COMMENT ON ENTEND
Ainsi la question est nettement posée par VUnivers : les catholiques ont le droit de proscrire les prolestants, mais les protestants n'ont pas le droit de persécuter les catholiques, parce que les premiers admettent la liberté d'examen, tandis que les seconds ne l'admettent pas. VUnivers invoque l'autorité de Cuvier; nous lui opposons celle de saint Athanase disant :
« Le propre Je la vraie religion n'est pas de convaincre, ruais de porsuader. C'est ce que Jésus- Christ voulait nous faire entendre quand il disait au peuple : « Si quelqu'un veut venir après moi, » et à ses apôtres : « Et » vous aussi, vous voulez donc me quitter ? u
Celle de saint Chrysostomc :
« Si quelqu'un ne veut pas croire, qui est-ce qui peut l'y contraindre V (i;/ quis nolit credere, qui.s habel cogenJi jus? ) »
Celle de Tertullien :
a 11 n'y a que l'impiété qui ôte la liberté de religion et qui prétende enchaîner les opinions sur la divinité, eu sorte qu'on ne puisse adurer le Dieu qu'on veut et qu'on soit forcé de croire celui qu'on ne veut pas. Que nous importent les sentiments des autres? La force n'appartient point ;i la religion ; on doit l'embrasser de plein gré et non pas contraints [ad scapulam). »
Celle de saint Augustin :
« Que ceux-là sévissent contre vous qui ignorent combien il est difScile de découvrir'la vérité et d'éviter les erreurs. Pour moi, je ne puis sévir contre vou.-> ; je vous dois les mêmes égards qu'on me devait et qu'on a eus pour moi , lorsque j'étais comme vous aveugle et insensé. » [Conlrà Munich.)
Celle de Lactance :
« Il faut défendre la religion, non par le meurtre, mais par le martyre; non par la persécution, mais par la patience : non par le crime, mais par la foi... Si vous voulez défendre la religion par les supplices, vous ne la défendez pas, vous la souillez, vous la transgressez. Rien n'est si volontaire que la religion... Nous ne demandons pas qu'on adore Dieu malgré soi ; et si quelqu'un ne le fait pas, nous n'avons pas contre lui de colère... C'est dans la religion, dit-on ailleurs, ipie la liberté a établi sa demeure. " (Lib. 10, inst.cap. 2 et c. 7.)
Celle do saint llilaire ii rem]>ereur C;)nstance :
« Vous comprenez qu'on ne doit contraindre personne, et vous ne cesse-
LA LIBEUTÉ RECIPROQUE. 72:^
rcz de veiller à ce que chacun de vos sujets jouisse des douceurs de cette liberté. . . Permettez aux peuples de prendre pour guides ceux qu'ils voudront . Il n'y aura alors ni divisions ui murmures. . . Dieu a plutôt montré qu'on devait le connaître qu'il ne l'a exigé. . . Il a rejeté tout hommage forcé. Si l'on employait la violence en faveur de la vraie foi, les évêques s'élèveraient et diraient : <t Dieu est le Dieu de tous les hommes; il n'a » pas besoin d'un hommage involontaire; il rejette toute profession forcée; )) il ne faut pas le tromper, mais le servir. C'est pour nous, et non pour )) lui que nous devons l'adorer. » Je ne puis recevoir que celui qui veut, écouter que celui qui prie, mettre au nombre des chrétiens que celui qui croit. 0 douleur! dit il encore, les hommes pratiquent la religion de Dieu ! »
Celle de Féneion :
« Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur; la force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude ; accordez donc à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. »
Si le catholicisme est la vérité, comme doit le croire VUnivo's, que peut-il avoir à craindre de l'erreur ? La vérité est à l'erreur ce que la lumière est à l'ombre, elle la dissipe. Que la vérité fasse comme fait la lumière : qu'elle brille et ne proscrive pas.
Il fut un temps où il était interdit, sous les peines prononcées contre l'hérésie, de soutenir que c'était la terre qui tournait; est-il interdit maintenant de soutenir qu'elle ne tourne pas ? — Non ; pourquoi ? Parce que ce qui caractérise la vérité c'est de ne pas redouter la controverse.
Jésus-Christ disait, et il avait raison de dire :
« Si j'ai mal parlé, répondez-moi; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? »
Après Jésus-Christ, Arnobe,que la controverse avait converti au christianisme, disait, h l'occasion d'un ouvrage de Cicéron : De naturu Deoruin. dont les Gondon et les Veuillot de cette époque demandaient au Sénat la condamnation et la suppression :
« Si vous croyez sincèrement à votre religion et à vos dieux, réfutez
Cicéron ; prouvez qu'il a tort. Mais supprimer ses oeuvres, empêclier de les lire, ce n'est pas défendre les dieux, c'est avoir peur de la vérité. » [Interciiiere scripta et publicalum velle submergere lectionem, non est deos defendere, sed veritatis testificationem timere. — aknobe. Traité contre les gentils, liv. 3, pag. 103.)
Si le catholicisme, selon l'expression d'Arnobe, n'a pas peur de la vérité, pourquoi donc n'admet-il pas la réciprocité?
16 novembre 1852.
Voici un acte que nous louerons sans restrictions : —c'est l'acte qui porte à la connaissance de la France tout entière les quatre proclamations de Londres, de Jersey et de Frohsdorf ; c'est l'acte qui, avant le scrutin du 21 novembre 1832, transfoimant dix millions d'électeurs en dix millions de jurés, les constitue juges suprêmes de l'accusation ainsi rendue publique.
Cet acte, qui paraît audacieux, est plus habile encore que hardi ; mais si cette publicité universelle que vont recevoir les quatre manifestes insérés au Moniteur n'a pas pour effet de diminuer le nombre des bulletins de vote sur lesquels sera écrit ou imprimé le mot Ou/, si celte publicité a plutôt l'effet contraire, que devra-t-on désormais penser de l'utilité et de la nécessité des lois restrictives et répressives en matière de presse ?
Le Moniteur en est implicitement la condamnation éclatante.
Condamnation mémorable portée par la raison et que l'expérience confirmera une fois de plus.
Le Moniteur vient d'entrer résolument dans cette voie large et sûre où le grand juge des écarts et des erreurs de la presse libre est la conscience publique.
C'est la un grand acte qui semble devoir inaugurer l'ère d'une politique nouvelle !
Déjà, le gouvernement a déclaré que les internés politiques auraient liberté entière de prendre part au vote du 21 novembre 1852; le gouvernement ne restera pas à michemin, il coniplétera la mesure en l'étendant à tous les exilés. Leur retour en France ne saurait avoir des dangers que, de l'aveu du gouvernement, leurs manifestes n'ont pas.
On lit dans le Moniteur :
" Des efforts considc'raliles et des manœuvres de toute nature sont tente's pour re'pandre dans le peuple, au moment du vote solennel auquel il est appelé, les protestations des partis. Le gouvernement n"a pas d'inte'rèt à s'opposer à leur publi-
ation, il veut les faire connaître lui-même ; car, dans ce grand mouvement nationa 1 qui pousse la France au rétablissement de l'empire, il faut que l'crinion du peuple oit e'clairée, et que sa volonté, manifestée sans contrainte, soit l'expression de sa
conviction.
» Qu'on lise donc les manifestes du comité révolutionnaire de Londres et celui
des proscrits démocrates socialistes résidant à Jersey et réunis en assemblée
générale :
« Citoyens,
» La démocratie a dû s'imposer quelques mois d'atttntc et de souffrance avant de frapper le brigand qui souille notre pays, afin de se réorganiser malgré la terreur bonapartiste.
» Soyez donc prêts à tout et à chaque instant. Tâchez de vous voir et de vous rassembler souvent par deux, par quatre, par six, par dix, s'il est possible ; formez des groupes et des centres qui communiquent entre eux de vive voix. Conspirez enfin avec courage et prudence, car la persécution doit rendre ardents ceux qu'elle voudrait anéantir. Quand la grande nouvelle vous arrivera, qu'elle vous trouve tous debout, sans vous surprendre, comme celle du 2 décembre ; rappelez vous que, ce jour-là, vous avez attendu en vain un signal de la part des traîtres ou des lâches qui se disaient vos chefs; ne soyez donc pliis des moutons qu'on mène : soyez des hommes.
» Aussitôt que vous apprendrez que l'infâme Louis Bonaparte a reçu son juste châtiment, quel q\ie soit le jour ou l'heure, partez de tous les points à la fois pour le rendez-vous convenu entre plusieurs groupes, et de ]à marchez ensemble sur les cantons, les arrondissements et les préfcc-
turcs, afin d'enfermer dans un cercle de fer et de plomb tons les vendus, qui, en prêtant le serment, se sont rendus complices des crimes de leur maitre. Purgez une bonne fois la France de tous les brigands qu'elle nourrit et qui la rongent. Depuis quatre ans, vous avez appris à les connaître ; lorsque luira le jour de votre justice, que ni votre cœur ni votre bras ne faiblissent, car vos ennemis généreusement épargnés redeviendraient bientôt vos persécuteurs et voo bourreaux. En punissant les pervers, le peuple devient le ministre de la justice de Dieu !...
» N'oublions pas aussi qu3 la France est chargée des malédiction s de la démocratie européenne, qui attendait de notre initiative son signal de délivrance; malgré nos faiblesses et nos défaillances, les nations lèvent encore vers nous leurs mains enchaînées et leurs yeux où brille un dernier rayon d'espoir-, niojitrons-nous dignes de la sublime mission de progrès et d'avenir que le monde entier semble nous avoir confiée; ouvrons aux peuples le chemin de la république universelle par la révolution démocratique et sociale de la France.
» Le comité révolutionnaire. »