LE SIÈCLE
7 avril 1852.
Le Siècle a soutenu en 1848 l'état de siège, la suppression sans motif des journaux, et la transportation sans jugement des citoyens ; il a tout justifié au nom de la nécessité.
Ce que la France a récolté en 1831 et 1832, qui l'a semé en 1848 ?
— M. le général Cavaignac, aidé par le journal le Siècle.
Si M. de Girardin a conservé des rancunes contre M. le général Cavaignac, en tout cas, ces rancunes n'ont jamais eu d'autre motif que l'inqDardonnal)le tort d'avoir, au lendemain d'une révolution, mis l'arbitraire à la place de la liberté.
Le Siècle convient que M. le général Cavaignac fait partie du conseil sous la surveillance duquel il est placé ; le Siècle déclare même qu'il ne cessera de témoigner au général Cavaignac sa juste déférence.... Est-ce pour avoir transporté sans jugement 12,000 Français et supprimé sans motifs et à diverses reprises plus de vingt journaux? Enfin, le Siècle ajoute malicieusement que ses « convictions » ne changent pas au gré des circonstances.
576 tH^'i.
Qu'esl-ee donc quo le Siècle iippelle ingénument ses convictions ?
Serait-ce de rester attaché à un homme, quels que soient les excès qu'il commette?
Si c'est là garder ses conviclions, oui, en effet, le Siècle n'a pas changé, il est resté fidèle au général Gavaignac ; mais pour rester fidèle au dictateur de 1848, il lui a fallu renier toute son opposition de douze années, il lui a fallu déserter tous les principes de la Justice et trahir luutes les garanties de la Liberté.
Oui, cela est vrai, k' Siècle et la P)-essc ont deux manières opposées de rester fidèles à leurs convictions.
Le Siècle immole les principes aux hommes; la Presse sacrifie les hommes aux principes.
La Presse s'est séparée de M. L.-N. Bonaparte dès qu'elle a vu qu'il tombait dans l'ornière creusée par M. le général Gavaignac, et qu'il délaissait la liberté pour continuer l'arbitraire ; le Siècle, s'il eût été conséquent, aurait dû alors, se rapprochant de M. L.-N. Bonaparte, Punir dans le môme culte qu'il a voué à M. le général Gavaignac, car l'un et l'autre avaient les mêmes titres à la même juste déférencfi.
Mais qu'a fait le Siècle? — Ce qu'il avait approuvé, approbation dans laquelle il déclare qu'il persiste encore . sous le général Gavaignac , il l'improuve sous M. L.-N. Bonaparte. Ge qu'il avait trouvé excellent venant de l'un, il le trouve exécrable venant de l'autre. Il a deux poids et deux mesui'es, selon qu'il s'agit de peser M. L.-N. Bonaparte ou M. le général Gavaignac. Voilà ce que le Siècle appelle avoir des « concictiois. »
Ah! si c'est là ce qu'on appelle « avoir des convictions et of avoir pas de versatilité. « non, en effet, la Presse n'a pas de; convictions; oui, en effet, elle est et restera de tous les journaux le plus versatile.
Ne pas changer au gré de ceux qui changent, ne pas changer au gré de ceux- qui, dès le lendemain du jour qu'ils ont le pouvoir aux mains, foulent aux pieds les principes et les idées ;^i nom desfjuels ils ont recruté des auxiliaires et
se sont emparés du gouvernement, voilà ce que la servilité appelle versatilité! 11 i'aul convenir que cela est ingénieux et bien trouvé.
En France, pays de domesticité, on ne comprend pas qu'un homme se voue à une idée et qu'il en poursuive le triomi)he et la réalisation au ti'avers de tous les régimes inconséquents qui peuvent se succéder ; mais ce que l'on comprend sans effort, c'est qu'un homme se voue à un homme, qu'il en porte fièrement la livrée et la cocarde, quoi que fosse cet homme et quehpie démenti qu'il se donne. Oh! ceci paraît tout simple. D'un homme qui s'aplatit toujours, on dit : 11 ne change jamais !
Traduisez donc : Indépendance par versatilité et servilité par conviction.
Avant de tenir tant à M. le général Cavaignac, le Siècle tenait, étroitement à M. Barrot; jamais, sous M. Guizot comme sous M. L.-N. Bonaparte, la Presse n'a tenu qu'à la liberté, et elle l'a prouvé en ne l'abandonnant en aucune circonstance, ni avant ni après le 24 février., ni avant ni après le 10 décembre 1848, ni avant ni après le 2 décembre 18ol.
Le Siècle prétend que la guerre que fait la Presse est sans danger; cela se peut, et, s'il en est ainsi, tant mieux ; mais, avant de railler, que le Siècle montre donc ses états de blessures ! L'a-t-on arbitrairement emprisonné et supprimé en 1848, l'a-t-on arbitrairement exilé en 1852?
Ah! nous allions manquer de justice et de mémoire; il y a une action d'éclat dont le Siècle peut se vanter : il a, le 29 février, appuyé à outrance la candidature du général Cavaignac.
Le jouinal infidèle à la liberté est resté fidèle à l'homme.
11 avril 1852.
Le Siècle, qui a eu l'irréparable tort d'abandonner la li-
tS18 t85«.
berlé quand ii était le plus utile et le plus urgent de la défendre, s'attire de la part de la Patri'} celte rude apostroplie, sous laquelle il lui faudra de nouveau eourber la tète :
« Pourvoir uno sévérité impitoyable dans respulsion des six mille individus les plus compromis, il faudrait tout au moins n'avoir pas approuvé la transportation de dou:e mî7/e individus à la suite des journés de juin. El c'est précisément le cas de ce très-bon , très miséricordieux et très excellent Siècle, qui nous jette ironiquement aujourd'hui l'épithète de charitables ! »
On ne trahit pas impunément la liberté. Quiconque l'a abandonnée ne la retrouve plus au moment où il aurait le plus besoin d'elle. C'est une expérience qu'ont récemment faite MM. Cavaignac, Montalembert,Dupin, Bocher, etc., etc. Le jour où l'un d'eux a voulu livrer à la publicité les lettres les plus simples, il ne l'a pas pu : M. Bocher, qui avait voté la loi contre le colportage, a été condamné comme colporteur. De tels enseignements resteront-ils donc toujours stériles en France? Les avertissements les plus sincères seront-ils donc toujours méconnus? Assurément, ce ne sont pas les avertissements qui ont manqué au gouvernement provisoire, à M. Cavaignac, et plus tard h la majorité de l'Assemblée législative : quel compte tous en ont-ils tenu? Aussi, où sont-ils? Où sont les membres du gouvernement provisoire? Qu'est devenu M. Cavaignac? Où sont les chefs de la majorité de 1849? Quelle plus grave matière de réflexions, mais aussi quel sujet d'espérance plus grand pour ceux qui ont foi en la liberté !
Le Siècle parle souvent des « principes » qu'il a défendus. Lesquels donc? Nous ne connaissons que ceux (ju'il a abandonnés.
23 avril 1S52.
Le Siècle, sous le titre de Jurisprudence administrative de la presse, pose les fondations d'un répertoire spécial ([lu promet d'être riche en arrêtés de préfets exerçant le droit (Vuvertissements et de suspensions. Le Siècle se fût épargné
la peine qu'il se donne aujourd'imi, si, en juin et août 1858, il eût pris parti pour la liberté des journaux suspendus, contre l'arbitraire du général qui eonipte aujourd'hui au nombre des membres de son conseil de direction. Le dictateur du 24 juin 1848 a été le laboureur; le dictateur du 2 décembre 1851 n'a été que le moissonneur. Le second est venu récolter ce que le premier avait ensemencé. C'est ce qu'il importe de ne pas oublier, afin d'être juste pour tous et contre tous.
3 mai 1852.
Le Siècle signale les poursuites nombreuses dirigées contre les éditeurs et libraires, conformément à Vindex publié par le Moniteur dans son numéro du 25 octobre 1850. Dans l'ordre d'idées qui préside à la rédaction du Siècle, l'unique reproche qu'on devrait adresser à cet index, c'est de ne pas être la réimpression textuelle de Vindex tel qu'il est publié par la cour de Rome. Entre l'autorité et la liberté, entre la foi et l'examen, il n'y a pas de milieu. Ce doit être ou tout l'un ou tout l'autre. Le Siècle était plus conséquent avec ses doctrines lorsqu'il réclama, il y a deux ans, qu'on interdît la représentation de Catilina, d'Alexandre Dumas. La scène se passait à Rome entre Catilina et Cicéron.
4 mai 1852.
Le Siècle, il aurait dû s'y attendre, s'est attiré, de la part de VAssembléc nationale, une verte, mais juste réprimande. Quand on attaque Pigault-Lebrun, quand on trouve juste que les tribunaux aient condamné plusieurs de ses livres, il ne faut pas défendre Béranger et trouver inique que les tribunaux aient condamné certaines de ses chansons. La liberté, ainsi entendue, est une interminable question de limite. Ce que le Siècle admet, V.lsssemhlêe nationa'e le lé-
prouve. Comment les accorder? comment expliquer et justifier ce fait d'écrivains condamnés par des jurés au nomijre de douze au plus, et glorifiés ensuite par des électeurs au nombre de cent mille et au-delà? Qui avait tort? Qui avait raison? Étaient-ce les jurés? Elaient-ce les électeurs? Entre les électeurs et les jurés, qui prononcera ? La liberté limitée, on ne saurait trop souvent le répéter, c'est l'arbitraire illimité; c'est la contradiction sous toutes les formes les plus variées et les plus imprévues. Pauvre Siècle! Il a véritablement droit aux égai'ds accordés à toute infirmité. Lui reprocher d'être illogique, c'est reprocher à un boiteux d'avoir une jambe plus courte que l'autre. Le Siècle est lié avec le raisonnement boiteux; c'est une infirmité de naissance.
Ainsi se pose-t-il, sans les résoudre, cela va sans dire, les questions suivantes :
" Qu'est-ce qiie VEtal?
II Que doit-il être ?
Il Entre ceux qui disent qu'il doit être tout et ceux qui veulent le réduire à un simple protectorat, n'y a-t-il pas de milieu? Ses droits sont-ils bornés ? Où s'arrêtent-ils ?
" S'ils ne s'arrêtent nulle part, le particulier est-il donc complètement destiné à disparaître devant l'EtatV
II Par exemple, l'Etat doit-il devenir en presque toute chose à la fois le juge et la partie principale?
" Tels sont les problèmes qui nous frappent avec une force que nous ne saurions exprimer, et dont l'examen nous attriste quand nous jetons les yeux sur l'avenir de notre pays. »
Rien cependant n'était plus facile que de répondre aux questions que le Siècle se posait si tristement ;i lui-même.
Qu'est-ce que l'État?
Que doit-il être?
L'État est un être abstrait et collectif.
Il n'a le droit de régir et de réglementer que ce qui est essentiellement collectif, nécessairement indivis, exclusivement public et impersonnel.
Donc, tout ce (pii est individuel est libre.
La liberté mutuelle est la loi commune.
Maintenir la libtM'lc mutuelle et l'indépendance récii)roque : voilà la raison d'èlre, au dix-neuvième siècle, des Etats civilisés; ils n'en onl plus d'autre.
6 mai 1852.
Le Siècle implore l'amnistie. Sera-t-il plus heureux, en mai 1852, que la Presse en juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 1848? Sa voix sera-t-elle plus écoutée par le Dictateur du 2 décembre 1851. que la nôtre par le Dictateur du 24 juin 1848? Jusqu'au dernier jour, jusqu'au 10 décembre, nous avons supplié, mais en vain, M. le général Cavaignac d'accorder une amnistie : puisse le regret qu'il doit éprouver d'avoir été sourd à la prière inspirer et conseiller son successeur !
8 mai 1852.
Le Siècle doit être satisfait : il vient de remporter sur le Pays la même victoire que celui-ci avait remportée sur la Presse, il y a peu de temps. Le Siècle vient de faire donner au Pays un avertissement. Cet avei'tissenient n'a pas l'approbation de M. de Rianccy, qui a cependant le goût des rigueurs salutaires, ainsi qu'il l'a prouvé en juillet 1850, dans la discussion de la loi qui apportait de nouvelles limites à la liberté de la presse. A cette époque, il faut le dire, M. de Riancey était membre de l'Assemblée législative; maintenant il est rédacteur du journal VUnion! 0 journalisme, ta destinée serait-elle donc d'être le refuge public ou ténébreux de tous tes persécuteurs, de tous tes prescripteurs, qu'ils s'appellent Guizot, Thiers, Cavaignac ou de Riancey ! Le Constitutionnel est de l'avis de VUnion. 11 déclare « qu'il ne saurait dissimuler Vétonnement profond que lui cause la mesure qui vient d'atteindre le Pays. »
Ce qui nous étonne, nous, c'est cet étonnement.
Dès qu'on proclame (jue l'Etat, que le Gouvernement, que la Loi a le droit public de tracer une limite à l'exercice du droit individuel, à moins d'être souverainement inconséquent, il convient d'admettre que l'État peut poser la limite où il croit utile de la placer. Lorsque nous lisons Vlndex qui se publie à Rome, ce qui nous étonne toujours, ce n'est pas d"y trouver les noms de tels auteurs et les litres de tels ouvrages, mais c'est de n'y pas trouver, au contraire, et en très grand nombre, les titres de tels ouvrages et les noms de tels auteurs. Lorsque nous assistons à une pièce de théâtre, quel que soit le théâtre et quelle que soit la pièce, ce qui nous étonne toujours^ ce n'est pas la sévérité de la censure, c'est au contraire son extrême indulgence. Dès que l'autorité est responsable de tout, puisqu'elle peut tout, ce qui nous étonne, c'est qu'elle autorise encore tant de choses qu'elle pourrait aisément et devrait logiquement interdire.
Sortant de ces considérations générales pour rentrer dans l'examen du cas particulier, nous louons hautement M. le ministre de la police générale de son arrêté, parce qu'il ne laisse subsister aucune limite incertaine et variable.
La prohibition est absolue.
Non-seulement elle est absolue, mais elle est logique.
Puisqu'il y a un procès-verbal officiel des séances législatives, pourquoi des articles sur les discours prononcés ?
A quoi bon ?
Dès que la prohibition est absolue, dès que l'alignement est tracé, dès que cet alignement est connu, tout danger d'avertissement disparaît pour les journaux.
De quoi VUnion, le Constitutionnel et autres se plaignentils donc ?
En vérité, il n'y a que deux journaux qui comprennent l'un l'autorité, l'autre la liberté; le premier de ces deux journaux s'appelle VUnivers; le second se nomme la Presse.
vm.
10 mai 1852.
Le Siècle s'enlcte à pafler des principes qiCil représente. Encore une fois, lesquels?
En 1818, dans toutes les circonstances graves qui se sont présentées du 23 juin au 10 décembre, n'a-t-il pas abandonné la liberté, soutenu l'arbitraire et appuyé la rigueur, toujours au nom de la Nécessité ?
Depuis quand donc la Nécessité, qui est l'immolation des principes, est-elle un principe?
IL mai 1852.
Le Siècle, s'adressant à l'Aigle, fait une invocation à la Liberté.
Nous avons le droit de lui demander ce qu'il entend par ce dernier mot, car le temps est venu pour les journaux où ils ne pourront plus parler pour ne rien dire. I^e régima des lieux-communs est fini.
Mirabeau disait :
« Tant que les hommes n'auront que des mots pour s'exprimer, il faudra peser ces mots. »
Mirabeau avait raison.
Pesons donc le mot Liberté, c'est le mot qu'il importe le plus de bien définir, afin qu'il cesse désormais de signifier Révolution.
Jusqu'à ce jour, la Liberté n'a été, en France, que le nom sous lequel s'est caché l'arbitraire, changeant souvent de formes, mais restant, au fond, toujours le même.
Nous engageons le Siècle à lire le Messager du Midi, où il trouvera l'article suivant :
(I M. de Girardin dit dans la Presse:
" Continuera-t-on toujours à accuser la France et a prcitendre qu'il ne faut pas
>' la comparer a l'Angleterre ? que la liberté, qui est possible en Angleterre, n'est " pas possible en France ? Est-ce que la liberté n'est pas un pain dont tous les Il peuples civilisés ont également besoin ? La liberté est l'échelle sur laquelle se >i mesure le degré de civilisation. C'est a la plénitude de la liberté dont ils jouis- >' sent que les Etats-Unis d'Amérique doivent la rapidité de leur fortune. La liberté >' est le multiplicateur de la richesse, r
)) La question que soulève M. de Girardin dans ces quelques lignes est bien importante, et c'est la seule qui n'ait jamais sérieusement occupé les politiques français de tous les partis.
B La liberté, qui est possible en Angleterre et aux Etats-Unis, n'est pas possible, ou du moins n'a jamais pu exister en France. C'est ce que soixante années de révolution et d'efforts stériles ne rendent que trop évident.
» Nous avons été appelés en 184R à élire une Assemblée de 900 représentants chargés d'organiser la liberté-, ils ont été impuissants comme leurs prédécesseurs. Quelle est donc la cause de cette impuissance ?
» La Renaissance, c'est-à dire un engouement sans raison et sans limites pour la civilisation païenne, a eu pour effet de modifier peu à peu les idées, les sentiments, les mœurs, les goûts des princes, des savants, des prêtres, des hommes d'Etat, de tous ceux qui régnent par l'intelligence ou par la puissance; elle les a insensiblement conduits, depuis Machiavel, à rétablir dans le monde les principes de la politique pa'ienne, à prendre pour base du pouvoir la notion injuste de l'Etat, telle que l'avaient conçue les Romains ouïes Grecs, et par suite à imiter les formes et jusqu'aux noms de leurs gouvernements
» L'Angleterre a pu se soustraire en grande partie à cette influence; il Suffit d'y vivre huit jours pour s'en convaincre. Elle est restée chrétienne dans ses arts, dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses sentiments; elle a erré dans la foi, mais elle a conservé une instinctive répulsion pour le si/stème païen de la domination de l'Etat ; elle'a gardé ses institutions municipales et provinciales ; elle est demeurée inébranlableraent attachée aux vieilles traditions, aux antiques coutumes du moyeu âge, qu'elle s'est bornée à améliorer progressivement.
» Les peuples de l'Europe qui, depuis Charlemagne, suivaient la même voie, se sont séparés au seizième siècle : les uns , ce sont les peuples du continent, pour remonter le cours des siècles et revenir à la civilisation d'Auguste et de Périclès ; les autres, ce sont les Anglais, pour continuer à suivre la route que le christianisme leur avait tracée.
» Les premiers ont revu des jours de gloire militaire, de conquête, de splendeur artistique, comme ceux de Rome ou d'Athènes; mais ils ont revu aussi les agitations, les désordres , les vices et les malheurs des sociétés pa'iennes. Les seconds ont eu une destinée moins brillante, mais ils n'ont pas perdu la liberté, la vraie liberté.
» Voilà toute l'explication de cette différence entre les nations française et anglaise. Voilà la réponse à la ([uestion que pose ]\L de Girardin, de-
mandant pourquoi la liberté, qui c,>t possible en Angleterre, ne le serait pas en France. »
L'explication que donne M. Danjou est celle ([n'avaient déjà donnée avant lui le R. P. Ventura, s'élevant avec force contre l'omnipotence de l'Etal, et M. l'archevêque de Paris dans son avant-dernier mandement de juin 1851, mandement remarquai)le au plus haut degré, et où le despotisme de l'État était attaqué avec autant de vigueur que le droit de la Liberté était soutenu avec profondeur.
Oui, cela est vrai, la domination de l'État est une idée païenne, mais ô Siècle! demandez donc au général Cavaignac s'il est de cet avis et dites-nous donc le vôtre, afin que nous sachions et que vos lecteurs sachent ce que vous voulez dire quand vous vous écriez : ô Liberté !
15 mai 18o2.
Le Siècle constate qu'on s'est borné à modifier la contexture du budget, mais sans en alléger le poids. Si, dès le 4 mai 1848, au lieu de perdre six mois à élaborer et à discuter une Constitution qui ne devait pas naître viable , l'Assemblée constituante se fût mise immédiatement, ainsi que nous le demandions, à la grande œuvre de la réforme rationnelle du budget des recettes et des dépenses, maintenant l'impôt serait ce qu'il devrait être, et le budget des dépenses, qui s'élève pour 1852 à 1,486 millions, eût été réduit de moitié au moins.
Mais, pour opérer de telles réformes , il ne se rencontre qu'une heure par siècle dans la vie des peuples les plus l'avorisés. Qu'ils sont donc coupables les incapables qui laissent échapper cette heure précieuse, alors surtout qu'aucun avertissement ne leur a manqué !
En 1848, quand M. Gavaignac était dictateur, le Siècle était tout-puissant. Quelle réforme du budget a-t-il demandée? quelle réforme du budget a-t-il obtenue? Même
586 tS58.
en 18o2, quelle rélnrine propose-l-il ? Le Siècle i\ commencé un travail sur rimi)ôt : il en est resté au premier article, ne pouvant aller plus loin et n'osant se décider entre l'impôt jnultiple, l'impôt siu" le revenu et l'impôt sur le capital.
26 mai 1B52.
Le Siècle pul)lie deux bulletins contradictoires sur l'état de santé de la Constitution espagnole. Dans le premier de ces deux bulletms, il en représente l'état comme désespéré: dans le second, il a une lueur d'espérance,
Le Siècle croit encore aux Constitutions. Ah ! s'il eût partagé sur ce point, en mai J848, l'incrédulité de la Presse, l'Assemblée constituante n'eût pas perdu cinquante jours à voler la Constitution, qui, le 23 octobre 1848, le jour môme du vote, nous inspirait cette réflexion prophétique :
« Au lieu d'un président responsable, qu'a-t-on fait?
» On a fait iiu roi temporaire, une royauté de troisiènae degré.
» Ce qu'une telle royauté durera, on le verra! »
On Ta NU.
3 juin 1852.
Le Siècle publie un article qui a pour titre : de l'exagération DU PRINCIPE d'autorité. Le Siècle eût été mieux avisé (le copier tout bonnement ce passage de la pétition aux deux cuAMBREs , adressé le 10 décembre 181G, par P.-L. Courier, vigneron :
a L'autorité, messieurs, voilà le grand mot, en France. Ailleurs on dit la loi, ici l'autorité. Oh ! que le père Canaye serait content de nous, s'il pouvait revivre un moment ! Il trouverait partout écrit : Point de raison ; l'autorité. Il est vrai que cette autorité n'est pas celle des Conciles ni desPères de l'Eglise, moins encore des jurisconsultes, mais celle des gendarmes, qui eu vaut bien nue autre.
» p.-L. COL'KIER, vigneron. »
LA PRESSE SANS LA LIBERTÉ. o87
Accoupler le mot d'exagération avec le mot d'autorité, c'est comme si l'on disait l'erreur de la vérité ou la vérité de Verreur, à moins qu'ici autorité ne soit pris dans le sens de domination. Mais, dans ce cas encore, le S/ec/e aurait tort, car on ne peut exagérer ce qui ne doit pas exister. La domination est une prétention du paganisme condamnée par le chrislianismc. ,
Le Siècle contlamne ce que le gouvernement fait en France , et approuve ce que le gouvernement fait à Fribourg; la Patrie cl V Univers coiuhnnnonl ce que le gouvernement fait à Fribourg, et approuvent ce que le gouvernement fait en Erance.
C'est riiisloire de toutes les dominations.
4 juiu 1852.
Le Siéc/e attaque « la politique de souveraineté du but, » de ruse, de tromperie, de nécessité et de raison d^Etat. » Tout ce que dit le Siècle à cet égard est excellent; seulement, cela est en retard de quatre ans ; c'était en juin 1848, et non en juin 1852, qu'il fallait dire tout cela , avant que la politique de nécessité et de raison d'Etat immolât la politique de liberté et de raison des choses.
5 juin 1852.
Le Siècle expose comme quoi la Monarchie est désormais impossible en France : ce n'est pas nous qui le contredirons sur ce point; mais, qu'il nous permette de le lui dire, ce qui importe, ce n'est pas de démontrer ce qui est évident, c'est d'éclaircir ce qui est douteux ; c'est de faire voir comment, en France, la République est possible, quoique en-
lourée de Monarchies puissantes et qui ne déguisent plus leur hostililé.
Les Monarchies qui élèv'ent si haut, en 1852, le ton qu'elles avaient baissé si bas, en 1848, peuvent être fortuitement exposées à le baisser de nouveau ; c'est un motif de plus pour que tous les hommes sérieux, non seulement en France mais en Europe, cherchent sans relâche par quels moyens efficaces les peuples, lorsqu'ils seront parvenus à se soustraire aux excès de la compression militaire , pourront échapper aux périls de l'explosion révolutionnaire et fonder irrévocablement la liberté telle que nous l'entendons, non la liberté qui est un mot, mais la liberté qui est un fait, non la liberté qui est une antre forme de la tyrannie, mais la liberté qui est l'abolition de la tyrannie sous toutes les formes et sous tous les noms.
Si cette heure qui paraît éloignée sonnait tout-à-coup, le Siècle, cette fois, saurait-il ce qu'il veut, ce qu'il doit vouloir? Il ne suffit plus de dire ce qu'on ne veut pas.
8 juin 18,52.
Fidèle à tous ses pi'écédenls et à ce qu'il appelle « ses principes, » le journal le Siècle prend parti, dans la question de Fribourg. pour le gouv'ei'nement contre le peuple, pour le pouroir contre la souveraineté, pourlaConstilulinn contre la Liberté. Il refait relativement au canton de Fribourg, en juin 1852, les mêmes articles qu'il faisait relativement h la France, en 1851, articles dans les([uels il combattait la révision de la Constitution, votée par l'opposition, moyennant l'abrogation préalable de la loi du 31 mai 1850, proposée par le gouvernement.
Celte opposition aveugle du Siècle, entreprise de compte à demi avec le National , est ce qui a le plus contribué à i'mpècher M. Ihllault d'accepter pleinement alors la mission (|ui lui fui (illérte de composer un cabinet qui succédùt à
LA PRESSE SANS LA LIBERTE. o89
MM. Léon Faucher, Bnroclie, Roulicr el Fould. Ne se voyant soutenu par aucune des fractions de l'opposition démocratique , M. Billaull lîésila, et c'est alors que fut composé à toute extrémité le ministère Thorigny, dans lequel entra si malheureusement M. Daviel comme ministre de la justice. L'expérience n'a rien appris au Siècle.
Toujours, des deux pans, la même vieille politique : les uns déblatérant contre les socialistes, les autres déblatérant contre les jésuites. Est-ce qu'on n'en finira donc jamais avec cette vieille politique éclopée, édentée, aveugle, sourde et abénée? Est-ce qu'on n'en arrivera donc jamais h ne plus regarder à la couleur de la robe ou du drapeau, et à rechercher uniquement de quel côté sont les principes, la raison, le droit, la justice, la logique? Si les socialistes ont pour eux les principes, ne voyez que les principes ! Si les jésuites ont pour eux les principes, ne voyez que les principes ! Repoussez impitoyablement tout ce qui se nomme considération, nécessité , et qui n'est jamais qu'expédients condamnables et que précédents funestes.
Il est incontestable que dans le canton de Fribourg le droit, la hberté, la souveraineté sont du côté du peuple et ne sont pas du côté du gouvernement , retranché derrière la Constitution, l'intolérance et l'arbitraire. Est-il vrai que, sur les 22,592 citoyens actifs qui composent le canton de Fribourg, 16,349 soient venus protester à Posieux, ainsi que l'a affirmé le Constitutionnel, ou bien est-il vrai que le peuple n'ait été représenté à cette réunion que par 8,000 ou 9,000 personnes, ainsi que le prétend le Siècle ? Peu iraporte ; ce n'est pas en ces termes que doit se poser la question. La question est celle-ci : Les Fribourgeois ont-ils, oui ou non, droit à la liberté ? S'ils ont droit à la liberté, ont-ils droit même à celle d'aimer les jésuites, si tel est leur goût? Nous répondons oui, sans hésiter, et nous ajoutons que, s'il y a une liberté qui doive être avant tout respectée, c'est la liberté de croyance , car la liberté de croyance c'est la liberté-mère ; c'est la hberté génératrice de toutes les autres libertés.
Toujours, en tout temps et en tous lieux, la même histoire : l'histoire de Calvin , dit le pape de Genève , voué au bùeher par le pape dé Rome ^ et faisant brûler à Genève, en 1558, Michel Servet !
Persécution mutuelle et universelle est le résumé de l'histoire de tous les partis ; tolérance mutuelle et universelle est le résumé de la seule politique capable d'en finir avec tous les partis sans en proscrire aucun. Cette politique, nous le savons, n'est pas celle du Siècle, mais c'est celle de la Presse. Nous comprenons la liberté, non seulement en paroles mais en action, comme la comprenait Chateaubriand s'exprimant ainsi :
« La liberté n'existe point exclusivement dans la République, où les publicistes des deux derniers siècles l'avaient reléguée d'après les publicistes anciens. Les trois divisions du gouvernement : Monarchie, Aristocratie, De'mocratie, sont des puérilités de l'école en ce qui implique la jouissance de la liberté. La liberté se peut trouver dans une de ces formes comme elle en peut être exclue. Il n'y a qu'une Constitution réelle pour tout Etat : Liberté, rCimporte le mode.
» La liberté est de droit naturel et non de droit politique, ainsi qu'on le dit fort mal à propos; chaque homme Ta reçue en naissant sous le nom d'indépendance individuelle. Conséquemment et par déviation de ces principes, cette liberté existe en proportions égales dans les trois formes de gouvernement. Aucun prince, aucune assemblée ne sauraient vous donner ce qui ne lui appartient pas, ni vous ravir ce qui est à vous.
» D'où il suit encore que la souveraineté n'est ni de droit divin ni de droit populaire : la souveraineté est l'ordre établi par la force.
)i La liberté est un principe qui ne se perd jamais; s'il se perdait, la société serait dissoute ; mais la liberté , bien commun , est souvent usui'pée.
» Chez les anciens, la Liberté était une religion; elle avait ses autels et ses sacrifices.
» Ciiez les modernes, la liberté est la raison; elle est sans enthousiasme : on la veut parce qu'elle convient à tous : aux rois, dont elle assure la couronne en réglant le pouvoir; aux peuples, qui n'ont plus besoin de .^e précipiter dans les révolutions pour trouver ce qu'ils possèdent. »
Chateaubriand, en s'exprimant ainsi, n'était lui-même que l'écho de Fénélon, disant:
« La loi naturelle étant fondée sur la souveraine raison, elle est immuable, éternelle, universelle comme cette raison même. Si les hommes étaient
en état de connaître et de suivre toujours cette loi, on n'aurait pas be.-oin de lois civiles; chacun aurait su loi lui-dedans de lui-mvme. »
Laissez donc h cliacun sa loi au dedans de lui-même ! Laissez donc les Fni)ourgeois être catholiques, et même, s'ils le sont, jésuites ! Laissez donc les Français , qui attachent plus d'importance au fond des choses qu'à la forme des gouvernements, laissez-les donc être, s'ils le veulent, socialistes ! Siècle, n'anmistiez pas le Constitutionnel en l'imitant; si vous tenez à imiter un modèle, ne prenez pas M. Cauvain, prenez plutôt Marc-Aurèle rendant ce décret :
« Si un chrétien est attaqué comme chrélien, que l'accusé soit renvoyé absous, quand même il serait convaincu d'e'tre chrétien, et que l'accusateur soit poursuivi. »
Le Siècle restât-il sourd à cette exhortation de la Presse, que celle-ci n'en préférerait pas moins Marc-Aurèle à M. Cauvain.
9 juin 1852.
Le Constitutionnel répond à l'avertissement qu'il vient de recevoir :
« Un avertissement, c'est-à-dire une réprimande publique et menaçaute pour l'existence du Constitutionnel, faite au nom du gouvernement de Louis-Napoléon, doit nous inspirer de respectueux et bien vifs regrets.
» Je n'ouvrirai plus les colonnes du Constitutionnel aux articles de M. Granier de Cassagnac, qui a pu compromettre le chef de l'Etat. C'est h cette extrémité que je suis réduit par le textemême deV avertissement qu'on nous inflige. »
Ces explications réitérées et ces avertissements donnés, sont-ils favorables au régime qui est le pôle opposé à celui qu'on sait être le nôtre ?
Commence-t-on à croire que la liberté qui se règle nuit moins, même au pouvoir, que la liberté qu'// règle ? L'expérience est commencée, il est nécessaire qu'elle s'accomplisse. C'est en n'épargnant ainsi personne qu'elle acquerra
le caractère d'une épreuve décisive et non d'une persécuculion capricieuse.
A la guerre, on ne perd pas son temps à s'apitoyer sur les blessures- de ses compagnons d'armes; chacun l'emploie à panser la sienne. M. Véron méritait de recevoii' sa balafre ; il l'a reçue : il a reçu la sienne connue nous avons reçu la nôtre, sans défaillir. Nous ne lui dirons i)as : Pitié ! nv)us lui dirons : Courage !
Nous avons en dédain et en dégoût toutes les hypocrisies ; que penser de celle-ci ?
Le Siècle, qui esta M. Cavaignac ce que le corps palpable est h l'àme invisible, \e Siècle commence par imprimer en grosses lettres ce qui suit :
« Un avertissement est donné au Constitutionnel et vient contiimer le désaveu d'avaut-hier.
« En présence de cet acte , que la loi de la presse ne nous permet pas de discuter, nous retirons nos observations sur l'article de M. Véron.
» Le directeur politique du Siècle,