I.A RÉPUBLIQUE
A M. Abbatufci :
« Jl faut accepter dans toutes ses conséciucnees la révolution puliliciue et sociale qui vient de s'opérer. »
A M. Buffet :
« Le jour même de la révolution de février, les hommes investis par racclamation populaire de la mission d'organiser un gouvernement pro- visoire déclaraient qu'à leurs yeux la forme républicaine était la seiile qui convînt désormais à la France ; ils ])roclamaicnt la llépublique, sauf in rnlifiration du peuple, c'est-à-dire de l'Assemblée qui, élue par le peuple, parlera et agira en son nom. Cette ratification doit-elle être donnée? — Je reponds sans hésiter AFFIRMATIVEMENT. »
A M. Dabeaux :
M Oui, citoyens^ la Képubliq\ie ! cette forme détînîtive de gouvernement convoitée comme un avenir séduisant par ceux mêmes qui n'y voyaient qu'une brillante utopie, elle est a nous! »
A M. Thiers :
« La République est lu forme de gouvernement qui nous divise le inoins. »
Go qui était vrai après le 24 février 1848, non seulement n'a pas cessé de Têtre, mais l'est devenu encore plus nbsolument, car tout ce qui s'est passé en Europe depuis deux ans, h A'ienne, à Prague, à Milan, à Florence, à Niiples surtout, à Rome, à Berlin, à Cassel, dans toute l'Allemagne cl d;nis toute l'Italie, a jeté sur la royauté une clarté sinistre.
Cette clarté, en dissipant les illusions dernières , a éloigné d'elle à jamais tous les ])arlisans sincères de la Liberté, tous les adversaires déclarés de l'Arbitraire.
Je suis de ce nombre.
Et cependant, quand M. Guizot avait disparu le 24 Février, quand M. Thiers s'était éclipsé , j'étais aux Tuileries, j'étais à la Chambre des députés, et je venais chercher ;t la
liibuïie le diiipcau (jui sorvil à i)ruléger i;i roli;iilo préripilée de M*"® la duchesse d'Orléans.
Je n'ai jamais fait partie d'aucune société secrète ou déguisée.
Je n'ai pas appartenu à la Société Aide-toi le ciel V aidera, fjui aida à M. Guizot à renverser la Restauration.
Je n'ai jamais eu, comme M. Thiers carbonaro, à prononcer de serment de haine à mort contre la royauté.
Je n'ai jamais conspiré la chute d'aucun gouvernemcnl, et, comme M. Dupin, je puis dire que j'ai été fidèle jusqu'au dernier jour à la Monarchie qui avait reçu, en 1834, mon serment de fidélité en qualité de député de la Creuse.
Je n'ai contribué en rien à l'avènement de la République, ni le 24 lévrier, ni le 4 mai, ni le 7 septembre, ni le 4 novembre 1848; je n'ai appuyé ni le gouvernement provisoire, ni la commission executive, ni le général Gavaignac; je ne suis donc pas suspect d'enthousiasme pour la R('pul)li(iiie (juandje m'exprime comme je viens de le faii'c.
J'ai tout essayé pour empêcher la Monarchie de 1830 de tomber; je sacrifierai tout pour empêcher la Républi(|ue de 1848 d'avoir le même sort.
Je ne crois pas aux gouvernements de droit : je suis pour les gouvernements de fait.
C'est à ce titre que j'ai soutenu la Monarchie de 1830; c'est à ce titre également que je soutiens la République de 1848.
J'ai poui" principes (pie tout gouvernement qui tombe a mérité de tomber, et qu'il est plus facile à un gou\ ornement de ne pas choir que de se relever.
Aussi la République ne se laissera-t-elle pas l'enverser. Tous les avantages sont de son côté :1e fait, le droit, le nombre. Conspirer pour la rétablir, sérail périlleux : mourir, s'il le fallait, [)our la mainlenir, serait glorieux. Ce sentiment est celui (|ui anime beaucouji dlionnues fermes et qui veillent dans le silence. \'ous aviez donc l'aisitn. et [larfaitement l'aison de dire, o monsieur IJupin. (pi'il n'y avait
plus (le Monarchie possible, et que la République élail la seule forme de gouvernement qui désormais pût conjurer les malheurs publics! Cette croyance a pu paraître s'affaiblir depuis deux ans ; mais le moment n'est pas loin où elle recouvrera tout son empire. Ce moment, ce sera celui où les orateurs de la rue de Rivoli, de la rue des Pyramides et de la rue de l'Université, monteront tous, ainsi qu'ils l'annoncent, à la tribune de l'Assemblée nationale, pour y nier fièrement la République et y affirmer hautement la Monarchie. Quelle défaite nouvelle , je le prédis, ils préparent à la Monarchie ! Quel triomphe éclatant ils préparent à la République ! Qu'ils l'attaquent donc , ces fiers champions, dont pas un n'a su défendre la Royauté, ni en Juillet 1830, ni en Février 1848 !
Je passe à une troisième raison qui me paraît souveraine et sans réplique.
La République ne sera pas renversée, par ce motif qu'il n'est pas encore arrivé à un mort de tuer un vivant.
Or, la Monarchie, en France, est morte et bien morte.
Procès-verbal de son décès et de son inhumation a été dressé en ces termes par M. de Chateaubriand :
« Puisque aucun pouvoir parmi nous n'est inviolable, puisque le sceptre héréditaire est tombé quatre fois depuis trente-huit années, puisque le bandeau royal attaché par la victoire s'est dénoué deux fois de la tête de Napoléon, puisque la souveraineté de Juillet a été incessamment assaillie, il faut en conclure que ce n'est 2><is la République qui est impossible, mais la monarchie. La France est sous la domination d'une idée hostile au trône : uu diadème dont on reconnaît d'abord l'autoiùté, puis que l'on foule aux pieds, que l'on reprend ensuite pour le fouler aux pieds de nouveau, n'est qu'une inutile tentation et un symbole de désordre. On impose un maître à des hommes qui semblent l'appeler par leurs souvenirs, et qui ne le supportent plus par leurs mœurs ; on l'impose à des générations qui, ayant perdu la mesure et la décence sociale, ne savent qu'insulter la personne royale ou remplacer le respect par la servilité. »
CHATEAITBRIAND Mémoires d' outre-tombe.
Entre la République debout et la Monarchie tombée, le Peuple français pourrait-il un seul instant hésiter ? Non, il n'hésitera pas. caria vérité de ces paroles de
l'Écriture , confirmée pai- les siècles . s'est gravée dans sa mémoire :
« Voici quel sera le droit du roi qui régnera sur vous :
» Il prendra vos tils et il les mettra sur ses chariots. 11 b'eii fera des gens de cheval, et il les fera courir devant son char.
» Il en fera ses officiers ; il prendra les uns pour labourer ses champs et pour recueillir ses blés, et les autres pour lui fabriquer les armes et l'attirail de la guerre.
» II fera de vos filles de? parfumeuses, des cuisinières et des boulangères.
» Il prendra aussi ce qu"il y aura de meilleur dans vos champs, dans vos vignes et dans vos plants d'oliviers, et les donnera à ses serviteurs préférés.
» Il vous fera payer la dîme de vos blés et du revenu de vos vignes, pour avoir de quoi donner à ses officiers et à ses eunuques.
» Il prendra vos serviteurs, vos servantes et les jeunes gens les plus forts, avec vos ânes, et les fera travailler pour lui.
» Il prendra aussi la dîme de vos troupeaux, et vous serez ses esclaves.
» Alors vous crierez conti'e ce roi que vous aurez voulu, et le Seigneur ne vous exaucera pas, parce que c'est vous-mêmes qui aurez demandé d'avoir un roi. » (I. bois, 7. 18.)
Non, il n'hésitera pas, car la Royauté a été condanmée eu ces termes par un roi, par Frédéric II, roi de Prusse :
« Dans les royaumes, la forme du gouvernement n'a de base que le despotisme du souverain : les lois, le militaire, le négoce, l'industrie et toutes les autres parties de l'État .sont assnjéties au caprice d'un seul homme qui a des successeurs qui ne se ressemblent jamais ; d'où il s'ensuit, pour l'ordinaire, qu'à l'avènement d'un nouveau prince, l'État est gouverné par de nouveaux principes, et c'est ce qui porte préjudice à cette forme de gouvernement. Il y a de l'unité dans le but que les républiques se proposent et dans les moyens qu'elles emploient pour y parvenir; ce qui fait qu'elles ne le manquent presque jamais.
» Dans les monarchies, un fainéant succède à un prince ambitieux : celui-ci est suivi d'un dévot ; celui-là par un guerrier ; celui-ci par un savant; celui-là par un autre qui s'abandonne à la volupté ; et, pendant que ce théâtre mouvant de la fortune présente sajis cesse des scènes nouvelles, le génie de la nation, diverti par la variété des objets, ne prend aucune assiette fixe. Il faut donc que, dans les monarchies, les établissements qui doivent braver la vicissitude des siècles aient des racines si profondes, qu'on ne puisse les arracher sans ébranler en même temps les plus solides fondements du trône.
» S'il est vrai que la forme de gouvernement la ]ilus parf;iite est colle d'un royaume bien administré, il n'est pas moins certniu que les répuVili-
LA RÉPUBLIQUE iNK SEHA l'AS UENVEUSÉE. 57
que» ont rempli ie plus promptement le but de-leur institution, et se sont mieux conservées, parce que les bons rois meurent, et que les sages lois sont immortelles. »
Je Icrmine, cl je dis : Non , la République ne sera pas renversée ; car, pour qu'elle lut icnversée, il faudrait que la Monarchie pût être rétablie.
Or, c'en est fait désormais, en France, de la royauté, car elle ne pourrait y i-eprendre son cours, quatre fois interrompu, qu'en remontant pour le moins, dans le passé, jusqu'à 1750. Tout un siècle, tombé en poussière , ne se ressuscite pas ! Si Charles II, ramené par Monck, en 1659, a pu relever le trône à la place du billot sur lequel était tombée la tète de Charles P*", en 1649, c'est qu'il n'était tombé, en Angleterre, que la tète d'un roi. Les institutions étaient restées debout. L'aristocratie britannique, l'inégalité des partages, le régime des substitutions avaient survécu au protectorat d'Olivier et de Richard Gronnvell.
En est-il ainsi , en France, où le droit d'aînesse a été aboli, où l'égalité des partages est entrée dans les mœurs, où toute aristocratie héréditaire a disparu?
L'impossibilité de rétablir la Monarchie équivaut donc à l'impuissance de renverser la Républiciue.
Non, elle ne sera pas renversée, parce qu'elle ne pourrait pas être remplacée.