LA LIBERTÉ ET LES BONAPAKTE
A MM. les membres de la Chambre des dejiutés.
« New-York, 18 septembre 1830.
» Les mémorables événements qui ont relevé en France les coulenrs nationales et détruit l'ordre de choses établi par l'étranger, dans l'ivresse du succès, ont montré la nation dans son véritable jour: la grande capitale u ressuscité la grande nation.
» Proscrit loin du sol de la patrie, je m'y serais présenté aussitôt que cette lettre, si je n'avais lu, parmi tant de noms avoués par la libéralité de la nation, celui d'un prince de la maison de Bourbon. Les événements des derniers jours de juillet ont mis dans tout son jour cette vérité historique : il est impossible à une maison régnante par le droit divin de se maintenir sur le trône lorsqu'elle a été une fois expulsée par la nation, parce qu'il n'est pas possible que des princes nés avec la prétention d'avoir été prédestinés pour régir un peuple, s'élèvent au-dessus des pi'éjugés de leur naissance.
» Aussi, le divorce entre la maison de Bourbon et le peuple français avait-il été prononcé, et rien au monde ne pouvait détruire les souvenirs du passé. Tant de sang, de combats, de gloire, de progrès dans tous les genres de civilisation, tant de prodiges opérés par la nation sous l'influence des doctrines libérales, étaient des brandons de discorde de tous les jours rallumés entre les gouvernants et les gouvernés ; fatigués de tant de révolutions et désireux de trouver la paix sous une charte donnée et acceptée comme ancre de salut après tant d'orages, les bons esprits étaient en vain disposés à tous les sacrifices ; plus puissante que les hommes, la force des choses était là, et rien ne pouvait mettre d'accord les hommes d'autrefois restés stationnaires et ceux qu'une révolution de trente ans avait grandis et régénérés.
» En vain le duc d'Orléans aV)jure sa maison au moment de ses malheurs ; Bourbon lui-même, rentré en France l'épée à la main avec les Bourbons, à la suite des étrangers, qu'importe que son père ait voté la mort du roi, son cousin, pour se mettre en sa place? Qu'importe que le frère de Louis XVI le nomme lieu tenant- général du royaume et régent de son petit-fils? Eu est-il moins Bourbon? En a-t-il moins la prétention do devoir être appelé au trône par le droit de sa naissance? Est-ce bien sur le choix du peuple ou sur le droit divin qu'il compte pour s'asseoir au trône de ses ancêtres? Ses enfants penseront-ils autrement? Et le passé et le présent ne font-ils pas assez prévoir quel sera l'avenir sous une branche de cette maison? Le 14 juillet, le 10 août, n'annonçaient-ils pas assez les derniers jours de iuillet 1830? Et ces journées, à leur tour, ne menacentelles pas la nation d'un nouveau 28 juillet, à ime époque plus ou moins rapprochée ?
» Non, messieurs, jamais les princes institués par le droit divin ne pardonnent à ceux auxquels ils sont redevables; tôt ou tard ils les punissent des bienfaits qujls en ont reçus ; leur orgueil ne plie que devant l'auteur
du droit divin, parce qu'il est inviiible. Les annales de toutes les nations nous redisent ces vérités ; elles ressortent assez de l'histoire de notre projiro révolution ; elles sont écrites en lettres do sang sur les murs de la capitale ; à quoi ont servi et le milliard prodigué aux ennemis de la patrie et les condescendances de tous les genres dont ou a salué les hommes d'autrefois?
» Vous construiriez sur le sable si vous oubliiez ces éternelles vérités ; vous seriez comptable à la nation, à la postérité, des nouvelles calamités auxquelles vous les livi'eriez. Non, messieurs, il n'y a de légitime sur la terre que les gouvernements avoués parles nations; les nations les créent et les détruisent selon leurs besoins. Les nations seules ont des droits ; les individus, les familles particulières, ont seulement des devoirs à remplir,
» La famille Napoléon a été appelée par trois millions cinq cent mille votes ; si la nation croit dans son intérêt de faire un autre choix, elle eu a le pouvoir et le droit; mais elle seule.
» Napoléon II a été proclamé par la Chambre des députés en 1815, qui a reconnu en lui rm droit conféré par la nation ; j'accepte pour lui toutes les modifications discutées par la Chambre de 1815, qui fut dissoute par les baïonnettes étrangères.
» J'ai des données positives pour savoir que Napoléon II seraifdigne de la France; c'est comme Français surtout que je désire que l'on reconnaisse les titres incontestables qu'il a au trône tant que la nation n'aura pas adopté une autre forme de gouvernement ; seul pour être légitime dans la véritable acception du mot, c'est-à-dire légalement et volontairement élu par le peuple, il n'a pas besoin d'une nouvelle élection ; toutefois, la nation est maîti-esse de confirmer ou de rejeter des titres qu'elle a donnés, si telle est sa volonté : jusque-là, messieurs, vous vous devez à Napoléon II, et jusqu'à ce que l'Autriche le rende aux vœux de la France, je m'offre à partager vos périls, vos efforts, vos travaux, et, à son arrivée, à lui transmettre la volonté, les exemples, les dernières dispositions de son père, mourant victime des ennemis de la France, sur le rocher de Sainte-Hélène.
»> Ces paroles m'ont été adressées sous la plume du général Bertrand : 0 Dites à mon fils qu'il se rappelle, avant tout, qu'il est Frant/ais; qu'il » donne à la nation autant de liberté que je lui ai donné d'égalité. 1-a w gueri-e étrangère ne me permit pas de faire tout ce qu^j'aurais fait à la » paix générale. Je fus perpétuellement en dictature, mais je n'ai eu qu'un » mobile dans toutes mes actions : l'amour et la gloire de la grande na- » tion ; qu'il prenne ma devise : Tout pour le peuple français, puisque tout » tout ce que nous avons été, c'est par le peuple. »
» Messieurs, j'ai rempli un devoir qui me paraît sacré. ruis>e la ^oix d'un proscrit traverser l'Atlantique et porter au cœur de ses compatriotes la conviction qui est dans le sien! La France seule a le droit déjuger le tils de Napoléon : le fils de cet homme de la nation peut seul réunir tous les partis dans une Constitution vraiment libérale, et conserver la tranquillité de l'Europe; le successeur d'Alexandre n'ignore pas que ce prince est mort flvecle regret d'avoir éloigné le fils de Napoléon.