PRESSION
C'est ce que je voulais étahlii' Irtrstfue j'ai demandé h deux
reprises la parole sans pouvoir l'obtenir; c'est ce qu'il importe de démontrer avec la clarté de l'évidence.
Il importe d'autant plus de le démontrer que, si je suis bien informé, le droit de pression va s'exercer avec un redoublement de vigueur ; on veut arriver à doubler, s'il est possible, d'ici au mois de novembre 1851, le chiffre des signatures révisionnistes, s'élevant à ce jour à 1,400,000.
Tout sera mis en œuvre et aucune précaution ne sera négligée ; on profitera de l'expérience acquise pour éviter de tomber dans les écueils contre lesquels sont allés se heurter de-maladroits préfets et des sous-préfets inconsidérés.
Eh bien ! soit, quand, par la puissance de cette vis de pression dont l'auteur de la centralisation administrative en France est l'Archimède, vous réussiriez, ô ministère de prorogation, à élever à trois millions le chifire des signatures révisionnistes, trois millions de signatures apposées au bas de pétitions empêcheraient-ils l'opposition constitutionnelle de se composer de plus de 188 membres, qu'aucune considération ne fera céder aussi longtemps que le maintien de la loi du 31 mai, que la suppression du suffrage universel, leur imposera le devoir de résister, fût-ce au péril de leur vie?
Si cela vous divertit, continuez votre chasse aux signatures.
Continuez de régler votre conduite sur celle des pétitionnaires du 15 mai 1848.
Continuez d'ériger le droit de pétition en droit de pression.
Des pétitions présentées contre le projet de loi qui, déposé le 8 mai 1850, devait aboutir le 31 mai à la suppression du suffrage universel, à l'interdiction de plus de trois millions de Français majeurs, à l'expropriation sans indemnité de la part de souveraineté qui était devenue leur légitime propriété, de telles pétitions se concevaient, car la loi n'existait encore qu'en projet, et, devant une telle manifestation de l'opinion publique, il y avait lieu de croire que la majorité parlementaire reculerait.
Mais quel accueil a été tait à ces pétitions, revêtues, en moins de vingt-sept jours, de 577,000 signatures apposées malgré les menaces et les persécutions?
— L'accueil le plus dédaigneux.
— Par qui ?
— Par M. Léon Faucher, rapporteur, ieciuel s'exprimait ainsi dans la séance du 2 juin 1850 :
« Le plus grand nombre de ces pétitions ne sont pas des pétitions, à proprement parler. Le texte même des pétitions, imprimées le plus souvent, a été fabriqué dans les ateliers de quelques journaux ; on les a répandues ensuite et on les a fait signer sans lire.
» Je ne comprends pas qu'on puisse appeler pétition une feuille de papier sur laquelle est griffonné un titre laconique suivi de signatures.
» Une pétition est ordinairement l'expression d'une opinion raisonnée.»
Les pétitions, qui devaient être favorablement accueillies, ont été impérieusement écartées par la Majorité en 1850, et vous voudriez que la Minorité, en 1851, tînt compte de pétitions qui n'ont pas pour objet une loi en projet, mais une Constitution votée à l'unanimité, il y a moins de trois ans. par une Assemblée constituante issue du suffrage universel, par une Assemblée nationale composée de 900 représentants élus par 9,000,000 d'électeurs !
Avez-vous donc entièrement perdu tout esprit, toute mémoire, toute raison, toute faculté mentale, tout sens moral ?
En poussant comme vous le faites au pétitionnement révisionniste, où conduisez-vous la France ?
Vous l'êtes-vous demandé et le savez-vous ?
Vous savez bien, il est impossible que vous ne sachiez pas, que l'Opposition contre la révision est compacte ; on aura beau pélitioiuier, le vote de l'Opposition constitutionnelle sera, en novembre prochain, le môme qu'il a été le 19 juillet dernier. II ne changera pas, car il ne peut pas changer. La désertion, en France, le déshonneur ne se présument pas.
Donc, à quoi bon vos pétitions et vos signatures?
[.E DROIT DK PRESSION. 190
Je veux admeUre deux hypothèses impossibles, invraisemblables.
Je veux admellre que le nombre des signatures révisionjiistes dépassera, en novemiji'e, 3,000,000.
Je veux admettre que, cette fois, le chiffre des votants contre la proposition de révision tombera de 278 à 188.
Je veux mettre en regard l'un de l'autre ces deux nombres :
3,000,000 de pélitionnaires demandant la révision,
188 représentants du peuple votant contre la révision.
Eh bien ! quand il en serait ainsi, qu'auriez-vous fait ?
Vous vous seriez acculé dans une étroite impasse, d"où vous ne pourriez sortir que honteux ou criminels.
Honteux, si tant d'efforts et de manœuvres n'aboutissaient à rien.
Criminels, s'ils aboutissaient à vous faire mettre au-dessus de la Constitution le droit dépression.
.Te vous le dis : vous jouez là un jeu redoutable, un jeu o les pétitionnaires du 15 mai 1848, les condamnés de la Haute-Cour de justice de Bourges, ont perdu la liberté.
Voilà où mène le droit de pétition transformé en droit de pression!
Vous êtes avertis.
28 juillet 1851.
Le refrain du Constitutionnel n'est pas varié. On fait cent heues pour le fuir ; au retour, qu'enlend-on ? le même refrain.
Toujours le même. .
11 se compose d'un seul mot : pétitioi\>ez. Ce mot est écrit à chaque ligne.
Eh bien! soit. Pétitionnez !
Pétitionnez encore !
Pétitionnez toujours !
Pétitionnez sans cesse !
Pétitionnez sans fin !
Piiissiez-vous recueillir autant de signatures que la loi du 31 mai a retranché d'électeurs, afin que nous voyions enfin où cela vous conduira !
C'est une curiosité que votre persévérance a réussi à nous inspirer.
Vous savez parfaitement qu'oblinssiez-vous trois millions de signatures mendiées, ces trois millions de signatures discréditées n'auront jamais le pouvoir de faire que l'opposition constitutionnelle représentant le droit de trois millions de majeurs interdits ne se compose de moins de 188 membres, chifire qui dépasse le quart exigé par l'article 111 de la Constitution.
Aucune illusion à cet égard ne vous est possible. L'espoir qui vous anime, l'espoir qui vous soutient n'est donc pas l'espoir d'élever, en novembre 1851, de 446 à 563 le chiffre des votes favorables à la révision de la Constitution, et de faire ainsi tomber au-dessous de 188 le nombre de 278 voix qui l'a repousséo le 19 juillet dernier.
Si cet espoir n'est pas et ne peut être celui qui vous dirige, vous en avez donc un autre ? Lequel est-il ? Dites-le ! Osez le dire !
Mais non, vous garderez le silence, parce qu'au bout de ce monotone refrain : pétitionnez, il n'y a pour vous d'alternative qu'entre une puérilité ou un crime.
Si, il y a encore une troisième alternative : c'est une nouvelle flétrissure imprimée à ce ministère récidiviste ; c'est un troisième vote pareil aux votes du 18 janvier et du 21 juillet 1851. Pétitionnez donc ! pétitionnez!
31 juillet 1851.
Le Conslitiitionnel publie une lettre de M. le général Pclet, représenlanl du pcuiile pour le département de l'Ariége;
celte lettre vient à l'appui de ce que la Presse a dit sur la nécessité de faire sortir les pétitions d'un vague qui leur ôte toute portée.
Que chaque pétitionnaire soit tenu d'articuler nettement ce qu'il veut : assurément ce n'est pas trop exiger, et l'on ne dira pas que c'est attenter au droit de pétition, à ce droit que le Journal des Débats et le Constitutionnel ont transformé en culte.
Que les révisionnistes qui veulent la rééligibilité de l'Élu du 10 décembre le déclarent, que leurs pétitions portent ce titre : Pétition pour la rééligibilité constitutionîielle de M. L.-N. Bonaparte.
Que ceux qui veulent qu'il soit élu pour dix ans le déclarent, et que leurs pétitions portent ce litre : Pétition demandant que les pouvoirs de M. L.-N. Bonaparte soient constitutionnellement prorogés.
Que ceux qui veulent qu'il soit président à vie le déclarent, et que leurs pétitions portent ce titre : Pétition demandant que M. L.-N. Bonaparte soit constitutionnellement nommé président à vie de la République française.
Que les révisionnistes qui veulent le retour de la branche aînée des Bourbons le déclarent, et que leurs pétitions portent ce litre : Pétition demandant la révision de la Constitution et le rétablissement de la monarchie traditionnelle., telle qu''elle existait avant 1789.
Que ceux qui veulent le rétablissement de !a branche aînée des Bourbons, mais sans remonter si haut dans le passé, le déclarent, et que leurs pétitions portent ce titre : Pétition demandant la révision de la Constitution et le rétablissement de la monarchie constitutionnelle telle qu''elle existait le 26 juillet 1830.
Que les révisionnistes qui veulent le rétablissement de la branche cadette des Bourbons le déclarent, et que leurs pétitions portent ce titre : Pétition demandant la révision de la Constitution et le rétablissement de la monarchie constitutionnelle^ telle qu'elle existait le 23 février 1848.
Alors, on saura ce que veulent les pétitionnaires ; alors.
un rapport sérieux pourra être fait; alors, un débat utile pourra s'engagera la l.ril)une; alors, majorité et minoi'ité sauront ce qu'elles voleront.
Alors de ce choe des pétitions pourra jaillir une étincelle.
Mais aujourd'hui le j)étitionnement c'est rdjscurité, c'est le chaos, c'est le néant.
VISITE A M. l.EDRU-ROLLIN.
31 juillet 1851.
Plusieurs journaux rcjiroduisenl les lignes suivantes empruntées à la Patrie :
" M. Emile de Girardin a eu le taleut de blaser le public sur ses transformations politiques. Il ne peut plus surprendre personne, et cependant il nous arrive de Londres mie nouvelle dont nous garantissons l'exactitude, et qui étonnera même ceux qui ne s'étonnent plus de rien. M. Ledru-Rollin a écrit de sa main, à l'un de ses amis, une lettre datée de Londres samedi soir, arrivée à Paris dimanche, écrite avec ce laconisme lacédémouien :
" Il est quatre heures du soir ; Érailo de Girardin sort de chez moi ; il y est venu » à onze heures du matin. Noun sommes d'accord sur tous les points. »
» M. Emile de Girardin a trouvé le secret de se surpasser lui-même dans l'art de la voltige politique (1). amédée de cesena. »
La Patrie est de ces journaux auxquels évite de répondre
(1) La Patrie, qui parle de voltige politique, écrivait, le 3 mars 1848 :
" On sait que, dans la nuit du 23 au 24 février, ce fut des ateliers du Commerce et delà Pairie que sortirent, sous la conduite d'un de nos rédacteurs, tiientût secondé par les compositeurs des journaux voisins, les citoyens qui ont dresse' les barricades depuis le boulevard Montmartre jusqu'à la rue des Fosse's-Montmartie, ainsi que celles des rues adjacentes. »
Ce même jour 3 mars, elle ajoutait :
" HOSNEHU AUX PREMIERS ÉLUS DE LA RÉvoLCïiON ! Saus Contrainte matérielle, avec le seul ascendant de rautorité morale, ils ont maintenu l'ordre, armé la révolution, fait reprendre le cours des services publics, et conduit la France à se prononcer pacifiquement et fortement sur ses destinées. Les premiers élus de la révo- Intion ont bien mérité de la patrie. >i
un écrivain qui a ie respect de lui-même ; aussi ne me fussé-je pas arrêté aux lignes qui précèdent, si elles n'eussent pas été reproduites par V Assemblée nationale, VOrdre, VUnivers, VUnion, etc., etc., même pour demander à la Patrie comment elle avait eu sitôt connaissance d'une lettre de M. Ledru-Roliin, adressée à l'un de ses amis?
Si M. Ledru-Rollin avait pu douter encore que ses lettres fussent décachetées avant d'arriver à leur destination, désormais il n'en douterait plus.
C'est là un fait que l'empressement de la Patrie aura servi à constater officiellement, et à mettre publiquement en relief.
Une conversation qui a duré cinq heures, a efïéctivement eu lieu, non pas le samedi 26 juillet 18ol, mais le jeudi 24, entre M. Ledru-Rollin et moi.
Dans ce fait, qu'y a-t-il donc de surprenant et « qui doive étonner, même ceux qui ne s'étonnent plus de rien? »
Le 2 septembre 1848, est-ce que, rangé du côté des lâches, j'étais contre M. Ledru-Rollin avec M. Gavaignac, celui-ci réclamant le maintien indéfini de l'état de siège, ou contre M. Gavaignac avec M. Ledru-Rollin, celui-ci prenant en ces termes l'énergique défense de la liberté de la presse :
a Une fois la France frappée, il faudra la frapper continuellement- Ce qui n'est qu'une exception aujourd'hui devra devenir une situation normale. Alors vous aurez fait de la République, non un gouvernement h larges bases, mais un gouvernement dictatorial, exceptionnel (1). »
Que l'on ouvre la Presse du 7 septembre 1848, et l'on verra avec qui et contre qui j'étais!
Le 13 juin 1849, est-ce que, rangé du côté des imposteurs, j'étais contre M. Ledru-Rollin avec MM. Odilon Barrot, de Falloux, Drouin de Lhuys consommant la chute de la Républi(iue romaine, ou contre MM. Drouin de Lhuys, de Falloux et Barrot, avec M. Ledru-Rollin, invoquant le §V de la Gonstilution, lequel déclare que la Réj)ubli-
^;l) LEDiiu-KuLLiN, 2 septembre 1818.
VISITE A M. LEDRU-ROLLIN. -JOa
que française respecte les nationalités étrangères comme elle entend faire respecter sa propre nationalité, et (jifclle n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d aucun peuple ?
Que l'on ouvre encore la Presse du 14 juin 1849, et l'on verra avec qui et contre qui j'étais encore !
Le 18 octobre 1849, est-ce qu'au procès de Versailles mon témoignage a fait défaut h M. Ledru-Rollin, malgré tous les efforts de M, Baroche pour m'intimider?
De quoi s'étonne-t-on ?
Je le demande.
LE VRAI NO]\I DE LA LlBllRTE RÉGLEMENTÉE.
l'i- août 1851.
Je reçois de mon honorable collègne. M. Joret. représentant (In peuple, la lettre suivante :
-1 .)/. Emile de Girardin.
Salles (Gers), 24 juillet 1851.
« Mon cher collègue, » Profitant d'un congé que l'état de ma santé rendait indispensable, j'arrivais au terme d'un pénible voyage de trois jours, lorsque ayant atteint le dernier relai qui devait me conduire à ma destination, je descendis un instant de voiture, pendant le temps nécessaire pour changer les chevaux. Aussitôt je vis deux gendarmes se diriger vers moi, et, en m'abordant, l'un d'eux me dit : « monsieur joret,
» PUISQUE vous ÊTES ICI, VOUS AVEZ SANS DOUTE UNE CARTE OU » UN PASSEPORT. »
)) Je laisse à tous mes collègues et à tous les hommes de cœur le soin d'apprécier ce que je dus éprouver de surprise en me voyant interpellé de cette sorte. Cependant je parvins à dominer le sentiment de la plus légitime indignation, tant j'aurais regretté d'èlre la cause de quelque désordre.
» Néanmoins, quehpie rései'vée que fol ma réponse, elle
LE \'RAi NOAJ l)K ï..\ LiBKin !•: UEGLEMHMEK. 5()7
salïll pour faire compiviulre au goiuiai'iiic limprcssion (juo je ressentais, el il s'éloigna en nie disant « r/H'/7 était oIAiyé de faive son devoir. »
» Ainsi, il entre clans les droits et les devoirs d'un gendarme qui rencontre nn représentant du peuple qui lui est parfaitement connu, puisqu'il l'interpelle par son nom, de lui demander compte des motifs qui l'amènent dans son département , dans un canton limitrophe de celui où il a passé toute sa vie d'homme, et dont il a l'honneur d'être depuis longues années le mandataire au conseil général, dans un pays où sa famille occupe depuis un siècle une position honorable et j'ose dire honorée.
» Pour moi, qui ne crois pas qu'il soit possible de pousser plus loin l'outrage à la représentation nationale, à la souveraineté du peuple, je croirais manquer à tous mes devoirs si je n'appelais pas l'attention des honnêtes gens de tous les partis sur un fait aussi caractéristique.
» Vous, mon cher collègue, l'éminent et courageux défenseur de la Liberté, vous vous empresserez, j'en suis certain, de donner une place dans la Presse au fait que je ' vous signale.
» A vous de cœur.