LE RÉTABLISSEMENT DU SERMENT
11 mai 1852.
M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de VEmpire, définit le serment : « Une vexation du vainqueur qui im- » pose le parjure au vaincu. » M. de Laurentie déclare dans VUnion « qu'il ne lui appartient pas de dire ce qu'on eût » dû faire pour raviver la foi du serment. » Il ajoute :
« Il est seulement remarquable que l'on ne fait jamais plus d'effort pour lier les hommes que dans les temps où les hommes ne croient pas aux devoirs publics. C'est donc l'idée des devoirs qu'il faudrait d'abord faire revivre; c'est l'unique moyen de raffermir le lien social. »
Devoirs ! Qu'entend VUnion par ce mot ? Lien social ! Lequel ?
Le Siècle insère la lettre suivante de M. François Arago :
« Paris, le 9 mai 1852.
» Monsieur le ministre, » Le gouvernement a reconnu lui -même que le serment prescrit par l'article 14 de *la Constitution ne devait pas être exigé des membres d'un corps purement scientifique et littéraire tel que l'Institut. J'ignore pourquoi on a rangé dans une autre catégorie le bureau des longitudes, aca-
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demie astronomique où, en cas de vacance, on =e complète par voie d'élection. Ce simple rapprochement eût suffi, peut-être, pour m'engager à refuser le serment; mais des considérations d'une autre nature ont exercé, je l'avoue, une influence décisive sur mon esprit.
» Les circonstances me rendirent, en 184H, comme membre du gouvernement provisoire, un des fondateurs delà République; à ce titre, et je m'en glorifie encore aujourd'hui, je contribuai à l'abolition du serment politique. Plus tard , je fus nommé par la Constituante président de la Commission executive; mes actes, dans cette dernière situation, sont trop connus du public pour que j'aie besoin de les rappeler ici. Vous comprendrez, monsieur le ministre, qu'en présence de ces souvenirs, ma conscience m'ait commandé une résolution que, peut-être, le directeur de l'Observatoire eût hésité à prendre,
" J'avais toujours cru qu'aux termes de la loi, un astronome du bureau des longitudes était inamovible. Vos arrêtés m'ont détrompé. Je viens donc vous demander, monsieur le ministre, de me fixer le jour où je devrai quitter un établissement que j'habite depuis bientôt un demi-siècle. Cet établissement, grâce à la protection que les gouvernements qui se sont succédé en France depuis quarante années lui ont accordée, grâce surtout, qu'il me soit permis de le dire, à la bienveillance des assemblées législatives à mon égard, est sorti de ses ruines et de sa nullité, et peut être offert maintenant aux étrangers comme un modèle.
» Ce n'est pas sans une profonde douleur que je me séparerai de tant de beaux instruments à la construction desquels j'ai plus ou moins directement concouru; ce n'est pas sans de vives appréhensions que je verrai des moyens de recherches, créés par moi, tomber dans des mains malveillantes ou même ennemies; mais ma conscience a parlé, et j'ai dû passer outre.
» Je désire, dans cette circonstance, que tout ait lieu au grand jour; aussi je m'empresse de vous prévenir, monsieur le ministre, que j'adresserai aux grandes académies de l'Europe et de l'Amérique, car j'ai depuis longtemps l'honneur de leur appartenir, une circulaire qui leur apprendra mon éloignement d'un établissement avec lequel mon nom s'était en quelque sorte identifié, et qui était pour moi une seconde patrie.
») Je veux qu'on sache partout que les motifs qui ont dicté ma détermination n'ont rien dont mes enfants puissent jamais avoir à rougir. Je dois surtout ces explications aux savants de première ligne qui m'honorent de leur amitié, aux Humboldt, aux Faraday, auxBrewster, aux Melloni, etc. Je veux aussi que ces illustres personnages ne se préoccupent pas trop du changement considérable que ma détermination va apporter dans mon existence. Ma santé s'est sans doute fort compromise au service du pays. On n'a pas passé une partie de sa vie, allant de pic en pic, dans les contrées les plus sauvages de l'Espagne, à la, recherche de la figure de la terre; dans les régions inhospitalières de l'Afrique, comprises enti'e Bougie et le chef-lieu de la Régence; sur des corsaires algériens: dans les prisons de Mayorque, de Rosas, de Palamos, sans qu'il en reste de profondes traces ;
mais je rappellerai à mes umis qu'une main sans vigueur peut encore tenir une plume, et que le quasi aveugle trouvera toujours des personnes empressées qui voudront bien recueillir ses paroles.
» Agréez, monsieur le ministre, tons mes sentiments.