LE MONITEUR DE LA LIBERTÉ ABSOLUE
Gxislait-elle pour la Réforme'? La liberté qui, sous la dictature du général Cavaignac, existait pour le A'citional et le Siècle^ exislait-elle pour la Voix du Peuple et la Presse'? La liberté de tribune qui, avant le 24 février 1848, existaitpour MM. Tliiers et Guizot, existait-elle pour MM. Garnier-Pagès etBerryer? Hier, M. de Montalembert, mesurant la liberté de tribune à Victor Hugo, la trouvait trop grande ; aujourd'hui qu'elle lui est mesurée parle pouvoir, il la trouve trop petite. Qui posera la limite? Qui sera juge entre M. de Montalembert de l'an 1831 et de M. de Montalembert de l'an 1833, entre M. de Montalembert oppresseur et M. de de Montalembert opprimé ?
C'est après avoir laborieusement cherché celte limite, sans parvenir à la trouver, que nous sommes arrivé h cette conclusion : La liberté se règle; on ne la règle pas. Elle porte avec elle-même ses limites et n'admet pas qu'on lui en pose. La liberté que l'on comprime, c'est l'explosion que l'on prépare. Il faut choisir entre la liberté intermittente et la liberté permanente; la liberté intermittente, c'est la contre-révolution ramenant sans fin la révolution , et la révolution ramenant à son tour la contre-révolution. Est-ce donc là un état normal?
Après tout, qu'est-ce que la liberté absolue, dont le Constitutionnel déclare que la Presse est le Moniteur^! C^esilix liberté mutuelle. Qu'est-ce que la liberté mutuelle ? C'est le droit commun. Si la liberté n'est pas l'égalité de droit entre tous, pour tous et contre tous, qui donc peut être fondé, hormis des privilégiés, à s'en plaindre et à s'en effrayer? Il n'y a plus de raison alors pour ne pas renier et flétrir la justice.
Mais ce n'est pas seulement au Constitutionnel que nous avons à répondre ; nous avons aussi à répondre au Siècle.
Son objection n'est pas neuve, car il y a plus de trois ans déjà que nous l'avons réfutée. La voici :
« Nous avons le tort impardonnable de demander une liberté sage, mais la Presse se garde bien de dire que nous avons soin de délinir les limites assez larges dans lesquelles nous la contenons; ces limites, ce sont les
pi-incipes de 89, ce sont celles que la Coustitiition de 1848 avaient déterminées. La Presse assure qu'elle se trouverait à l'étroit dans ces limites. Que veut elle donc? Qu'entend-elle par la liberté sans bornes ? Si demain elle était chargée de gouverner le pays, que ferait-elle? Elle proclamerait sans doute la liberté illimitée, mais sou code aurait au moins une ligne, celle-ci, par exemple : (i II est défendu de tuer et de voler. » Voilà donc une limite, voilà donc la liberté devenue sage, et, par conséquent, digne de tous les mépris. N'écrira-t-on pas même cette ligne? Sera-t-il permis de tuer et de voler? En ce cas, nous demandons qu'on nous ramène' à la barbarie, nous y serons plus commodément. La Presse ne parviendra par à sortir de ce dilemme : ou une limite quelconque ou pas de limite ; ou la sagesse ou la barbarie. Si la Presse accepte l'interdiction que nous avons indiquée, si elle prend un seul grain de sagesse, elle est flétrie à tout jamais; la voilà descendue au rang du Siècle^ et toute discussion entre elle et nous est inutile, puisqiie sa liberté n'est plus illimitée. »
La preuve incontestable que les principes de 1789 n'étaient pas les véritables limites de la liberté, c'est qu'elle en est sortie, et que la terreur y est entrée à sa place pour y creuser le lit de l'Empire. La preuve incontestable que les termes de la Constitution de 1848, pas plus que les principes de 1789, n'étaient les véritables limites de la liberté, c'est qu'elle en est sortie la seconde fois comme la première fois, et que la réaction y est entrée à sa place pour y creuser de nouveau le Ut de l'Empire. Ainsi, toujours le même effet produit par la même cause. Si cette explication n'est pas bonne, que le Siècle en donne donc une meilleure.
La liberté, c'est la négation de la force, et, réciproquement, la force, c'est la négation de la liberté.
Devant cette définition tombe la banale objection du Siècle, empruntée à quel droit? — Au droit du plus fort.
Eh bien! c'est précisément ce droit-là que la Presse aspire à supprimer en le remplaçant par le droit du plus faible.
Le droit du plus faible, pesé dans la même balance que le droit du plus fort, est ce qui constitue la liberté.
En effet, s'il n'y avait pas de faibles, à qui et à quoi servirait-elle? Protéger les faibles et les vaincus, combattiv les forts et les victorieux, c'est là sa mission, c'est là son péril, mais aussi c"esl lii sa gloire.