AUX JOURNAUX FRANÇAIS
« Les sessions ordinaires du Corps législatif durent trois mois. »
Ainsi s'exprime l'article 41 de la Constitution du 14 janvier 1852.
Aux termes de cet article, la session législative, qui avait été ouverte le 29 mars, a été close le 28 juin.
Pendant les neuf mois qui vont s'écouler d'une session à l'autre, de grands travaux publics, les uns décrétés par le Pouvoir constituant, les autres volés par les Pouvoirs constitués, vont s'exécuter avec toute la vigueur d'impulsion qui leur a été donnée.
Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, n'a rien négligé pour occuper les bras ; c'est à la presse à ne rien négliger, à son tour, pour occuper les têtes.
Précisément parce qu'elle ne peut se soustraire à la défiance de la loi qu'en s'élevant au dessus de l'esprit départi, jamais peut-être conditions plus propices, en même temps que nécessités plus impérieuses, ne se seront réunies pour que la presse approfondisse les questions qu'elle se contentait d'effleurer ou qu'elle s'était habituée h ajourner.
Elle discutait tout et n'étudiait rien ; elle va être obligée d'étudier tout.
Or, étudier conduit souvent beaucoup plus loin qu'on ne
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pouvait le prévoir; on sait, en effet, d'où l'on paii^ maison ne sait pas où l'on arrivera.
La discussion divisait les journaux; l'étude les rapprochera.
Le règne de la Tradition a fini le 3 septembre 1791, jour où fut promulguée, en France, la première Constitution ; ce jour-là le règne de l'Expérience a commencé ; voilà soixanteet-un ans qu'il dure.
Royauté constitutionnelle, République, Directoire, Consulat, Consulat à vie. Empire, Restauration de 1814, Monarchie de 1830, République constitutionnelle. République personnelle, ne sont que des formes diverses et successives de la même expérience commencée le 3 septembre 1791.
Le droit d'aînesse et de masculinité était l'axe sur lequel tournait l'ancienne société monarchique et aristocratique. Cet axe a été brisé; aussi tous les efforts que tente l'ancienne société pour se replacer en équilibre et reprendre son mouvement de rotation sont-ils vains ; elle ne se relève avec effort que pour retomber avec éclat. Ou il faut renoncer à la prétention de le relever, ou il faut rétablir le droit d'aînesse tel qu'il existait. Ce qu'on expérimente depuis soixante ans est aussi insensé qu'il serait insensé de vouloir rendre la vie à un corps décapité en y plaçant une autre tête fraîchement tombée.
L'égahté des partages dans les successions a donné la naissance à une société nouvelle; mais cette société nouvelle est aussi incompatible avec l'ancienne forme de gouvernement monarchique et aristocratique, que l'ancienne forme politique est elle-même incompatible avec le nouveau régime civil.
Voilà ce dont la presse acquerra la conviction lorsqu'elle plongera par l'étude au fond des questions au lieu de flotter à leur surface. Alors elle ne perdra plus son temps à essayer de coller une vieille forme de gouvernement sur une jeune société, une vieille tête sur un jeune corps.
Alors elle sortira du monde imaginaire pour entrer dans le monde réel, et ne croira plus qu'il soit possible de com-
poser un peuple par moitiés égales de monarchie et de démocratie, d'autorité et de liberté. Les Sirènes et les Tritons n'ont existé que dans la fable : qui a jamais vu un être vivant qui fût une femme par la moitié du corps et par l'autre moitié du corps un poisson? Eh bien! un peuple souverain et svjet, un peuple déléguant et conservant sa souveraineté, est une création qui appartient au même ordre de conception. C'est de l'idéal d'écoliers. Cette méprise dans laquelle la presse est généralement tombée s'explique par l'opiniâtreté des impressions de collège. Au lieu de prendre le chemin de la politique, elle a continué, sans s'en apercevoir, à marcher dans la voie de la mythologie. Mais c'est là une méprise à laquelle il est impossible que la presse ne soit pas bientôt arrachée par l'évidence.
Aussitôt que cette méprise aura cessé d'exister, les questions sérieuses se poseront sérieusement, et la discussion qui ne portait pas de fruits en portera abondamment.
Mais aucune question de quelque importance, — question d'enseignement, question de constitution de la commune, question de réforme de l'impôt, question de réduction du budget, question de simplihcation administrative, question de crédit foncier, question de capitalisation de l'épargne collective, question du maintien ou de la suppression de l'assistance publique, etc., etc., — ne pourra se résoudre avant que cette puérile méprise ail été effacée.
Journaux que mine l'inconséquence et que fortifierait la logique, journaux qui ne voulez pas mourir de consomption, journaux, enfin, qui voulez vivre, soyez ce que vous devez être, et choisissez entre Tun ou l'autre de ces deux camps : — le camp de ceux qui, voulant l'ancienne forme de gouvernement, doivent vouloir conséquemment l'ancienne société, fondée sur l'inégalité des partages dans les successions, l'inégalité des citoyens devant la loi, l'unité d'un culte exterminateur etc., etc., et le camp de ceux qui, ne voulant pas de la résurrection de l'ancienne société, doivent vouloir conséquemment que la nouvelle société découvre enfin sa forme définitive de gouvernemcnl. f|uellc qu'elle doive être.