‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 161 sur 231 · NATION EMPOISONNÉE · texte numérisé non relu

NATION EMPOISONNÉE

Empoisonnée, en effet, puisqu'elle subordonne la Nécessité qui passe, à la Liberté qui reste.

27 octobre 1B52.

Le Journal des Débats a longtemps et souvent raillé la liberté qui se règle et qu'on ne règle pas; combien de fois n'a-l-il pas pris la défense de la Uberté légalement limitée contre la liberté naturellement limitée ? En quelle circonstance n'a-t-il pas subordonné la Liberté à la Nécessité, le principe éternel aux considérations éphémères? De quoi donc, en 1852, s'étonne, s'émeut et se plaint le Journal des Débats^ qui trouvait tout simple qu'en 1840 MM. Thiers et Guizot fissent, l'un condamner, l'autre incarcérer M. Lamennais ? Ce qui a lieu en Toscane, où deux sujets toscans, les époux Madiai, ont été condamnés ])ar la cour royale de Florence, l'un à quatre ans et demi de prison avec travaux forcés, l'autre à trois ans et demi de prison, pour avoir embrassé la religion protestante et pour avoir cherché à opérer des conversions, est parfaitement simple, parfaitement logique; c'est l'application de ces célèbres paroles de Bossuet :

« Ceux qui ne veulent souffrir que le prince use de rigueur en matièro de religion, parce qu'ils veulent que la religion soit libre, sont dans une erreur impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans tout l'État, l'idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse religion, le blasphème, l'athéisme mPrae, et les plus grands crimes seraient les plus impunis. »

En 1851, alors que I'Assend)Iéo législative existait encore en France et retentissait en Europe, le Journal des Débats o-t-il pi'olesté conti'o la délibération (ju'on va lire ?

E.rirait du recjisire des drlibcralions du ronseil de prcf'i-turc du déparlement de Florence.

Si'anco du 10 mai 1851.

(I Attendu qu'il est constant que, dans la soirée du 7 mai courant, les nommés Fidèle Betti, le comte Pierre Guicciardini , César Mngrini, Augiolo Guarducci, Charles Solaini, Sabatino Borsieri et Joseph Gucrra ont été surpris assis autour d'une table chez ledit Fidèle ;

» Attendu qu'il résulte de la déclaration des prévenus eux-mêmes qu'en cet instant le comte Pierre Guicciai-diui lisait et commentait un chapitre de l'évangile de saint Jean, sur la traduction italienne attribuée à Jean Diodati ;

» Attendu qu'il y a des preuves suffisantes que cette lecture et ce commentaire n'avaient d'autre but que d'inspirer des sentiments et des piùncipes religieux contraires à ceux de la religion catholique, apostolique et romaine ;

» Vu l'article 2 du décret du 25 avril 1R51, le conseil ordonne l'emprisonnement pour six mois du comte Guicciardini à Volterra, de César Magrini à Montieri, d'Angiolo Guarducci à Ciuncarico, de Fidèle Betti à Orbitello, de Charles Solaini à Cinigiano, de Sabatino Borsieri à Rocca Strada, et de Joseph Guerra à Piombino.

)) Pour copie conforme. Pour le secrétaire,

» A. SAMBCCHi , premier commis. »

Non; à cette époque le Journal des Débats faisait cause coutmune avec la majorité parlementaire, qui avait pour chefs MM. Berryer, de Broglie, Changarnier, Coquerel, de Falloux, Mole, de Montalembert et ïhiers. Alors la liberté de croyance lui ins])irait peu de souci ; il avait bien autre chose à faire : ce vaillant Don Quichotte, imposant silence à Sancho Pança, avait à guei'royer contre les moulins à vent, du socialisme.

Pourquoi donc, s'il vous plaît, la liberté de croyance serait-elle une liberté privilégiée? A quel titre aurait-elle donc plus de droits et serait-elle plus inviolable, plus respectée que la liberté de la presse ou la liberté de l'enseignement, que la liberté de réunion ou la liberté d'association? Si l'État peut supprimer, restreindre, réglementer la liberté des croyances politiques, pourquoi ne pourrait-il pas supprimer, restreindre, réglementer la liberté des croyances religieuses? Toutes les libertés sont égales entre elles comme sont égaux entre eux tous les rayons d'un cercle. Il

faut être logique, et reconnaître que Bossuet a raison contre M. Joim Lemoinne.

Si la liberté n'est pas un principe supérieur à toutes les considérations et h toutes les circonstances, si la liberté n'est pas le droit divin de l'homme , si la liberté n'est pas tout, la liberté n'est rien !

Page 1