‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 148 sur 231 · avril 1S · texte numérisé non relu

avril 1S

La loi du 9 septembre 1833, si brusquement présentée par MM. Tliiers et Guizot, si éloquemment combattue par MM. Royer-CoUard et Lamartine, interdisait, sous les peines les plus sévères : P toute attaque contre le principe ou la forme du gouvernement établi ; 2° toute adhésion à toute autre forme de gouvernement, soit en attribuant des droits au trône de Fi'ance aux personnes bannies à perpétuité par la loi du 10 avril 1832, ou à toute autre que Louis-Philippe

et sa descendunce; soit en prenant la qualification de républicain ou toute autre incompatible avec la charte de 1830 ; soit en exprimant le vœu, Vespoir ou la menace de la destruction de l'ordre monarchique constitutionnel, ou de la restauration de la dynastie déchue ; 3° toute attaque contre la propriété et le serment, etc., etc., etc.

Dès que la liberté est légalement limitée, qu'elle le soit un peu plus ou un peu moins étroitement, la question est d'assez mince importance. Pour nous, la question se réduit donc à ces termes :

Quels sont les sujets sur lesquels la discussion est interdite ?

Quels sont les sujets sur lesquels la discussion n'est pas interdite.

Dès que la Presse le saura nettement , elle se renfermera dans le cercle des sujets sur lesquels la discussion n'est pas interdite, sans se plaindre et peut-être même sans s'apercevoir qu'il soit trop étroit.

Nous demandons seulement ce que demande le propriétaire qui se propose de faire construire sur une rue : nous demandons l'alignement.

Nous trouvons cela plus digne que de pousser des sons plaintifs inarticulés. 11 est si facile de ne pas faire de journal ; il est si facile de ne pas faire d'articles !

19 mai 1852.

Les journaux qui ont publié l'épître de M. le général Changarnier n'ont pas publié la lettre de M. le comte de C ha m bord.

Plus la polémique est étroite, plus la publicité doit être large.

Publier tout est un devoir, quand discuter tout n'est plus un droit.

25 mai 1852.

Pour qui observe les journnux et sait lire aussi sûrement dans ce qu'ils ne disent pas que dans ce qu'ils disent, il est clair, il est évident que les royalistes trouvent leur compte dans la loi du 17 février 1852, comme les républicains trouvèrent leur compte dans la loi du 9 septembre 1835. N'être pas discutés leur est bon. et il est visible qu'ils sont heureux d'avoir un prétexte de garder le silence et d'affecter le mutisme. N'allez pas croire que les royalistes soient lâchés de rinterdiclionqui a empêché que le Manifeste daté de Venise, 27 avril 1852, et signé Henri, ne tombât dans la publicité et par suite dans la discussion ! Au contraire : ils ont ainsi tous les avantages du document et n'ont aucun des inconvénients du débat.

Le Manifeste circule dans toutes les mains, parvient à l'adresse de tous les légitimistes, dans le château, la ferme et le presbytère ; partout il s'impose comme la loi divine et mystérieuse, d'autant plus facilement qu'il n'a donné lieu à aucune controverse. Est-ce que le royalisme n'a pas tout à gagner à ce qu'on ne revienne pas sur le passé : de 987 à 1789, de 1814 à 1830, et même de 1830 à 1848 ? Le silence fait merveilleusement ses affaires, et il adore en secret l'oppression sous laquelle il semble ne pas même oser gémir. 11 faut en convenir, ce jeu est habilement joué, et le royalisme ne nous paraît menaçant que depuis qu'il est muet, ce qui ne veut nullement dire qu'il ail les lèvres closes et les bras croisés.

Ce qu'il excelle surtout à faire luire à tous les regards mouillés de larmes, c'est l'arc-en-ciel d'une amnistie au firmament monarchique. « Ce serait, dit-il, le premier acte » par lequel la royauté signalerait son retour et prouverait » sa force. » Le royalisme recrute parmi ses anciens adversaires, en leur tenant ce langage : « De notre part, main-

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» tenant, que pouvez-vous redouter? Pouvez-vous craindre » d'avoir moins de liberté? Non ; vous pouvez en avoir » plus, vous ne pouvez pas en avoir moins. Pouvez-vous » craindre de payer plus d'impôts ? Non ; les impôts pour- » ront être réduits, il serait impossible de les augmenter, » et, restassent-ils ce qu'ils sont, qu'ils seraient indirecte- » ment diminués par suite de l'accroissement rapide de » prospérité qui serait la conséquence de la stabilité que » peuvent seuls donner l'hérédité du trône et le parfait ac- » cord de la France avec toutes les grandes puissances. » Or, comme l'opinion démocratique n'a plus d'organes ni de sentinelles pour crier : Gardez-vous d'écouter ce qu'on vous dit ! ce langage peut se tenir et se lient sans contradiction.

Il n'y a que la Presse qui contrarie encore quelque peu cette œuvre sourde et ténébreuse d'un prosélytisme sans relâche ; mais on compte et on espère qu'ayant déjà encouru un premier avertissement, la Presse ne tardera pas à en recevoir un second; après ce second avertissement, une suspension de deux mois peut être prononcée, et pendant deux mois il se débite et se fait bien des choses! Les morts vont vite ! dit la ballade allemande. C'est, en effet, avec la vitesse des morts que marche le royalisme prêt à se faire un drapeau de son linceul !

Mais si le royalisme ne discute pas, il se glorifie! Lui seul est le progrès, lui seul est la paix, lui seul est l'ordre, lui seul est la liberté, lui seul est le parti social ! Ecoulez M. Laurenlie, l'apologiste des rif/Keiirs salutaires, célébrant en ces termes le royalisme :

« Le parti légitimiste, qui exprime le droit de la durée, non pas seidement dans la monarchie, mais dans toutes les formes de l'État, est par là, en effet, le parti social par excellence. Et pourtant il ne méconnaît point les évolutions que fait la durée même; il en montre les causes naturelles par riiistoire de chaque peuple. Mais ces changements graduels, pacifiques et durables aussi, précisément parce qu'ils ne sont pas arbitraires, laissent les États suivre leur marche et ne poussent pas les nations à des alternatives indéfinies de licence et de servitude.

» Ainsi, dans l'ordre des idées légitimistes, il n'est pas un seul des besoins de la société moderne qui n'eût pu ctdfl se réaliser par l'action libre

d'un pouvoir de tradition ; et, en ce seni, la Révolution française, la seule Révolution qu'il soit permis de définir, celle des idées et des lois, se fût consommée sansdonnei" lieu à des perturbations comme celles qui se renouvellent depuis soixante ans.

» Ou dit que le parti légitimiste méconnaît la mission qu'il aurait à remplir dans la société nouvelle.

» Et quelle mission plus belle que celle de redresser les erreurs publiques, et d'éclairer les pouvoirs mêmes pour qui le parti légitimiste serait un objet de défiance ou d'antipathie ! Ne voit-on pas que, sans le parti légitimiste, il n'y aurait dans le monde \ olitique aucune protestation contre le droit absolu de l'anarcliie ? Hors du parti légitimiste, où est le parti qui ait le droit d'invoquer une doctrine morale et de l'opposer à la doctrine de la force pure ?

» Le parti légitimiste seul apprend à juger l'époque présente, parce que seul il montre sur cette époque l'empreinte divine. La Révolution, pour lui, n'est pas une succession de désastres ; si elle n'est que cela, elle doit, à jamais être maudite. Le parti légitimiste sépare de la Révolution ce qui la souille, et en adorant la Providence, qui fait des violences humaines une expiation, il montre que les sociétés, pour se transformer, n'ont besoin ni d'usurpations ni d'assassinats ; et en cela il remplit une mission supérieure de beaucoup à celle des politiques qui ont le malheur de croire à la j)uissance du glaive plus qu'à la puissance des idées. »

Qui peut se glorifier en ces termes est libre de discuter ; donc, si le roynlisme évite tout ce qui ressemble à une tliscussion, n'est-ce pas la preuve que la discussion lui serait mauvaise et que la compression lui est bonne ?

M. Guizot répond à M. Laurenlie :

« Les bonnes intentions, les bons et sages conseils n'ont jamais manqué à la branche aînée de la maison de Bourbon. Il y a toujours eu auprès d'elle, autour d'elle, des hommes qui lui ont dit la vérité, des hommes qui voulaient bien réellement le bien du pays. Elle n'a pas su, elle n'a jamais su les croire ni les suivre. Elle est toujours retombée plus ou moins vite, plus ou moins complètement, sous le joug des aveugles ei des insensés. (Approbation.)

» Il y a, messieurs, il y a des destinées écrites, il y a des incapacités fatales (Sensation), dont aucun médecin ne peut relever ni une race ni un gouvernement.

» Voici le vrai, à mon sens, sur les dispositions du pays à cet égard, sur le jugement qu'il en porte. Il en est offensé et point inquiet. (Approbation.) Il ne se fait aucune illusion sur vos desseins; il a pleine confiance dans votre impuissance. (Rires prolongés.)

» La chambre pense et sent comme le pays. (Oui! oui !) Voilà pourquoi

tout ce bruit que vous avez fait et entendu a abouti... à quoi? à une phrase dans une. adresse.

» Et nous, nous dont la prévoyance est éveillée, no're vigilance sera attentive ; les perspectives que vous avez voulu ouvrir à vos adhérents, elles sont ouvertes pour tout le monde, nos regards y pénèti-ent comme les leurs, ce qui peut être pour les uns objet d'espérance et pour les autres objet de sollicitude. Vienne la nécessité de mesures plus graves, le gouvernement fera sou devoir, comme la chambre fait aujourd'hui le sien en marquant de tels préludes du sceau de la réprobation nationale. »

GUIZOT, 15 janvier 1844.

Qu'on ne dise pas que ces paroles ont échappé à l'improvisation de l'orateur dans l'ardeur et l'irritation de la lutte 1

Non ; ces paroles ne sont que les variations du même thème que M. Guizot ne cessa de faire entendre pendant treize ans, ainsi que Tattestent ces autres citations :

« ûlessieurs, qu'on prenne, à l'égard du parti carliste comme des autres, toutes les mesures qu on jugera nécessaires, dans les limites de la liberté et de la justice. Je sais que ce parti est à la fois impuissant et malfaisant ; je sais qu'il lui arrive ce qui arrive aussi ailleurs, que le venin demeure là oii la vie n'est déjà plus. »

GUIZOT, 19 février 1831.

« La faction (carliste) subsistera longtemps ; je le répète, elle sera longtemps dans l'attitude qu'elle a prise sous vos yeux : daus ce mélange bizarre d'insolence aristocratique et de C3'nisme révolutionnaire.

» Je ne crois pas, pour mon compte, que jamais cette faction (cai-liste) ait offert dans son langage, dans son attitude, un aspect plus immoral, plus répugnant; et j'éprouve tous les matins un sentiment de dégoût, et je dirais volontiers d'humiliation, en voyant à quelles paroles peuvent s'abaisser des hommes qui se vantent d'appartenir à la classe la plus élevée de la société. »

GUIZOT, 13 mars 1834.

« Prenez le parti carliste. (Sensation.) Il y a quarante ans qu'on dit qu'il est vaincu. Il a subi des défaites effroyables : la Convention, l'Empire, ont passé sur lui et l'ont broyé. Eh bien ! de notre temps, tout à l'heure, il s'est retrouvé vivace ; il n'est pas vaincu, ne le croyez pas ; vous aurez affaire à lui longtemps. (On rit.) C'est un parti qui a des racines profondes dans le passé ; c'est le parti de Vancien régime, de l'ancienne France, avec ce qu'elle a de bon et de mauvais, de vices et de mérites. Un parti qui vient de si loin, qui est toujours resté semblable à lui-même, qui a survécu à de telles défaites, un tel parti ne meurt pas si vite, bien qu'on dise qu'il est mort, qu'on n'a plus rien à redouter de lui. C'est le ]iarti du jiassé ; et avant qu'il se soit transformé, avant qu'il ait reconnu

SCS vices, les vices de son système et de sa nature, «vaut qu'il les ait reconnus pour accepter notre société actuelle, et s'y incorporer pleinement, il se passera bien des années et bien des luttes encore. »

GUizoT, 24 mars 18.36.

« On a parlé et agi au nom d'un droit qui se prétend supérieur à tous les droits, an nom d'un droit qui prétend demeurer entier, imprescriptible, inviolable, quand tous les autres droits sont violés (Très bien !^; de qui les peuples, qnoi qu'il fasse, doivent tout supporta-.

» C'est là ce qu'on appelle la légitimité. Voilà le principe de Belgrave- Sqnarel voilà le drapeau qu'on a opposé là à notre drapeau de 18.30 !

» Quant à la légitimité, dont vous vous prévalez, que vous invoquez, ce droit supérieur à tous les droits, ce pouvoir qui ne peut pas se perdre lui-même, de qui les peuples doivent tout supporter... Ah! je tiens ces maximes-là pour absurdes, honteuses, dégrattantes pour l'humanité... »

GUIZOT, 15 janvier 1844.

M. Guizot ne pense plus et ne dit plus en 1832 ce qu'il pensait et disait en 1831, 1834 et en 1844 ; mais ce qu'il disait et pensait alors n'a pas changé comme lui et n'a pas cessé d'être moins vrai.

Ce que nous disions hier reçoit aujourd'hui sa confirmation : la Fusion, qui, sous le régime de la liberté de discussion, ne faisait un pas en avant que pour en faire le lendemain deux en arrière, la Fusion a mis à profit le silence et Tombre de la compression. Elle a travaillé dans l'ombre et le silence ; le silence et l'ombre sont devenus ses auxiliaires ; elle s'en est fait des arguments ; ils lui servent à la fois de bouclier et de glaive. « Rendre ù la France sa liberté » est devenu le mot de ralliement des deux partis, et, sinon le motit, le prétexte. Légitimistes et orléanistes assurent que la Fusion est un fait accompli. Les journaux ministériels, comprenant, mais trop tard, l'habileté de la manœuvre fusionniste, essaient de la déjouer ; ils mettent un certain appareil dans la manière dont ils reproduisent la nouvelle de ]a Gazette de Cologne annonçant la prochaine arrivée de

M. le comte de Cbambordà Wiesbaden, tandis que MM. les ducs de Nemours, d'Aumale et de Montpensier se rendraient avec la reine Amélie à Ems, qui n'est qu'à cinq heures de Wiesbaden. De Wiesbaden à Ems, et de Ems à Wiesbaden, c'est une courte et agréable promenade en bateau à vapeur sur le Rhin.

11 se peut qu'efTeclivemont la Fusion, après avoir tant de fois échoué, ait enfin réussi à aborder ; tant mieux s'il en est ainsi. La question n'en sera que plus nettement posée entre la Monarchie et la Démocratie, l'Hérédité et l'Élection.

vm.

10 juin 1852.

La logique des hommes peut plier ; la logique des choses ne plie pas.

On peut la méconnaître, mais on ne peut la supprimer.

Chaque jour en fournit une démonstration nouvelle.

Les deux avertissements infligés avant-hier et aujourd'hui au Constitutionnel en sont la preuve éclatante ; elle vient confirmer ce que j'avais prévu, ce que j'avais annoncé à M. Véron lui-même.

Je lui avais dit :

Sur la pente de la liberté de la presse, législalivement réglementée, judiciairement réprimée, administrativement avertie, on ne s'arrêtera point, car on ne peut pas s'arrêter; on ne s'arrêtera point, pas même à vous.

Plus on aura comprimé la liberté des journaux, et plus on aura rendu évidente et impérieuse la nécessité de la supprimer.

La logique, attestée par l'histoire, le veut ainsi.

11 faut opter entre la liberté de tout dire, ayant pour correctif la liberté de tout contredire^ et la liberté supprimée.

La liberté comprimée n'est pas possible autrement que comme accident ou comme transition.

Participant des deux systèmes : liberté enlièie, comme

aux Élals-Unis, et liberté supprimée, cunime en Russie, la liberté comprimée a luus les inconvénients el tous les périls des deux régimes. Elle entretient l'agitation et divise la responsabilité.

Ce n'est plus seulement l'individu qui est responsable des écarts qu'il commet, c'est le gouvernement qui est responsable des écarts qu'il ne contient pas.

Il devient solidaire.

Même quand cela lui coûte, il lui faut donc frapper.

Une main invisible conduit sa main et l'oblige de la lever d'autant plus haut qu'il voudrait la tenir plus bas.

Cette main invisible, c'est celle de la logique inexorable.

C'est ainsi que s'explique le double avertissement reçu par le Constitutionnel.

Dans la voie où l'on s'est engagé, et cette voie remonte assez haut, car elle remonte à la loi contre la liberté de la presse, présentée le 11 juillet 1848 par M. Senard, ministre de l'intérieur, dans cette voie, il faut s'y attendre, le journalisme, successivement frappé, est condamné logiquement à succomber, à moins qu'il ne se relève entièrement libre, ce qui est peu probable et encore moins prochain.

Dès que le journalisme n'existe pas en vertu d'un principe inviolable ; dès qu'il n'est pas l'exercice incontesté d'un di-oit incontestable, il est à la merci des plus petits événements et des plus vains prétextes. Un complot, une tentative d'insurrection, une guerre, une complication, que sais-je! suffisent et au-delà pour qu'on le suspende, ce qui est un moyen de le supprimer analogue à celui du fonctionnaire qu'on destitue, en disant : appelé à d'autres fonctions.

Qui pourrait s'abuser jusqu'à croire qu'il ne surviendra dans l'avenir aucune complication de nature à motiver cette mesure sous le nom de nécessité temporaire?

En tout cas, ce n'est pas moi qui me berce de cette illusion.

Dès le lendemain du jour où sept millions et demi de voix sont venues conférer à l'auteur de l'acte du 2 décembre le

pouvoir conslituant, j'ai déclaré et imprimé que la logique du régime nouveau menait logiquement au remplacement de tous les journaux quotidiens par le Moniteur universel, et de la polémiijue journalière par la publicité officielle.

Je persiste dans cette opinion ; il était de l'intérêt de tous les journaux de l'appuyer, car, lorsqu'il y a impuissiuice démontrée de résister, c'est la veille et non le lendemain de la déroute qu'il faut essayer de capituler.

Si on n'en sauvait pas ainsi la liberté, du moins on en sauvait la propriété. Vaut-il donc mieux perdre l'une et l'autre?

Tel qu'il existe présentement, le Moniteur est à la foijs le plus petit et le plus cher de tous les journaux.

Il est grand comme la moitié de la Presse, et il coûte 112 francs par an, lorsque la Presse ne coûte par an que 40 francs.

Pourquoi le Moniteur coûte-t-il 112 francs'?— Nul ne saurait le dire, carde tous les journaux c'est celui qui a le moins de frais de rédaction; même on pourrait ajouter qu'il n'en a pas du tout.

11 est question de réduire à 40 francs le prix du Moniteur.

Demi-mesure et fausse mesure, qui aboutira à assimiler le Moniteur universel à ce que fut le Moniteur parisien.

On le fera décheoir, voilà tout.

Ou il faut laisser les choses telles qu'elles sont, ou il faut réduire h 18 francs le prix du Moniteur.

Rien n'est plus facile.

Que coûte la feuille de papier? — 3 centimes.

Que coûte l'impression? — 1 centime.

Total : 4 centimes multipliés par 360 jours, soit 14 francs 40 centimes.

14 francs 40 centimes est donc le prix de revient du Moniteur universel, dispensé des frais de timbre et des droits de poste.

A 18 francs par an, payables par numéro \\ raison de 5 centimes remis au facteui", le moindre cliinVe de tirage auquel s'élèverait le Moniteur étant 100.000 exemjilaii'es,

les propriétaires y gagneraient encore 300.000 francs pai' an.

Comme on le voit, ils ne seraient pas à plaindre et pourraient fort bien, h raison de l'exemption des droits de timbre cl de poste qui leur serait accordée par le gouvernement, être obligés par lui d'indemniser les journaux actuellement existants qui cesseraient de paraître; mais on fait mal les choses lorsqu'on les fait petitement.

Je serais donc d'avis que le gouvernement, adoptant une base d'évaluation, indemnisât, comme cela a lieu dans tous les cas d'expropriation pour cause d'utilité publique, ceux des journaux qui renonceraient à paraître et laisseraient au Moniteur le soin de servir leurs abonnés.

Alot^s l'épreuve du régime nouveau serait complète et par suite décisive, car il n'y a de décisive que l'épreuve qui n'a pas été faite à demi.

Ce serait ensuite au gouvernement à prendre toutes les mesures pour que le Moniteur universel, n'entrant jamais dans la polémique, fût la publicité, toute la publicité, rien que la publicité, et que cette publicité fût comme autrefois la femme de César, qu'elle ne pût jamais être soupçonnée.

Voilà ce que conseille et ce que prescrit la logique : le fera-l-on ?

— Non, on ne le fera pas; on préférera le compliqué au simple, l'arbitraire à l'absolu.

Et ce sera fâcheux pour tout le monde : fâcheux pour le public ; fâcheux pour le gouvernement, fréquemment contraint d'avertir les journaux; fâcheux pour les journaux, constamment exposés à être suspendus; fâcheux pour le public, ([ui ne sait plus mainlenant, quand il s'abonne à un journal quel qu'il soit, s'il n'en sera pas privé avant l'échéance de son al3onnement.

Pourquoi donc ne pas faire ce que prescrit la logique?

12 juin 1852.

Que de lois violentes et inefficaces on a fait contre la

presse, tandis qu'il n'y en avjiil qu'une seule à faire en ces termes si simples :

« Quiconque proposera de supprimer, de changer ou d'améliorer soit une loi, soit une institution, soit une taxe en vigueur, sera tenu, sous peine d'amende, de formuler en termes précis comment il remplace, change ou améliore cette taxe, cette institution ou cette loi. »

C'était l'unique loi que nous demandions, en 18'i8, qu'on fît au lieu de reconstruire encore et toujours en vain Tédifice d'une législation trois fois relevée. Cette loi n'a pas été faite ; elle reste à faire.

13 juin 1852.

La Gazette de France préfère le régime de la polémique restreinte au régime de la publicité officielle, le régime de l'avertissement et de la suspension au remplacement de tous les journaux par le Moniteur universel, avec indemnité préalable.

A cet égard, les opinions sont complètement lil)res, et les illusions parfaitement permises.

Mais la Gazette de France s'abuse étrangement si elle croit qu'on la laissera longtemps célébrer les vertus et les avantages de la légitimité, même sous la forme de réticences transparentes. A-t-elle donc oublié que le 20 août 1848, elle fut considérée comme un danger public et supprimée par ]\1. le général Cavaignac, ayant i)uur ministres xM® Senard, minisire de l'intérieur, et M® Marie, ministre de la justice? Cependant M. Armand Marrast, ex-rédacteur en chef de la Tribune et du National, était, à cette époque, président de l'Assemblée constituante !

La Gazette de France ne connaîtrait-elle donc pas le décret du 27 nivôse an VIll (17 janvier 1800), ainsi conçu ?

« Art. !'•''■. Le ministre de la police ne laissera, pendant toute la durée

de la guerre, imprimer, publier et distribuer que les journaux suivants :

» Le Monileur univenel, le Journal des Débals el des décrets.. ., le Journal

L'L.MTE DE PRESSE. 491

de Paria... la Gazelle de France e: les journaux s'occupant exclusivement des sciences, ai-ts, littérature, commerce, annonces et avis.

)) Art. 2. Le ministre de la police générale fera incessamment un rup port sur tous les journaux qui s'impriment dans les autres départements.

» Art. 3. Le ministre de la police veillera à ce qu'il ne s'imprime aucun nouveau journal dans le département de la Seine et dans les autres départements de la République.

» Art. 4. Les propriétaires et rédacteurs dos journaux conservés par le présent arrêté se présenteront au ministère de la police pour justifier de l;i qualité de citoyens français, de leur domicile et de leur signature, et promettront tidélité à la Constitution.

)) Art. 5. Seront supprimés sur-le-cbnmp tous les journaux qui inséreront des articles contraires au respect dû au pacte social, à la souveraineté du peuple et à la gloire des armées, ou qui publieront des invectives contre les gouvernements et les nations amis ou alliés de la République, lors même que ces articles seraient extraits de feuilles étrangères. »

La Gazette de France n'aurait-olle donc pas lu ce que dit M. Thiers de cet arrêté dans son Histoire du Considat et de VEmpire (t. I, p. 214 à 216) ?

« Un peu avant la clCture de la session, le premier consul prit, h l'égard de la presse périodique, une mesure qui aujourd'hui ne serait rien moins qu'un phénomène impossible, mais qui alors, grâce au silence de la Constitution, était une mesure tout-à-fait légale, et, grfice à l'esprit du temps, à peu près insignifiante.

» ... Cette mesure, qui paraîtrait si extraordinaire aujourd'hui, fut accueillie sans murmure et sans étonncment, car les choses n'ont de valeur que par l'esprit qui règne. »

Ces ligues ne seraient pas signées de M. Thiers, qu'on y reconnaîtrait tout de suite l'historien idolâtre du fait.

11 y a deux politiques : l'une qui subordonne les principes aux considérations ; l'autre qui subordonne les considéralions aux principes ; la première qui se résume dans le mot NÉCESSITÉ ; la seconde qui se retranche dans le mot liberté.

La marche de l'une et de l'autre est tracée d'avance comme les deux lignes d'un angle ouvert. On peut donc la mesurer avec certitude.

La Nécessité, l'ayant emporté sur la Liberté, ne pourra pas s'arrêter à mi-chemin. Les journaux sont tous appelés à disparaître successivement, moins le Moniteur universel ;

ils peuvent s'y résigner, mais ils ne doivent pas se le dissimuler.

Toute la question se réduit donc à ces deux termes : Vaut-il mieux que cette suppression ait lieu successivement et arbitrairement qu'immédiatement et absolument?

La Gazette de France préfère la suppression successive et arbitraire à l'expropriation immédiate et absolue avec indemnité préalable. L'Assemblée nationale est de cet avis. Nous le trouvons tout simple; mais ce que nous trouvons moins simple, c'est que le plaisir de décocher un trait injurieux fasse oubliera la feuille fusioiuiaire qu'après l'acte du 2 décembre, la Presse fut le seul journal qui. prêchant d'exemple, insista pour que tous les journaux opposés à celte manière de l'entrer dans le droit en sortant de la légalité s'abstinssent de paraître.

Quoique non supprimée, la Presse ferma ses ateliers et ne les rouvrit que par suite d'un jugement rendu le 11 décembre 1851 par le tribunal de la Seine.

VAsseniblée nationale et ses rédacteurs ont-ils donné le môme exemple et tenu la même conduite ?

Au surplus, nous n'insisterons pas. La disparition de la Presse est un sacrifice, quelque considérable qu'il soit, auquel nous sommes depuis longtemps préparé ; mais ce sur quoi nous insisterons, c'est sur la nécessité de ne pas réduire à demi le prix du Moniteur.

Si on le dispense des droits de timbre et des frais de poste, il ne doit pas coûter plus de 18 francs par an, soit 5 centimes par jour.

Si nous revenons sur ce point, c'est que nous ne nous dissimulons pas que le Moniteur à 40 francs sera un coup d'épée donné dans l'eau, et que nous ne voulons pas qu'on puisse nous imputer cet insuccès en disant faussement que le Moniteur à iO francs a été la réalisation du projet remis par nous, en 1831, à M. Casimir Périer.

Rigoureusement, le ,l/o??/Ycî/r pourrait se publiera 12 fr. par an.— De 12 à 18 francs, il y a 6 francs de marge. 6 francs (le marge sur 100,000 abonnés, c'est 600,000 francs ! 6 francs

de marge sur 200,000 abonnés, c'est 1,200,000 francs ! Dirat-on que ce sont des chiffres fabuleux ? En 1848, un journal, la Liberté^ ne coûtant que 18 francs par an, vit, en moins de deux mois, son tirage journalier dépasser 100,000 exemplaires. L'expérience est donc venue confirmer pleinement l'exactitude des chiffres et des prévisions de l'auteur de la

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