LES BARBARES DU PASSE
11 septembre 1851.
Le fondateur et rédacteur en chef de VAssemblée nationale ne lente pas même d'expliquer comment trois millions d'électeurs ont pu être supprimés par quatre cents élus ; comment, pour être admis à jeter un bulletin de vote dans l'urne électorale, il ne suffit pas d'avoir été obligé de tirer de l'urne militaire un numéro représentant le sacrifice des sept plus belles années de Ja vie ; comment, pour être Français majeur, il ne suffit pas d'être né en France de parents français, et d'avoir vingt-un ans accomplis ; comment il faut encore justifier de trois ans de domicile dans telle ville, tel quartier, telle rue ; comment enfin les mandants irrévocal)les peuvent être révoqués par leurs mandataires révocables 1
M. Adrien de la Valette tombe dans les lieux-communs « sur la propriété menacée par les barbares de l'iiitériein\ » que l'on excite à la révolte et au pillage en laissant dire » que « la jrropriété c'est le vol, » en publiant que le bien- » être des populations est dans la liberté absolue. »
L'ouvrage où se trouve cette ligne : « La propriété c'est le vol, » avait paru plusieurs années, sans même être poursuivi, avant que s'accomplît la révolution du 24 février. Eh bien ! le lendemain de la révolution du 24 février, la propriété a-t-elle été attaquée par ceux qu'il plaît à M, Adrien
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de la Valette d'appeler « les barbares de Vinté rieur? » L'Assemblée constituante issue du suffrage universel improvisé a-t-elle frappé la famille dans l'héritage, a-t-elle rayé du budget des cultes les quarante millions que prélève la religion, a-t-elle aboli les douanes, les octrois et toutes les taxes de consommation, afin de reporter exclusivement sur la propriété tout le poids des charges publiques créées à son profit et au détriment du travail ? L'Assemblée législative, également issue du suffrage universel, a-t-elle donné la majorité aux adversaires i)oliti(jues des opinions dont M. Adrien de la Valette s'est constitué le champion ?
Rien, absolument rien, pas le plus petit excès n'avait provoqué la présentation de la loi du 31 mai ; rien, absolument rien n'en saurait donc justifier le vote. Aussi, je le reconnais, n'est-ce pas la faute de M. de la Valette s'il est obligé de rompre de phrase en phrase : il est des occasions où le courage ne peut suppléer la logique, où un peu de logique serait plus utile que beaucoup de courage.
Puisque je viens d'écrire ce mot : courage, j'ajouterai que M. Adrien de la Valette a eu parfaitement raison de penser qu'il n'y avait rien de personnel dans l'article auquel il a courtoisement répondu. Il y a entre nous deux un duel à outrance, mais c'est un duel entre le Passé, dont il porte la cocarde, et l'Avenir, dont je défends le drapeau. Entre M. de la Valette et moi, il ne saurait y avoir d'autre duel. Ce duel est une guerre. Nous sommes deux soldats. Nous combattons. Un moment nous avons été presque alliés : nous défendions l'un et l'autre la liberté. Mais, un jour, je me suis trouvé tout seul. M. de la Valette n'était plus à côté de moi; il était en face de moi. Je l'ai regretté. Le courage perd à se mettre au service de l'Arbitraire tout ce qu'il gagne à se vouer au service de la Liberté.
A plus d'une reprise, j'ai demandé à tous les écrivains de la presse réactionnaire de définir ce qu'ils entendaient par ces trois mots qui se trouvent incrustés dans chacune de leurs phrases : la religion, la famille, la propriété. Jamais je n'ai pu oblenii' le plus petit mot de réponse. Serai-
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je plus heureux en ni'adressant à M. de la Valette que je ne l'ai été en nvadressant à M. de Cassagnac? Si on me demandait, à moi, ce que j'entends par Véducation, la maternité et le travail, ie le dirais tout de suite.
Le temps est venu où toute phrase qui n'aura pas un sens précis tombera au pied de l'examen comme tombe au pied de l'arbre le fruit pourri.
Laissons-donc là, je vous prie, ce que vous ne pouvez pas définir, ce que vous n'osez pas discuter.
Que parlez-vous de démolisseurs ?
Mais est-ce que, pour prolonger la rue de Rivoli, il ne faut pas commencer par démolir toutes les masures où suppura trop longtemps la misère, cette plaie purulente de la société ?
Mais est-ce que les grandes compagnies de chemins de fer n'ont pas démoli les relais de postes et les messageries ?
Mais est-ce que les savants métiers à tisser n'ont pas démoli les humbles rouets ?
Mais est-ce que toute vérité qui pose ses fondements n'est pas une erreur qui tombe en ruines ?
Mais est-ce que tout progrès n'est pas une démolition?
Que parlez-vous d''athées politiques ?
N'être pas ou n'être plus idolâtre est-ce donc être athée?
Croyez, si vous le voulez, superstitieusement en l'infaillibilité du roi Bomba ou de l'empereur Joseph! Moi, je n'y crois pas. Comment, ayant des yeux pour regarder, y pourrais-je croire ?
Ceux que vous appelez « les barbares de l'intérieur^ » et qui, à leur tour, seraient fondés à vous appeler, vous et les vôtres, les barbares du passé, ont sur vous ce double avantage : la possession du gouvernement de droit et du gouvernement de fait.
Pour renverser le gouvernement de f;iit et de droit, il faut que vous l'attaquiez.
C'est là qu'ils vous attendent patiemment, sans crainte comme sans fanfaronnade.
Vous parlez de l'armée !
Imprudence !
Mêler l'armée à vos projets contre la République, c'est insulter l'armée, car c'est supposer qu'elle trahira ses devoirs, en même temps qu'elle oublierait sa démocratique origine, et déserterait sa propre cause.
Ce qui égare votre plume, mon cher confrère, c'est que vous raisonnez toujours comme si la République n'existait plus et comme si la Royauté existait encore.
Aurais-je donc besoin de vous faire souvenir que la Répubhque existe encore et que la Royauté n'existe plus ?
Vous persistez à affirmer que, a lorsque le temps sera » venu, les hommes d^orche ne craindront pas de briser (je » copie vos expressions) les ficelles que j'appelle le câble de » la légalité. »
Puisque vous êtes si bien instruit de l'attaque que méditent les hom.mes d'ordre, ayez seulement l'obhgeance de me prévenir la veille', afin qu'il ne manque à l'appel des défenseurs de la République et de la Liberté aucun de ceux qui, conmie moi, aimeront mieux se faire tuer que de vivre sous le régime restauré des Barbares du passé.
" Vlll. La République doit protéger le citoyen dans
sa personne.
>> Article 2. Nul ne peut être arrêté ou détenu quo suivant les prescriptions de la loi.
1' Article 3. La demeure de toute personne habitant le territoire français est inviolable; il n'est permis d'y pénétrer que selon les formes et dans les cas prévus par la loi.
" Article 4. Nul ne peut être distrait de ses juges naturels. 11 ne pourra être créé de commissions et de tribunaux militaires, a quelque titre et sous quelque dénomination que ce soit. »