DE BONALD
20 janvier 1853.
Si la presse n'a que des intérêts et n'a pas de devoirs, que sont les journaux et pourquoi existent-ils ? Si la presse a des devoirs et qu'elle les subordonne à ses intérêts, alors les journaux ne sont que des feuilles d'annonces. Dans ce cas. qu'ils continuent ou qu'ils ne continuent pas à paraître, peu importe ! Les Petites -Affiches et le Moniteur universel suffisent amplement à toutes les nécessités de la publicité quotidienne.
En 1848, la Presse ne s'est pas seule exposée au danger de publier la lettre datée de Londres 23 mai, et, la première, de poser la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte en concurrence de celle du général Cavaignac, alors tout-puissant, pour déserter, en 1853, la défense et la cause de l'exilé; non, non, la Presse n'a pas été vaillante, en 1848, alors qu'il s'agissait d'un prince que nul n'avait le droit de bannir, pour être lâche, en 1833, alors qu'il s'agit de Français qui n'ont pas plus mérité que lui cette peine de l'exil qu'il a si bien décrite en ces termes :
« 0 vous que le bonheur a rendu égo'istes, qui n'avez jamais souffert les toiirments de l'esil, vous croyez que c'est une peine Jégère que de privep
les hommes de leur patrie 1 Or, sachez-le, l'exil est un martyre continuel, c'est la mort ; mais non la mort glorieuse et brillante de ceux qui succombent pour la patrie, non la mort plus douce de ceux dont la vie s'éteint au milieu des charmes du foyer domestique, mais une mort de consomption, lente et hideuse, qui vous mine sourdement et vous conduit sans bruit et sans effort à un tombeau désert. Dans l'exil, l'air qui vous entoure vous étouffe, et vous ne vivez que du souffle affaibli qui vient des rives lointaines de la terre natale (1). »
Le 8 décembre 1852, le Moniteur publiait la déclaration suivante, qu'il n'est pas inutile de rappeler :
a TOUS ceux qui souffrent des suites de nos malheureuses discordes civiles seront rendus à la liberté, à leur famille, à leur patrie, sans autre condition que de se soumettre à la volonté nationale, si clairement manifestée, et de prendre l'engagement de ne rien faire désormais contre le gouvernement de l'élu du pays. »
Parmi tous ceux qui souffrent des suites de nos malheureuses discordes civiles, il en est un certain nombre qui se sont empressés de déclarer « qu'ils se soumettaient à la vo- » lonté nationale, et qu'ils prenaient l'engagement de ne » rien faire désormais contre le gouvernement de l'élu du » pays. »
La réponse à celte déclaration, ils l'attendent avec impatience et avec angoisse, dans un pays où la maladie et la mort n'attendent pas, car nous avons sous les yeux une lettre datée de l'Oued-el-Hamann, près Mascara, 3 janvier 1853, d'où le passage suivant est textuellement extrait:
a Si jeune ! c'est bien malheureux. Si nous devions rester longtemps ici, je serais certain de finir de même, car il y a peu de temps que la tièvre m'a laissé : pendant quatre mois elle m'a tenu. On dit que nous sommes amnistiés. Le directeur du camp nous a même lu une lettre par laquelle le ministre disait que Napoléon était disposé à nous renvoyer chez nous, moyennant la promesse, de notre part, d'y rester tranquilles ; pi-omesse que nous avons faite du fond du cœur. Parmi les transportés, ceux qui le sont par décision d'un conseil de guerre, et pour avoir commis un délit ou crime contre la propriété, ou attenté à la vie des personnes, ne sont pas complus dans l'amnistie. Mais tous les autres le sont, moyennant ce que je vous ai dit. Cette lettre nous a été lue le 30 novembre dernier, et depuis ce temps nous attendons l'exécution delà mesure annoncée officiellement. Au camp où je suis, nous avons perdu, jusqu'à présent, trcnte-et-
(1) L.-y. BONArAETE. T. III, p. 2ôl,
une personnes sur deux cents que nous étions primitivement ; et pour peu que l'on tarde de nous renvoyer, la dt-ceptiou jointe à toute autre maladie en aura bientôt tué le double.
» Ici noirs sommes sous des tentes, nous allons casser des pierres avant le jour ; nous avons à peu près la moitié de la nourriture qu'il nous faudrait, malgré que le gouvernement nous en accorde davantage. C'est à la mauvaise qualité de la viande que nous devons de souffrir la faim ; les bœufs ressemblent à un cent de clous.
)) Nous recevons quelques sous tous les cinq jours quand nous travaillons, et nous avons la fièvre; alors nous ne travaillons pas, et nos quatre sous de prêt de poche nous manquent juste au moment où nous en aurions le plus besoin ; et enfin je peux terminer en vous disant : et nous mourons. Jusqu'à présent, on n'a distribué que des pantalons de toile et des blouses idem. Je vous demande comme on a chaud par des nuits, des matinées et des soirées excessivement froides et tellement humides, que nos effets fument quand nous nous approchons du feu. Dieu fasse que Napoléon nous renvoie vite ! sinon, beaucoup d'entre nous y resteront encore. Nous sommes dans la plus mauvaise contrée. J'ai vu, en vingtquatre heures, un homme devenir fou et mourir parce qu'il n'espérait plus revoir ses enfants.
» PHILIPPE KÉBUFFOT,
» Transportation du Rhône, catégorie moins. »
Une autre lettre que nous recevons de Hussein-Dey, datée du 7 janvier 1853, nous donne de sérieuses inquiétudes sur la santé et l'existence de l'ancien rédacteur en chef de VÉclaireur des Pyrénées, de cet écrivain homme de cœur que nous regrettons de ne pouvoir louer comme nous le voudrions, et qui, fermement résigné à la mort, nous écrit confidentiellement :
' a Depuis un mois environ, je subis les tristes contre-coups de ma captivité d'une année, des ennuis et du climat d'Afriqiie et de ses camps. Le défaut presque absolu d'exercice a fini par me mettre sous l'action menaçante de la paralysie apoplectique. J'ai éprouvé et j'éprouve encore aux extrémités les fourmillements et les torpeurs qui en sont les signes avantcoureurs. C'est à peine si je sens la plume entre mes doigts...
» DK FEUILLIDE. »
Faut-il donc rappeler ici que M"^® Pauline Rolland, transportée sans jugement en Algérie, et rendue à la liberté, est morte en revenant d'Alger, dans le trajet de Marseille a Paris ?
Le 11 août dernier, M™® Rolland nous avait écrit :
« Sétif, lell août 1852.
» Monsieur, » Il a fallu que je fusse extraite du fort, puis du couvent, qui m'ont tour à tour servi de prison en Algérie, et enfin internée, pour que la note trop flatteuse dont vous avez accompagné une lettre de mon fils arrivât jusqu'à moi. Il y a quelques jours seulement que cette note m'a été communiquée, monsieur, et j'ai dû attendre le courrier de France pour vous en remercier. Je ne le ferai pas sans restriction toutefois, monsieur, et quoique ma transportatiou soit à mes yeux une iniquité flagrante, je répète ici, sur le rocher où l'on m'a attachée, ce que je disais à Paris : Tant qu'une femme restera déportée, je dois et veux l'être ; tant que quelques hommes seront ainsi sacrifiés au Jloloch de la peur, des femmes doivent avoir part au martyre.
» PAULINE EOLLAND. »
Le 14 octobre, elle nous avait écrit de nouveau :
« Constantine, 14 octobre 1852.
» Monsieur,
» J'ai reç'u à Sétif, où j'étais internée depuis cinq semaines, le 10 septembre, la lettre que vous avez eu l'obligeance de m'adresser à la date du 14 du mois d'août. Cette lettre avait couru après moi à Boue, comme par une sorte de pressentiment.
» Aujourd'hui, je vous écris de Constantine, où je suis prisonnière de nouveau. J'ai quitté Sétif le 9 courant, sur l'ordre du gouverneur de la province de Constantine. Cet ordre porte que je dois être inimédiatem.ent conduite à la casbah de Bone, pour y être détenue prisonnière. Ici, où je reste quatre jours, il est formellement défendu de me laisser communiquer avec âme qui vive, mes gardiens exceptés.
1 Voici ce qui a motivé cette nouvelle mesure de rigueur, qui n'est point exceptionnelle, mais commune à beaucoup de mes frères transportés.
» Il y a un peu plus de quinze jours, nous fûmes prévenus, par des circulaires émanant du gouverneur-général, que ceux de nous qui voulaient obtenir soit leur retour en France, soit l'internement définitif, soit toute autre commutation de peine, devaient, dans les quarante-huit heures, produire une demande en grâce adressée directement à Monseigneur le président de la République. La formule était indiquée, et, au plus, pouvait-on lui faire subir certaines modifications littéraires. Je n'ai produit et j'ajoute : Je ne produirai aucune demande de ce genre; ma conscience s'y refuse. Mon abstention a été mentionnée et devait l'être par ce qu'on nomme la Place. Le retour du courrier a apporté l'ordre qui me mène à Bone.
» Je m'abstiens de toute réflexion; mais si vous êtes encore le journaliste dont personne n'a pu mettre en doute le courage; si vous êtes en-
nemi dé l'arbitraire, je vous demande de porter à la connaissance du public ce fait, répété sur tous les points de l'Algérie. Il s'agit ici de bien plus que de la liberté d'une mère de famille, dont Dieu n'abandonnera point les orphelins; il s'agit de bien plus que de sauver des misères de la prison le corps d'une pauvre vieille femme, qui se sent la force de subir tout plutôt que de commettre une lâcheté. Il s'agit de défendre des principes sacrés...
» C'estdonc au nom de la justice et de la liberté que je vous adresse ces lignes, en vous autorisant à en fa^re ce que bon vous semblera.
» PAULINE KOLLASD. »
Dans l'intérêt de M™® Rolland, que nous désirions voir rendre aux trois malheureux enfants dont elle était l'unique soutien, communiquer sa lettre nous avait paru plus utile que la publier. Quoique extrême, cette réserve n'a pas suffi à faire patienter la mort !
Depuis le mois de septembre 1852, depuis quatre mois, nous n'avons reçu aucune nouvelle du seul représentant du peuple qui, arrêté le 2 décembre 1831, ait été transporté en Algérie. En vertu de quel jugement, de quelle condamnation, pour quel fait, pour quel motif M. Miot est-il retenu à Sebdou et privé de sa liberté depuis treize mois ? Quel tribunal l'a jugé ? quel avocat l'a défendu ?
La mort sévissant comme elle sévit, la presse s'avilirait si elle gardait plus longtemps le silence.
Au-dessus de nos intérêts, nous plaçons nos devoirs, et le journal que nous dirigeons, avant d'être une propriété privée qu'on peut anéantir, est une garantie publique qui se doit à elle-même de s'exercer. Plutôt le péril d'une suppression que l'ignominie d'une désertion.
Mais non, le péril auquel nous venons de faire allusion n'existe pas ; il ne saurait exister. On punit la sentinelle qui n'avertit pas ; on ne punit pas la sentinelle qui avertit.
Ah ! ce n'est pas en vain que ces paroles si profondes de M. de Bonald auront été rappelées : « L'État peut êtretrou- » blé par ce que peuvent dire les journaux; mais il peut » périr par ce qu'ils ne disent pas. Il existe un remède ef- » ficace contre leurs exagérations ; il n'y en a point contre » leur silence. »