LE SILENCE DE LA PRESSE
En effet, comment celte « religion des principes » s'élablirait-elle dans un pays où il paraît tout simple aux journaux qui s'y publient qu'un Français, qui a satisfait à tous les devoirs que^cette qualité lui impose, qui n'a jamais enfreint aucune des lois en vigueur, qui n'a jamais é(é trouvé dans aucune conspiration ni derrière aucune barricade, soit expulsé de son pays natal et imposé, à litre de réfugié, à un pays étranger? C'est cependant ce qui est arrivé, notamment, le 27 décembre 1852, à M. Genillier.
Est-ce donc un fait tout simple que d'être arraché à l'exercice paisible de sa profession et condamné à tout quitter, sa famille, ses amis, ses habitudes, pour aller vivre loin d'eux dans l'isolement et peut-être dans la misère, en butte à des défiances politiques nécessairement éveillées ? Le droit à la patrie n'esl-il donc pas, après le droit à la famille, le premier et le plus inviolable des droits de l'homme?
Gomment cette « religion des principes » s'établirait-elle dans un pays où les défenseurs naturels de la liberté individuelle, où les journaux sont les premiers à la trahir, à l'abandonner même, après que le gouvernement, et c'est une justice qui doit lui être rendue publiquement, vient de prouver, en ne supprimant pas la Presse, qu'ils pouvaient sans péril accomplir leurs devoirs ?
" Il n"y a point de liberté, si la puissance de juger n'est pas séiiarée de la puissance législative et de l'executive. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire, car le jcok serait LÉGisLATbUR. Si elle était jointe à la puissance executive, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur. »
MONTESQUIEU. Esprit des Lois.
28 janvier 1853.
Ce ne peut être qu'à la Presse que le Pays adresse cet avertissement :
« La clémence ne s'impose point par les véhèmenles philippiquea de quelques écrivains, pas plus qu'elle ne s'inspire ou ne se conseille dans des articles de journaux. »
Si c'est à la Presse que le Pmjs adresse cet avertissement, le Pays commet une double erreur.
Premièrement, la Presse s'est bornée à relater des faits incontestables et incontestés, sans les accompagner d'aucune philippique : ces faits parlaient d'eux-mêmes.
Deuxièmement, la Presse n'a point adressé d'invocation h l'amnistie ni fait d'appel à la clémence ; la Presse n'a adressé d'invocation qu'à la justice et fait d'appel qu'à la pacification.
Elle ne s'est pas exprimée autrement (lue s'exprimait le manifeste électoral de novembre 1848, signé L.-N. Bona-
parte : « J'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie » pourra sans danger faire ecsser toutes les proscriptions » et effacer les dernières traces de discordes civiles, w
Nous tenons expressément à ce que notre langage ne soit point altéré.
La pensée publique, qui a gagné en rapidité fort au-delà de ce que la parole imprimée a perdu en liberté, comprendra tout de suite et sans efïort quelle différence et quelle distance il y a entre les mots qu'emploie le Pays et ceux dont s'est servi la Presse. Insister plus longuement, ce serait faire injure à l'intelligence et à la conscience de nos lecteurs sympathiques.
Le Pays reprend et ajoute :
« Le pouvoir impérial, assis sur huit millions de suffrages, est-il assez solide pour n'avoir rien à redouter du retour de tous ceux qui, hier encore, exprimaient leur colère contre lui avec un si violent fanatisme? »
Ce langage, que tient le Pays, journal de VEmpire, est exactement le même que tenait, le 14juin 1847, à la Chambre des pairs, M. Dumon, ministre de S. M. le roi Louis- Philippe, lorsqu'il s'opposait opiniâtrement au o. renvoi à M. le président du conseil » d'une pétition ayant pour objet le retour en France, après trente ans d'exil, de deux membres de la famille Bonaparte.
Ce langage, que tient le Pays, journal de VEmpire, est exactement le môme que tenait le Pays, journal delà Commission executive, le 12 juin 1848, contrairement à celui de la Presse, alors qu'il s'agissait de voter la motion, énergiquement combattue par M. Louis Blanc.
La preuve que M. Louis Blanc avait raison de combattre la mesure proposée contre M. Louis Bonaparte, ce sont ces paroles mémorables, vérifiées par les faits :
a En 1830, j'ai demandé à être traité en simjile citoyen; on m'a traité en PRÉTENDANT. Eh Lien ! je me suis conduit en prétendant. (1) »
Oui, oui, en effet, si l'Empire existe, c'est la dynastie de 1830, ce sont ses ministres, c'est le gouvernement provi-
(1) L.-N. BONAPARTE, t. III, p. 19.Ï
soire, c'est la commission executive, ce sont ses membres, qui, par la proscription, l'ont rétabli.
Voilà à quoi aboutissent les prétendues mesures de salut public que nous n'avons jamais cessé de combattre, aussi bien sous la Monarchie de juillet que sous la Révolution de février! Toujours la proscription mutuelle nous a rencontré pour adversaire opiniâtre.
Avions-nous tort?
MM. Gustave de Beaumont, Dufaure, Duvergier de Hauranne, de Maleville, de Tocqueville, Vivien, etc., voteraient-ils, aujourd'hui 27 janvier 1833, le décret de bannissement de la famille d'Orléans, qu'ils votèrent le 26 mai 1848?
Le 8 octobre 1849, la proposition suivante était déposée sur le bureau du président de l'Assembléo» nationale :
« Considtrant que la générosité, la grandeur et la justice, sont les meilleurs auxiliaires pour fonder et fortifier la République ;
» Considérant que l'on ne saurait plus aujourd'hui invoquer la raison d'État ;
» Considérant que les lois de proscription et de violence n'ont jamais sauvé les gouvernements -,
» Le soussigné propose le décret suivant :
» 1° Sont abrogées les lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848, qui exilent la famille des Bourbons;
» 2' Le décret rendu par l'Assemblée constituante, le 27 juin 1848, est rapporté.
» Les insurgés de juin déportés sans jugement seront mis en liberté.