prétexte d^économies, on » désorganise tous nos grands services. » En d'autres termes, M. Thiers veut maintenir ce qui est; il a raison, parfaitement raison, s'il le peut ; toute la question est là : le peut-il ?
Les ministères de toutes nuances et de toutes couleurs qui se sont succédé depuis quinze années ont tous expiré sous l'impuissance ; la mesure financière la plus simple, la réduction de l'intérêt de la rente, ils n'ont pas môme pu la faire, que le ministre des finances s'appelât Humann, PaS" sy, Lacave-Laplagne. Quelles étaient, quelles sont encore les causes de cette impuissance démontrée ? C'est ce que M. Thiers ne s'occupe aucunement de rechercher. Faire des discours de trois heures sur l'Espagne, l'Egypte, Montevideo, la Suisse, l'Italie, laisser s'amonceler sur son bureau les portefeuilles des chefs de division, évaporer le temps en causeries et en réceptions, donner et recevoir des poignées de main parlementaires et des dîners officiels; tout ajourner, ne rien résoudre, « enterrer » les questions, voilà ce que M. Thiers appelle gouverner ! Au bout de cela, qu'y a-t-il? — Une révolution. — Nous ne prédisons plus, nous racontons; car nous ne sommes plus en mars 1847, mais en janvier 1849.
M. Thiers « n^est pas obligé de croire sur parole les fai- » seurs de projets... » Ce langage dédaigneux est exactement celui que tiennent tous ceux qui, en industrie, commencent par nier le progrès et finissent par le subir. Mais ce langage fùt-il vrai pour beaucoup de propositions inconsidérées, il resterait encore à examiner si une réforme mûrie par seize années d'études et d'observations doit être ainsi rangée au nombre des propositions irréfléchies, des utopies. Loin de redouter l'examen et d'éviter la discussion, nous les appelons. Dédaigner n'est pas discuter.
Utopiste! Celui qui est parvenu, malgré les clameurs de tous les journaux coalisés contre lui, à fonder le journal :
Qui a le plus grand nombre d'abonnés;
Qui prélève sur ses abonnés le prix d'abonnement le plus faible ;
Qui paye à ses rédacteurs le prix de rédaction, de beaucoup, le plus élevé;
Qui répartit à ses propriétaires les bénéfices les plus considérables.
Utopiste! Celui qui est parvenu à résoudre ce quadruple problème, et à réaliser ce qui avait été déclaré impossible!
Mais, enfin, que propose cet utopiste? — Il propose tout uniment de faire à l'atelier gouvernemental l'application des principes éprouvés et adoptés dans tous les grands ateliers industriels. Il propose de diviser le travail et de concentrer l'autorité. Où donc serait le péril? Où donc serait la désorganisation, si le nombre des départements ministériels étaient réduit de neuf à trois ? Est-ce qu'il y a toujours eu neuf ministères (Ij ? Est-ce que ce nombre de neuf est absolument nécessaire ? Est-ce que sous Sully et Colbert
(1) La loi (lu 27 avril 1791 fixait à sis. le nombre des miuistt.res, savoir : Ministère de la justice,
— de rintérieur,
— des finances^
— de la r/uerre,
— de la marine,
— des affaires étrangères.
En vertn rie cette même loi, ce nombre de six ministères, ainsi que leurs attributions, ne ponvait être changé qu'en vertu d'un acte du pouvoir législatif.
Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1791 n'en ont tenu aucun compte.
Un décret du 5 vendémiaire an X crée un ministère du trésor public, indépendant du min stère des finances.
Un décret du 17 ventôse an X crée de même un ministère de Vadmmistration de ta guerre, indépendant du ministère ordinaire de la guerre.
Un décret du 21 messidor an XII crée un ministère des cultes.
Un décret du 22 juin 1811 crée un ministère des manufactures et du vommerre.
L'ordonnance du 9 juillet 1815 réduit le nombre des rainistè-es à sept, savoir : affaires étrangères, intérieur, finances, police, justice, guerre, marine.
Une ordonnance du 29 décembre 1818 supprime le ministère de la police.
Une ordonnance du 1" novembre 1820 crée un ministère de la maison du roi.
Une ordonnance du 26 août 1B24 crée un ministère spécial des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.
Une ordonnance du 4 janvier 1828 sépare les affaires ccclésiastiqueâ de l'instruction publique et crée un ministère particulier de l'instruction publique.
La même ordonnance du 4 janvier 1828 crée un riiinislère du commerce et des manufactures.
Une ordonnance du 19 mai 1830 crée un ministère des tracaux publics.
Une ordonnance du 17 mars 1831 réunit les travaux publics et le commerce en un seul ministère.
Une ordonnance du 10 juin 1839 sépare le commerce des travaux publics et crée le ministère du commerce et de l'agriculture.
la Fiance fui plus mal gouvernée et plus mal administrée que sous leurs innombi'ables successeurs?
Pour qu'une grande manufacture prospère, que laut-il essentiellement? — Peu de maîtres et beaucoup de contremaîtres. Que proposons-nous ? — Peu de ministres et beaucoup de directeurs généraux.
Les directeurs généraux sont les diviseurs du travail.
Par eux, les ministres sont émancipés; ils recouvrent la liberté de la pensée, liberté dont ils sont entièrement privés lorsque tout vient affluer à eux : sollicitations, réclamations, signatures, audiences.
Par eux, les bureaux sont vivifiés, car l'émulation vient jouer alors dans radministration le rôle que joue la concurrence dans l'industrie.
Encore une fois, où serait donc le danger d'une telle réforme, qui ne change rien, absolument rien au ministère des finances? Elle le laisse subsister tel qu'il est; il n'y a donc à craindre en aucun cas que les revenus publics en soulfrent la plus légère atteinte. Toute cette réforme se réduit à deux points essentiels :
Premièiement, à donner aux directeurs généraux une initiative plus étendue, mais limitée par la responsabilité directe; à en faire des sous-ministres, des ministres du premier degré ;
Deuxièmement, à centraliser dans une seule main toutes les branches de dépenses, comme sont centralisées dans une seule main toutes les branches de recettes.
Par ce fait que les administrations de la guerre et de la marine seraient placées sous la même autorité que les administrations de la justice et de l'instruction publique, en seraient-elles pour cela désorganisées ? Est-ce que l'administration des postes exclut l'administration des forêts?
— Mais, va-t-on nous dire, ne vous proposez-vous donc pour but que de réduire le nombre des ministres et que d'augmenter le nombre des directeurs généraux ; alors à quoi bon changer ce qui existe ?
—Oui, en efièt. nousen convenons, cène serait pas la peine