‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 191 sur 231 · AUX JOURNAUX FRANÇAIS. G8I · texte numérisé non relu

AUX JOURNAUX FRANÇAIS. G8I

Journaux, vous ne pouvez plus (Mie un écho : soyez donc une voix ou soyez le silence !

Journaux, vous ne pouvez plus servir d'instruments aux partis; servez dune d'araires aux progrès, ou rentrez dans le néant, d'où vous a fait sortir la Révolution de 1789!

Le Corps législatif a clos hier sa première épreuve. Aujourd'hui la vôtre commence !

Ah! n'essayez pas pour vous y soustraire de dire que la liberté vous manque- « rien n'est obstacle qui ne soit moyen, «

F'- juillet 1852.

Le Journal des Débats a jeté dans la discussion éteinte celte question refroidie : qu'est-ce que le peuple?

Mais M. Saint-Marc a trouvé son maître dans M. Saint- Albin ! M. Saint-Marc et le Journal des Débats sont de la famille des Tritons : tête de roi et queue de peuple ; par le haut du corps, apôtres monarchiques, et par le bas du corps, complices révolutionnaires ; en résumé, ni hommes ni poissons; goguenardant le suffrage universel et prônant le cens électoral ; repoussant la souveraineté du nombre quand elle est l'universalité et l'admettant quand elle est la minorité ! Aussi faut-il voir comment M. Saint- Marc et le Journal des Débats sont étrillés par M. Saint- Albin et V Assemblée nationale :

« Comment peut-on, presque dans la même ligne, protester contre les docteurs du droit divin et contre les modernes, qui ont voulu à toute force mettre le droit sur la terre? Aussi arrive-t-on à cette conclusion : « La souveraineté sur la terre n'est qu'une audacieuse et périssable usur- » pation.»Piperie de mot. La souveraineté sur la terre est une usurpation, si l'homme se croit souverain pour son propre compte ; mais si l'homme se rappelle qu'il a été établi souverain par Dieu , c'est une délégation, et l'exercice de l'autorité est légitime. Le père lui-même n'a pas un autre pouvoir sui' son enfant. Bossuet dit bien aussi : « Dieu est le vrai roi. »

{Politique tirée de V Ecriture, liv. II, art. l"", Ir» proposition.) Mais il ajoute presque aussitôt : a C'est lui qui établit les rois. » (2° proposition.)

A la bonne heure ! Voilà du pur droit divin, et nous ne pouvons qu'applaudir à ce langage, qui est le désaveu de toutes les doctrines révolutionnaires professées pendant dix-huit ans à la tribune par M. Guizot! L'illustre orateur avait donc tort contre nous, en 1844 , quand il appliquait le fer chaud sur l'épaule des légitimistes, à leur retour de Belgrav^e-Square, vigoureusement assisté dans cette œuvre par M. Saint-Marc Girardin, qui s'exprimait ainsi:

M. SAINT-MARC GIRARDIN : <x Cette tentative, faite au nom d'un droit héréditaire solennement aboli par l'acte de la volonté nationale en 1830, cette tentative, nous l'avons qualifiée de manifestation coupable, parce que la commission a vu là une pensée de contre-révolution. La commission ne pouvait qualifier autrement ce qui s'est passé à Londres sans, j'ose le dire, abjurer la conscience du droit qui a- été exercé en 1830, et sans désavouer la révolution de juillet. »

Ainsi parlait en 1844,1e 15 janvier, M. Saint-Marc Girardin, glorifiant à la fois la Révolution de 1830, qui avait renversé la Royauté de 987, et la Royauté du 9 août, qui avait renversé la Révolution du 29 juillet ; ainsi ne parle plus M. Guizot ; en 1852 M. Saint-Marc Girardin est resté plus ou moins Triton, mais M. Guizot a renoncé définitivement au rôle de Sirène; il ne croit plus qu'au droit des rois, ce droit leur venant de Dieu. Après une telle conversion, il ne faut désespérer d'aucune. M. Saint-Marc Girardin ne peut tarder à être converti par M. Saint-Albin , et le Journal des Débats ne peut manquer d'être prochainement remorqué par V Assemblée nationale.

C'est ce que nous souhaitons.

Nous souhaitons qu'il se forme deux camps bien distincts.

D'un côté, ceux qui, d'accord avec V Assemblée nationale, répondent à cette question : qu'est-ce que le peuple ?

— Rien.

De l'autre côté, ceux qui, d'accord avec la Presse, répon^ dent à cette question : qu'est-ce que le peuple ?

— Tout.

Oui, nous le répétons : Tout. Est-ce que l'unité peut exister moins une de ses fractions?

Nous ne savons si M. Chapuys-Montlaville, aujourd'hui préfet, pense encore ce qu'il écrivait en 1839, quand il était député ; mais ce qu'il écrivait alors, nous le pensons encore aujourd'hui.

Il écrivait ce qu'on va lire en tête d'une nouvelle édition de Siéyès : qu'est-ce que le tiers-état ?

« Son titre dit beaucoup ; il n'est ni insignifiant ni banal, et ne renferme pas une généralité indécise ; il relève, agrandit une idée ; il est la substance de l'écrit ; c'est le pamphlet concentré ; il pose un principe, annonce une ère nouvelle, jette un défi à la monarchie féodale et à l'aristocratie ; place les deux camps en face l'un de l'autre , dresse ostensiblement les deux bannièi-es, engage le combat et dit à l'avance quelle en sera l'issue.

» Qu'est-ce que le Tiers-État ? tout. --

» Jusqu'à ce jour, le Tiers-État n'avait vécu qu'au profit des deux ordres privilégiés, et leur avait été inférieur, soumis, obéissant. Il n'était pas vêtu des mêmes étoflfes -, il n'avait pas les mêmes sièges ; on dénommait ses membres d'une façon cavalière ; on ne lui demandait son avis que pour la forme ; le clergé et la noblesse le regardaient d'en haut, et se concertaient entre eux pour le contenir dans cette basse région, oùil n'osait ni s'agiter ni se plaindre.

» Aujourd hui, tout est changé : le Tiers,, dégagé de ses liens, quitte hi place qui lui a été assignée pour monter à celle qui lui est due. Qui donc produit cette révolution soudaine ? Quelle cause frappe et abat les pieds d'argile du colosse féodal? Est-ce une force nouvelle qui surgit et qu'il a appelée à son aide ? Eh non! seulement, sa force propre lui est révélée. La vérité se manifeste, et chacun s'étonne de n'avoir pas jusqu'alors senti sa force et compris son droit.

» Jamais peut-être service plus réel n'avait été rendu à une nation par un homme! »

Nous pensons que, sous le régime de la paix, rien de grand, rien de durable ne peut s'entreprendre ni se fonder si le peuple n'est pas tout, si un autre intérêt que le sien peut prévaloir et prévaut ; mais est-ce à dire que le peuple ait le droit de se conduii'e en lyran et de placer l'erreur au dessus de la science, la violence au dessus de la justice? Non. le seul droil (jui a[)[)arlicnl au icuple, c'est de choi-

sir radministrateur responsable de la chose indivise, le dépositaire dé la puissance publique instituée à l'effet de maintenir entre tous la loi niatliéniatiquement morale de la réciprocité.

Ainsi se résout de la manière la plus simple la question laissée indécise en ces termes par Aristote :

(( C'est un grand problème de savoir à qui doit appartenir la souveraineté dans l'État; ce ne peut être ou qu'à la majorité, ou aux riches, ou aux pauvres, ou aux gens de bien, ou à un seul individu supérieur par ses talents, ou à un tyran. L'embarras est égal de toutes parts. »

11 n'y a qu'à séparer ce qui est indivis de ce qui est individuel, ce qui est indivisible de ce qui est divisible, ce qui est public de ce qui est privé, ce qui est impersonnel de ce qui est personnel. Est-ce donc difficile ?

Pourquoi donc les journaux qui s'intitulaient conservateurs sont-ils si mornes? Pourquoi donc ne disent-ils rien? En quoi donc le régime actuel les gêne-t-il? I! les a débarrassés de leurs plus véhéments contradicteurs, il les a débarrassés du Représentant du Peuple^ du National, de la République, etc., etc.; et leur a laissé toute liberté d'exposer leurs idées et leurs doctrines. Que n'en usent-ils donc?

Avant que le régime de la force ne l'eût complètement emporté, il n'y avait pas d'éloges que ces journaux n'en fissent tous les matins, et maintenant que ce régime a triomphé, on les prendrait plutôt pour des vaincus que des vainqueurs. Est-ce modestie ? Est-ce mécompte ? Vainqueurs qui baissez la tête, relevez-la donc ; ce serait à nous qui la relevoiîs à la baisser I

Oui, à nous qui avons toujours nié l'impuissance de la force et affirmé la puissance de la liberté, tandis que vous proclamiez le contraire.

Il est vrai qu'en affirmant l'impuissance de la force, nous étions les échos :

Du premier consul, s'exprimant ainsi dans la séance du conseil d'État du 14 floréal an X (4 mai 1802), en réponse au général Mathieu Dumas, qui voulait que la Légiond'Honneur fût exclusivement réservée aux militaires :

a Dans tous les pays, la force cède aux qualités civiles, les baïonnettes se baissent devant le prêtre qui parle au nom du ciel, et devant l'homme qui impose par sa science. J'ai prédit, à des militaires qui avaient quelques scrupules , que jamais le gouvernement militaire ne prendrait en France, à moins que la nation ne fût abrutie par cinquante ans d'ignorance. Toutes les tentatives échoueront, et leurs auteurs en seront victimes. — Ce n'est pas comme général que je gouverne, mais parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouvernement ; si elle n'avait pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas. Je savais ce que je faisais lorsque, général d'armée, je prenais la qualité de membre de l'Institut ; j'étais sûr d'être compris, même parle dernier tambour. Il ne faut pas raisonner des siècles de barbarie aux temps actuels ; nous sommes trente millions d'hommes réunis par les lumières, la propriété et le commerce ; trois ou quati-e cent mille militaires ne sont rien auprès de cette masse. Outre que le général ne commande que par les qualités civiles, lorsqu'il n'est plus en fonctions, il rentre dans l'ordre civil. Les soldats eux-mêmes ne sont que les enfants des citoyens. L'armée, c'est la nation. Si l'on considérait le militaire abstraction faite de tous ses rapports, on se convaincrait qu'il ne connaît pas d'autre loi que la force, qu'il rapporte tout à lui, qu'il ne voit que lui. L'homme civil, au contraire, ne voit que le bien général. Le propre des militaires est de tout vouloir despotiquement; celui de l'homme civil est de tout soumettre àla discussion, à la vérité, à la raison; elles sont souvent trompeuses ; cependant la discussion produit la lumière. Si l'on distinguait les hommes en militaires et en civils, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une nation. » (THiBAUDEAU, Mémoires sur le consulat, de 1799 à 1804.)

De M. Guizot, expliquant dans' ses Essais sur VHistoire de France, comment mourut la société de Rome et condamnant ainsi le despotisme :

« Depuis Septime-Sévère, le pouvoir central tombait en ruine dans l'empire romain ; ses forces diminuaient en même temps que croissaient ses charges et ses dangers. Cette situation imposait au despotisme des charges immenses. Pour se créer des ressources, il fut contraint de créer une machine administrative capable de porter partout son action, et qui devint elle-même une charge nouvelle. Le système de gouvernement n'avait d'autre objet que d'étendre sur la société un réseau de fonctionnaires, sans cesse occupés à en extraire des richesses et des forces pour aller ensuite les déposer entre les mains de l'empereur. . . Les soldats, seule force. . . et force d'autant plus périlleuse elle-même qu'il fallait l'étendre et lui accorder chaque jour davantage. Le despotisme a ce vice, entre mille autres, que son exigence croît dans la même proportion que décroissent ses moyens. Plus il s'affaiblit, plus il a besoin d'exagérer. Plus il s'appauvrit, plus il faut qu'il dépense. . . La société, hommes et choses, n'est dans ses

mains qu'une matière morte et circonscrite qu'il dépense pour se soutenir, et dans laquelle il est contraint de pénétrer d'autant plus avant qu'elle est déjà plus épuisée, et qu'il est lui-même plus près de tout perdre. Il faut bien dater les révolutions du jour où elles éclatent ; c'est la seuleépoque précise qu'on puisse leur assigner ; mais ce n'est pas celle où elles s'opèrent. Les secousses qu'on appelle des révolutions sont bien moins les symptômes de ce qui commence que la déclaration de ce qui s'est passé. Que deviendrait le despotisme, dès qu'il ne possède pas absolument la société? S'il ne règne partout, il n'est nulle part... La plus petite liberté, s'il la laisse vivre, a de quoi le frapper de mort. »

De M. Rossi, écrivant dans sa Théorie du droit pénal :

« La tyrannie populaire s'étant emparée des mots de salut public et de bien du peuple, etc., d'autres tyrannies les ont rayés de leur protocole, et c'est l'expression d'ordre social qui a eu l'honneur de les remplacer. L'ordre social, comme jadis le salut public, a été considéré comme quelque chose en soi, comme un être à part tout à fait indépendant des membres de la société, qu'on a vexés, tourmentés, pour le bien de l'ordre social qui devait les protéger. »

De M. de Montalembert, disant en 1833 :

« Nous savons qu'on a tenté d'ériger en maxime philosophique cette union nécessaire de la justice et de la victoire ; nous savons qu'elle a été insinuée du haut des chaires académiques dans l'âme de la jeunesse, et que, parmi nos grands politiques du jour, elle trouve sans cesse des échos plus ou moins courageux : c'est pour cela même que nous éprouvons un impérieux besoin de protester contre cette apothéose de la force, contre ce démenti insolent donné à l'instinct et à la conscience des races humaines. Qui ne serait tenté, au contraire, de répudier la victoire et ses sentences, de la mépriser même, aujourd'hui où toutes les causes qu'elle couronne sont méprisables? Ou si, par hasard, elle plane pendant trois jours sur une cause noble et juste (comme en juillet 1830), c'est pour la faire conduire solennellement au tombeau, et couvrir un roi et deux chambres du linceul de la honte. Oui, il faut la mépriser au siècle où nous sommes, car partout, sauf la pauvre et récente Belgique, elle a consacré le triomphe de la force sur le droit; partout, en son nom, une inexorable oppression a pesé sur les peuples ; partout le lâche a trôné sur le brave, le plus vil sur le plus noble, le cœur esclave sur le cœur libre, et l'on a vu, grâce à elle, s'accroupir comme des vampires, sur leur proie, la Russie sur la Pologne, la Prusse sur le Rhin, la Diète de Francfort sur l'Allemagne , l'Angleterre sur l'Irlande, l'Autriche sur l'Italie , et le juste-milieu sur la France. »

De Fénelon :

a La force ne peut iaraais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. »

De Chateaubriand :

« Tout dégénère, même la tyrannie; des tyrans actifs on arrive atix tyrans fainéants. »

De M. Gustave de Beaumont :

« Toutes vos rigueurs pour rétablir l'ordre et la paix seront stériles, parce que l'ordre que vous prétendez faire régner est la discorde même, parce que la paix que vous voulez établir est une violence et une oppression ; cette violence, cette oppression , ce désordre ont amené un état de guerre, et cet état de guerre sociale n'est pas entre l'honnête homme et le malfaiteur, entre l'homme laborieux et le fainéant, entre celui qui gagne sa vie et celui qui vole ; elle est entre le riche et le pauvre, entre le maître et l'esclave, entre le propriétaire et le fermier; et cette guerre a éclaté parce que l'égoïsme du riche a été poussé à un excès qui devait révolter le pauvre. »

De M. Michel Chevalier :

« Les hommes qui sont partisans obstinés des grandes armées et des grandes flottes ont beau avoir la bouche pleine du nom de liberté, ce sont les complices ou les dupes des plus grands ennemis que la France ait jamais eus. »

Etc., etc., etc.

Il est vrai qu'en affirmant la puissance de la liberté, nous étions les échos :

De Tempereur à Sainte-Hélène :

o Dites à mon fils. . . qu'il donne à la nation autant de liberté que je lui ai donné d'égalité. »

De M. L.-N. Bonaparte :

H La liberté est comme un fleuve ; pour qu'elle apporte l'abondance et non la dévastation, il faut qu'on lui creuse un lit large et pi-ofond. Si, dans son cours régulier et majestueux, elle reste dans ses limites naturelles, les pays qu'elle traverse bénissent son passage ; mais si elle vient comme un torrent qui déborde, on la regarde comme le plus terrible des fléaux; elle éveille toutes les haines, et l'on voit alors des hommes, dans leur prévention, repousser la liberté parce qu'elle détruit, comme si l'on devait bannir le feu parce qu'il brûle et l'eau parce qu'elle inonde. »

De Montesquieu :

« Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude ; mais quelque doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien

le payer aux dieux. La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers, et pourtant elle est utile aux humains. »

De Machiavel :

« Sous un gouvernement libre, il importe de faciliter l'explosion des ferments internes qui agitent les populations. Si ces ferments ne trouvent point à s'exhaler, ils s'accumulent jusqu'à ce que, par des moyens extraordinaires et violents, ils renversent entièrement l'Etat. Rien, au contraire, ne rendra une république ferme et assurée comme de donner aux passions politiques une issue régulière et prescrite par loi. C'est ce que démontrent de nombreux exemples, et notamment celui que Tite-Live rapporte de Coriolan. »

De Locke :

« Il n'existe aucune vérité qui ne puisse conduire à l'erreur, aucun remède qui ne puisse devenir du poison ; il n'est aucun des dons de la divinité dont nous puissions faii-e usage si l'abus, qui on est possible, pouvait nous en priver. On n'aurait pas dû publier les Évangiles, car, bien qu'ils soient le fondement de toutes les obligations morales qui unissent les hommes, cependant, la connaissance imparfaite et l'étude mal conçue de ces saiutes paroles a conduit beaucoup d'hommes à la folie ; les armes nécessaires à la défense peuvent servir à la vengeance et au meurtre; le feu, qui nous réchauffe, peut nous incendier; les médicaments qui nous guérissent peuvent nous donner la mort. Enfin, on ne pourrait éclairer les hommes sur aucun point de gouvernement ; on ne pourrait profiter d'aucune des leçons de l'histoire, si les excès auxquels peuvent porter les faux raisonnements étaient toujours donnés comme un motif pour interdire la pensée. »

De Benjamin Constant :

« Si vous voulez établir la liberté au moyen du despotisme, le fond vous échappera toujours. Dans un système de liberté, un seul fait de despotisme détruit tout le système, comme, en comptabilité, uue erreur d'un centime détruit tous les comptes. »

De M"« de Staël :

« Le sophisme des ennemis Je la raison humaine, c'est qu'ils veulent qu'un peuple possède les vertus de la vraie liberté avant de l'avoir obtenue; tandis qu'il ne peut obtenir ces vertus qu'après avoir joui de la liberté, puisque l'effet ne saurait précéder la cause. La première qualité d'une nation qui commence à se lasser des gouvernements exclusifs et arbitraires, c'est l'énergie. Les autres vertus ne peuvent être que le résultat graduel d'institutions qui aient duré assez longtemps pour former l'esprit ]iublic. En général, dans un pays où il n'y a point de liberté, il ne se trouve d'énergie que parmi les factieux. Jlais, dans un pays libre, l'appui X. 44

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de la loi et le sentiment de la justice rendent la résistance des amis de l'ordre et de la vraie liberté tout aussi forte que pourrait l'être l'attaque des anarchistes. »

De M. de Broglic :

« Ce droit de compter soi-même et de mesurer son obéissance sur la justice et la raison, ce droit de vivre et d'en être digne , c'est notre patrimoine à tous ; c'est l'apanage de l'homme qui est sorti libre et intelligent des mains de son créateur. C'est parce qu'il existe imprescriptible, inexpugnable au dedans de chacun de nous, qu'il existe collectivement dans les sociétés ; l'honneur de notre espèce en dépend. »

De M. Cousin :

« Le droit naturel repose sur un seul principe, qui est la sainteté de la liberté de l'homme. Le droit naturel, dans ses applications aux diverses relations des hommes entre eux et à tous les actes de la vie sociale, contient et engendre le droit civil. Comme en réalité le seul sujet du droit civil est l'être libre, le principe qui domine le droit civil tout entier est le respect de la liberté ; le respect de la liberté s'appelle la justice. La justice confère à chacun le droit de faire tout ce qu'il veut, sous cette réserve que l'exercice de ce droit ne porte aucune atteinte à l'exercice du droit d'autrui. L'homme qui, pour exercer sa liberté, violerait celle d'un autre, manquant ainsi à la loi même de la liberté, se rendrait coupable. C'est toujours envers la liberté qu'il est obligé, que cette liberté soit la sienne ou celle d'un autre. Taut que l'homme use de sa liberté sans nuire à la liberté de son semblable, il est en paix avec lui-même et avec les autres. Mais aussitôt qu'il entreprend sur des libertés égales à la sienne, il les trouble et les déshonore, il se trouhle et se déshonore lui-même, car il porte atteinte au principe même qui fait son honneur et qui est son titre au respect des autres. Une loi de l'ordre éternel attache la misère au crime, et le bonheur ou du moins la paix à la vertu. La paix est le fruit naturel de la justice, du respect que les hommes se portent ou doivent se porter les uns aux autres, à ce titre qu'ils sont tous égaux, c'est-à-dire qu'ils sont tous libres. La société est le développement régulier, le commerce paisible de toutes les libertés sous la protection de leurs droits réciproques. La société n'est pas l'œuvre des hommes, c'est l'œuvre même de la nature des choses. Il y a une société naturelle et légitime, dont toutes nos sociétés ne sont que des copies plus ou moins imparfaites. A cette société correspond un gouvernement tout aussi naturel, tout aussi légitime envers lequel nous sommes ohligés, qui nous défend et que nous devons défendre, et en qui nous avons le devoir de placer et de soutenir la force nécessaire à l'exercice de ses fonctions. Mais la force qui peut servir peut nuire aussi. L'art social n'est ^utre chose que l'art d'organiser le gouvernement de manière à ce qu'il puisse toujours veiller efficacement « la défense des institutions protectrices de la liberté, sans jamais pou-

voir tourner contre ces institutions la force qui lui a été confiée pour les maintenir, »

De M. Rossi :

« La liberté fait promptement oublier, par ses bienfaits et par la vive impulsion qu'elle donne à la puissance humaine, tout ce qu'elle nous a coûté d'efforts et de sacrifices. »

— Mais il faut s'entendre sur le mot liberté !

Eh bien! nous l'entendons comme l'entendait Siéyès, la définissant ainsi dans la Déclaration des droits du 221 juillet 1789 :

« Celui-là est libre qui a l'assurance de n'être point inquiété dans l'exercice de sa propriété personnelle ni dans l'usage de sa propriété réelle. Ainsi, tout citoyen a le droit de rester, d'aller, de penser, de parler, d'écrire, d'imprimer, de publier, de travailler, de produire, de garder, de transporter, d'échanger et de consommer. »

Nous ne demandons rien de plus ; mais nous ne voulons rien de moins.

Ce que nous demandons en juillet 1852, c'est ce qui était demandé en juillet 1789 il y a soixante-trois ans !

17 juillet 1852.

Le mot d'ordre donné sur toute la ligne henriquinquiste est de paraître s'occuper du peuple. Le peuple compte donc pour quelque chose? Oh ! la veille beaucoup, le lendemain peu. Peine perdue, messieurs, si vous espérez que le peuple français fera jamais une révolution pour ramener une royauté. L'Union prend son ton le plus patelin , c'est M. de Riancey qui tient la plume, pour s'apitoyer en ces termes sur les grèves d'ouvriers :

« Les grèves d'ouvriers se multiplient depuis quelques semaines, et chaque jour nous annonce qu'il en a éclaté quelqu'une dans un nouveau département. Ce symptôme est grave, et il convient de s'y arrêter, car il dénote un malaise sérieux dans les classes laborieuses, et il peut finir par

altérer l'ordre et la sécurité publique. C'est là, pour les hommes politiques, un sujet de préoccupations considérables. Est-ce un état normal, satisfaisant, juste, que celui d'une société où de telles crises sont à craindre et reviennent presque périodiquement? N'y a-t-il rien autre chose à faire, pour y remédier, que d'appeler la force armée et d'ouvrir les prisons? Et si ces mesures de rigueur deviennent nécessaires, si la conscience publique les exige au lendemain du désordre et de la violence, ne serait-il pas mille fois plus désirable de pouvoir prévenir le mal que d'avoir à le réprimer ? »

Avant M. Henri de Riancey, M. Borryer, plaidant on 1845 pour les ouvriers charpentiers, s'éîait exprimé en ces termes aux applaudissements redoublés de l'auditoire:

« Comment 1 quand tout participe autour de vous au progrès qui, depuis dix ans, a, pour ainsi dire, transformé la société; quand vous agrandissez tous les jours votre capitale; quand les rues étroites disparaissent pour faire place à des voies luxueuses et magnifiques ; quand la prospérité étend partout ses ailes ; quand une force mystérieuse double les facultés de tous, la fortune de tous, le bien-être du pays ! Quand le prix des subsistances augmente ; quand l'embellisi^ement continuel des maisons produit nécessairement l'augmentation des loyers ; quand l'ouvrier ne peut plus se loger à des prix minimes ; quand il est obligé de prendre sa part de ce mouvement général, d'en profiter, mais aussi de le subir, de payer ses habitations, ses aliments, ses vêtements plus cher, vous ne voulez pas qu'il trouve son salaire actuel insuffisant, et qu'il réclame. . , quoi?. . , nne misérable augmentation de 10 c. pour ses sueurs par chaque heure de travail ! (Profonde sensation.) Et, à côté de cela, vous représentez-vous toutes les misères sociales? J'ai voté avec la Chambre des députés un crédit pour l'émancipation des noirs ; mais ne savez-vous pas que nos ouvriers blancs sont beaucoup moins heureux que les noirs dont on a réglé l'émancipation? Et, en vérité, je comprends qu'on ait parlé d'enrôler des prolétaires français pour les substituer aux noirs, puisque les assimiler à ces derniers, c'est leur donner une existence supérieure à celle qu'ils trouvent en France. (Mouvement.) Quand le génie de mon pays lui fait créer tant de prodiges, quand la vapeur s'apprête à sillonner la France en tous sens, quand les efforts de la mécanique se multiplient, quand l'âme de la patrie s'en va, pour ainsi dire, féconder toutes les branches du commerce, de la science et de l'industrie, en communiquant à toutes les veines sociales une circulation immense •, quand de magnifi— qtles monuments s'élèvent de toutes parts, vous ne voudriez pas que ces braves ouvriers, sans lesquels toutes ces grandes choses dont vous jouissez ne se feraient point, recueillent à leur tour le fruit de leurs travaux, participent au progrès qu'ils ont réalisé, aient l'espoir d'être plus heureux, eux aussi?, . .Vous ne voudriez pas qu'au lieu de 5 fr. ils en gagnassent 6,

et même 7 !... (Mouvement prolongé.) Eh! messieurs, c'est la loi ilu progrès. Tout cela est légitime, désirable. Mais pourquoi vous êtes-vou.s attachés exclusivement aux honnêtes charpentiei's que vous avez sous les yeux? Il fallait nous dire ce qui se passe en dehors de cette audience. Les compagnons qui sont ici sont... décents, c'est vrai; mais allez donc, ô messieurs, allez dans ces bouges affreux où tant de misérables gémissent sans pain, sans habit, sans paillasse... ; allez visiter le pauvre peuple dans tous ces réduits, et vous nous direz ensuite s'il est trop heureux. (Vive émotion dans l'auditoire.) »

Eh bien ! depuis 1845, qu'a-t-on fait pour établir dans sa vérité rigoureuse le rapport nécessaire entre la valeur et le prix du travail ? — On a fait des phrases retentissantes comme celles de M. Berrycr et creuses comme celles de M. de Iliancey.

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