‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 221 sur 231 · LA PEUR · texte numérisé non relu

LA PEUR

24 mars 1853.

On lit dans le Pays, journal de VEmpire :

« Les mêmes nouvelles produisent à Paris près de six francs de baisse sur la rente ; à Londres, elles ne déprécient les fonds que de douze centimes et demi. Nous le disons à regret, ce rapprochement est fâcheux pour notre patrie. »

Oui, sans doute ce rapprochement est fâcheux pour notre pays; mais le constater ne suffit pas, il faut l'expliquer.

D'où vient que la France n'a de courage que le plumet en tête, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté et le sac au dos? Cela vient de ce que le courage militaire est le seul que la France ait appris, le seul qu'elle ait exercé. Le courage s'apprend. Si, hors des champs de bataille, elle est facilement accessible à la peur, cela vient de ce que nos gouvernements se sont moins appliqués à guérir la peur qu'à l'exploiter. Ainsi, tous l'ont exploitée contre la liberté. Qu'en est-il résulté? Il en est résulté que les plus petits écarts de la liberté ont servi de prétextes aux plus graves atteintes contre elle, et qu'au lieu de jouir de la liberté permanente, on en est encore en France à la liberté intermittente. Or, la liberté intermittente est à la liberté permanente ce que la fièvre est à la santé, ce que le torrent qui ravage est à la source qui féconde.

Lorsqu'un cheval est ombrageux, que fait le cavalier expérimenté? Le cavalier ramène le cheval et le force à re-

garder en face l'objet qui l'a effrayé jusqu'à ce qu'il n'en ait plus peur. €'est ainsi que tout gouvernement expérimenté devrait faire pour tout peuple ombrageux. Si un peuple a ])eur de la liberté, ce doit être un motif de plus pour l'y aguerrir; s'il manque de courage civil, s'il ne sait pas résister aux empiétements funestes, aux manœuvres coupables, cela enseigne à l'État qu'il doit honorer le courage civil d'autant plus qu'il est moins commun : l'honorer est le moyen de le rendre moins rare.

La paix, comme la guerre, a ses champs de bataille ; il ne suffit pas qu'un peuple soit brave devant la mort, il faut encore qu'il soit brave devant la liberté, et que, pour un petit péril et un petit mal, il ne renonce pas à une grande victoire et à un grand bien. Lorsqu'un peuple est brave devant la liberté, la confiance qu'il puise en lui-même lui fait traverser sans émotion les crises industrielles et les crises financières les plus graves. Il ne s'effraie de rien, parce qu'il calcule tout. Ainsi s'explique, par l'exercice de la liberté, comment et pourquoi le peuple anglais a acquis une force d'impassiblUté qui manque encore au peuple français, (juoique celui-ci possède un proverbe qui dise : « La peur ne raisonne pas et conseille mal. » Ce proverbe est l'arrêt de condamnation de la peur. Qu'on s'occupe donc de la guérir et qu'on cesse de l'exploiter ! La liberté est la pierre angulaire du crédit. Si l'on veut que le crédit soit ferme, il faut que la base en soit large et profonde. Le crédit n'est si ferme en Angleterrre que parce que la liberté n'y est jamais ébranlée. La solidité de l'une y fait la solidité de l'autre. La liberté et le crédit n'y connaissent point les paniques.

Français, nous ne sommes braves encore qu'à demi; soyons-le donc tout à fait ; nous n'avons pas peur de la mort, n'ayons pas peur de la liberté : alors le crédit français ne sera pas moins intrépide que le crédit anglais ; alors, sur une conjecture, la Bourse de Paris ne baissera plus de six francs quand la Bourse de Londres ne baisse que de douze centimes.

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