‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 110 sur 231 · LA LIBERTÉ TRIOMPHE ET NE SE VENGE PAS · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ TRIOMPHE ET NE SE VENGE PAS

velle Assemblée législative et du nouveau président de la République, quel changement !

Les journaux que le parquet poursuit et que le jury condamne, ce ne sont plus les journaux qui défendent la République, ce sont ceux qui osent encore l'attaquer.

L'article 1®"" de la loi du 11 août 1848 est rigoureusement appliqué.

Cet article punit d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans et d'une amende de 300 f'ancs à 6,000 francs toute attaque contre les institutions républicaines, la Constitution, la souveraineté du peuple et le suffrage universel.

En conséquence de cet article et par application de l'article 15 de la loi du 27 juillet 1849, le journal la Patrie a été suspendu et condamné à 6,000 francs d'amende ; son directeur, M. Delamarre, a été condamné à trois ans de prison, et le gérant du journal à un an.

Le même sort a été successivement encouru par le Constitutionnel, VUnion et VUnivers, quoique ces deux dernières feuilles aient rappelé dans les plaidoiries de leurs défenseurs l'ardent concours qu'elles s'étaient empressées de prêter à la République dès le lendemain de son avènement.

VUnion, ayant pour avocat M. Bcrryer, a rappelé que dès le 25 février 1848, elle s'était écrié :

« L'épée du peuple est rentrée au fourreau. La grande voix de tous a cessé de gronder; la justice de Dieu a achevé son œuvre. C'est la première halte après trois jours de lutte ; c'est, après de cruelles angoisses, l'espérance de voir la France, rendue à elle-même, reprendi-e ses conditions nécessaires de liberté, d'ordre et de grandeur, u

0 La conduite du peuple, après la victoire, égale son héroïsme pendant le combat. «

« Tant de modération dans les vingt-quatre heures qui suivent un triomphe complet dispense de tout éloge. La population de Paris a bien mérité de la France et de l'iiumanité. »

Que le 26 février, elle avait ajouté :

« La France est le seul parti qui soit debout. Tout ce qui est artificiel est mort ! Plus de tromperie ! plus de factions ! La France va être appelée :\ un vaste comice. Tout ceux qui ont une pensée, une intelligence, une âme. vont pouvoir énoncer leur opinion sur la constitution politique du

pays. Nous avions demandé la réforme! elle va se faire. La nation, consultée, dira son dernier mot. Tout le vœu que nous avons à exprimer, c'est que ce dernier mot soit la consécration définitive de la liberté humaine dans son acception la plus large et dans ses applications les plus vraies. »

Que ]e 28 février elle avait renouvelé son adhésion en ces termes :

a Non, la société n'est pas constituée, et la partie de la nation qui a le plus souffert, qui souffre le plus de cet état irrégulier, injuste, impossible, ce sont les classes laborieuses, c'est le peuple.

» Une société est-elle constituée quand le peuple n'y vit pas même de la vie municipale? Est-elle constituée quand tous les droits politiques s'y mesurent à la quotité de l'impôt? Quand par la détestable assiette de ces droits un seul intérêt domine, celui de la médiocrité? Quand l'administration pénètre jusque dans le foyer de la famille et s'y fait l'arbitre suprême de tous les besoins? Quand le système financier peut n'être réglé que d'après des dispositions purement fiscales? Quand l'impôt n'est établi ni pour favoriser le travail, ni pour contenir et ranimer le sentiment moral du peuple? Quand la liberté de la religion est opprimée, l'autorité du père de famille enchaînée, la puissance de la commune asservie? Quand les citoyens ne peuvent s'associer, ni pour l'étude, ni pour l'enseignement, ni pour la charité, ni pour le travail.

1) C'est pour nous une conviction déjà ancienne et que nous avons déjà exprimée : que le salut du pays ne peut venir que de la réconciliation des citoyens, du rapprochement des idées, de concessions réciproques, d'abandon» volontaires et mutuels; qu'ainsi on ne constituera rien, on n'organisera rien de bon, de sage, de durable, que par la liberté? »

El le 2 mars :

«j II y a huit jours aujourd'hui que le peuple de Paris, en armes, expulsait la famille d'Orléans, et abattait du même coup toutes les conceptions intermédiaires qui avaient tenté d'arrêter l'insurrection. Cette révolution fut un miracle.

» La communauté, la solidarité d'intérêts qui unit tous les membres de la société française, ce sentiment ravivé et agrandi par la majesté des circonstances, anime les travailleurs de la commission du Luxembourg.

c La commission du Luxembourg aura bien mérité de la patrie, si elle élabore à l'avance quelques-unes des questions capitales dont l'étude définitives appartient à l'Assemblée nationale. »

Et ie 4 mars :

<( Aujourd'hui, la Révolution a payé un juste tribut aux dépouilles dos citoyens morts pour la liberté. Los hommes dévoués au bien public, que

LA UBI':inE TUIOMIMIE ET .NK Sl^: VEN(iE PAS. ij;i

cotte i-L-volutioii a portés au pouvoir, ont concliiit lo deuil de la France à travers les Hots d'une population enthousiaste.

» C'était un noble spectacle, c'était un grand et religieux dcvuir.

» Toutes les lettres que nous recevons témoignent de l'admiralioii et de la gratitude pour les hommes qui se sont chargés du gouvernement provisoire, dans les conjonctures où Paris s'est trouvé. »

Etc., etc., etc.

VUnivcrs, ayant pour défenseur M. de Valimesnil, a rappelé qu'il n'avait pas hésité à déclarer que la meillelri' des

RÉPUBLIQUES, c'eST LA RÉPUBLIQUE ; qUC Ic DROIT DIVIN DES

PEUPLES a été proclamé par la idéologie catholique.

A l'appui de son affirinalion, il a cité le passage suivant de son article du 27 février 1848 :

« La monarchie succombe sous le poids de ses fautes. Personne plus qu'elle n'a travaillé à sa ruine. Immorale avec Louis XIV, scandaleuse avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintelligente jusqu'en 1830, astucieuse pour ne pas dire plus jusqu'en 1848, elle a vu successivement décroître le nombre de ceux qui la croyaient nécessaire. Elle n'a plus de partisans.

» Nous ne croyons pas au droit inamovible des couronnes . La théologie gallicane a consacré exclusivement le droit divin des rois. Avant elle et plus haut qu'elle, la théoîojie catholique a consacré le droit divin des peuples .11 n'y a qu'une volonté qui doive être toujours plus respectée que la volonté de tous les hommes, ce n'est pas la volonté d'un autre homme, c'est la volonté de Dieu.

» M. de Lamartine a dit que la révolution française était un écoulement du christianisme — Cette parole est vraie, et nous l'avions prononcée avant lui. Les peuples chrétiens ont un sentiment de la dignité humaine et de la justice qui n'était point, avant eux, connue dans le monde et qu'ils ne peuvent perdre entièrement. C'est comme une charte des droits do l'individu et des devoirs de la société, gravée en caractères ineffaçables dans la conscience de quiconque a reçu le saint baptême. L'Église, en ouvrant ses bras de mère à l'homme nouveau, ne le délie pas seulement de l'esclavage du péché ; elle dépose en son âme un mystérieux principe de liberté qui le rend éternellement rebelle à l'esclavage de l'homme.

» L'homme n'appartient plus à l'homme, il n'appartient qu'à Dieu, et Dieu veut que ceux d'entre les hommes qu'il place à la tête de leurs frères les gouvernent par la justice, par l'amour et par la liberté. Voilà la con-litution éternelle donnée sur le Golgotha, sans cesse proclamée par l'ÉglicC, et que nul pouvoir n'a pu violer impunément. »

Il a rappelé ce qu'il disait le l®*" mars :

« Il suffit de dire que si c'est un parti qui a tiré la Uépubliquc des

flancs de sa mère , ette mère est bien la France, et reconnaît hautement le fruit de ses entrailles. Personne ne peut se tromper au caractère de cet aveu éclatant. Il n'est point irréfléchi, il n'est point dicté par la peur. Chacun sait que la monarchie a définitivement perdu sa cause, que la France est entrée définitivement dans une voie nouvelle, qu'elle est définitivement républicaine.

» Point de parti contraire au principe républicain ! Point d'équivoque sur la portée de ce principe! La meilleure des Républiques, c'est la République. Il n'y a nulle autre République possible que celle qui a pour devise ; Liberté, Égalité, Fraternité. Le seul moyen d'éviter que ces mots sacrés ne soient encore déshonorés par de sanglantes folies, c'est de les prendre dans leur sens vraiment français, vraiment chrétien. Appuyé sur tous les partis, le gouvernement sera républicain; appuyé sur un seul parti, il serait révolutionnaire. Maudits soient-ils de Die>i et des hommes, ceux qui commettraient cette impiété envers la France, envers la civilisation, envers l'humanité , d'arracher notre jeune République des voies loyales oii elle s'avance, pour la perdre dans le despotisme et dans le sang. »

Ces citations ontété inutiles ; les efforts de MM. Berryer et de V.atimesnil ont été vains; M. Lubis et M. Veuillot ont été condamnés l'un et l'autre à trois ans de prison. M. Veuillot occupe à la Conciergerie le cachot dans lequel M. Proudhon a été détenu pendant trois ans ; M. Lubis habile le côté des voleurs, justement la geôle qu'habita M. Charles Hugo.

La réaction n'en fait jamais d'autres.

C'est un flux et reflux.

Deux rédacteurs de VAssemhlée nationale ont été condamnés chacun h six mois d'emprisonnement et 1,000 fr. d'amende, pour fausse signature, par application des termes de l'article 3 de la loi du 16 juillet 1850. La même peine, aux termes du même article, a été encourue par MM. Guizot et de Salvandy, qui se sont fait transporter aux Madelonnettes, où ils occupent les deux chambres qu'occupaient en septembre 1851 MM. Sarrut et Sarrans.

Toute l'éloquence de M^^ Barrot et Baroche, avocats de MM. Guizol et de Salvandy, a été impuissante. Les termes de l'article 3 de la loi du 16 juillet 1850 sont formels :

« Toute fausse signature sera punie d'une amende de 1 ,000 francs et d'un emprisonnement de six mois, tant contre l'auteur de la fausse signature que contre l'auteur de l'article et l'éditeur responsable du journal. »

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