L.-s. BOSAPABïE, prisonnier à Hom
6 août 1851.
Les rédacteurs de VUnivers , de V Assemblée Nationale et de VUnion raillent agréablement la Presse, parce qu'elle a dit que M. Proudhon pourrissait dans le cachot de la Conciergerie où il est enterré.
Oui ou non, la prison dans laquelle M. Proudhon est tenu sous les verroux est-elle un cachot?
Qu'est-ce qu'un cachot? Un cachot est une prison souterraine, étroite et obscure. {Dictionnaire national.)
Eh bien ! la prison de M. Proudhon n'est-clle pas souterraine , étroite et obscure ? Est-ce un séjour sain , surtout pour un homme privé de libellé, privé d'exercice, pour un écrivain dont le travail cchauire le cerveau?
Je ne souhaite ni à M. Eugène Veuillol, ce bon chrétien, ni aux pseudonymes de M. Guizol, ni aux clients de M. Ber-
ryer, le sort de M. Proudhon, Irois années de 'capli\ilé au fond d'un cachoL
Je dis que c'est un anachronisme.
Mon esprit, plus encore que mon cœur, en est révolté.
Ah ! si M. de Persigny, prisonnier à Versailles sur parole, quand il venait, en toute liberté, le soir, à la Presse, en 1847 et 1848, m'entretenir si souvent des sentiments généreux et de l'esprit libéral du détenu-fugitif de Ham, m'avait dit un seul mot qui pût me faire pressentir que , sous la présidence de M. Louis Bonaparte, il y aurait plus d'écrivains poursuivis, bâillonnés, emprisonnés, en trois années, qu'il n'y en eut, en trente années , sous la Restauration de 1814 et sous la Monarchie de 1830, je ne lui eusse pas permis de prononcer deux fois devant moi le nom que j'ai écrit, le 10 décembre, sur mon bulletin de vote.
Le reproche que je fais à M. L.-N. Bonaparte, ce n'est pas de suivre une politique funeste, c'est de ne s'être pas montré AVAM le 10 décembre ce qu'il s'est montré après , ou de n'être pas resté après ce qu'il était avant.
J'ai le droit de dire que j'ai été trompé.
Et je le dis.
Je ne suis pas allé au devant de M. L.-N. Bonaparte.
C'est M. L.-N. Bonaparte qui est venu au devant de moi.
Je ne connaissais pas M. de Persigny.
C'est M. de Persigny, condamné de la cour des pairs, qui est venu frapper à la porte de l'écrivain qui dirige la Presse.
Le 25 juin 1848, nous étions l'un et l'autre enfermés dans la même prison.
Pourquoi fus-je arrêté? —Je l'ignore encore. Ce que je sais, c'est que lorsque, le premier, je posai la candidature de M. L.-N. Bonaparte en opposition de celle de M. E. Cavaignac, je crus combattre l'Arbitraire et défendre la Liberté.
Si j'avais su perpétuer le même régime , je fusse resté neutre et muet.
Si j'avais su , si j'avais pu prévoir que les prisons de la Conciergerie et de Sainte-Pélagie ne suffiraient pas à con-
tenir tous les écrivains qu'on y entasse, jamais, non jamais ma plume n'eût accepté une telle complicité.
Cette complicité involontaire, je l'ai encourue ; plus que personne j'ai donc le droit de protester contre la captivité prolongée qui compromet la santé d'un écrivain dont le talent supérieur n'est contesté par personne, et dont je puis prendre d'autant plus librement la défense qu'il m'a plus d'une fois attaqué sans justice.
Ni les railleries de VUnivo'S et de l'Union, ni celles de VAssemhlée nationale ne m'imposeront silence.
Ce que je dis, en I80I, pour M. Proudhon, c'est ce que je disais, en 1840, pour M. Lamennais ; ce que je demande, en I80I, sous le ministère de M. Faucher, pour M. P.-J. Proudhon, enfermé h la Conciergerie, c'est ce que je demandais, en 1846, sous le ministère de M. Duchàtel, pour M. L.-N. Bonaparte, détenu à Ham.
11 août 1851.
Lorsque VUnivers cite, il devrait citer exactement, tidèlement; c'est ce qu'il ne fail pas quand il m'attribue cette phrase : « paille du cachot où pourrit M. Proudhon. »
Je défie VUnivers de prouver que j'ai parlé de a paille. »
Je hais et repousse toute exagération.
J'aiditce quej'avais vu, rien de plus que ce que j'avais vu.
Je n'ai donc pas parlé de paille.
J'ai parlé d'un « cachot où pourrit M. Proudhon. »
Ce que j'ai dit est vrai.
Ce cachot est une cave étroite qui ne reçoit qu'un faible jour par un soupirail vitré.
Si sept années de captivité à Ham ont exercé sur M. L.-N. Bonaparte l'influence funeste dont ses meilleurs amis disent qu'il se ressent encore , je n'hésite pas à déclarer que trois années d'emprisonnement dans un cachot humide ne sauraient avoii" sur M. 1\-J. l^roudhon un moins fâcheux efTet.
— Mais M. Proudhon a la liberté de sortir.
— Oui, cela est vrai, M. Proudhon peut obtenir la liberté de sortir trois fois par mois, en en demandant l'autorisation , et c'est probablement à cette liberté réparatrice qu'il devra de ne pas voir sa santé entièrement compromise.
Il ne m'en coûte jamais de rendre justice à qui la mérite; je reconnais donc que M. Carlier, préfet de police, a adouci, autant qu'il avait le pouvoir de le faire, la rigueur des condamnations qui ont frappé , depuis trois années , tant d'écrivains. Mais de ce que M. Proudhon peut, trois fois par mois, respirer l'air salubre, s'ensuit-il que la cave où il est renfermé pendant vingt-sept jours sur trente ne soit pas un cachot humide, et qu'un tel supplice infligé, en 1851, à un très éminent écrivain, ne soit un révoltant anachronisme?
Pour trouver cela tout simple, il n'y a que le journal qui trouve que le roi de Naples, ce roi parjure, ce roi cruel, est le meilleur des rois ; pour une telle besogne , il n'y a que le meilleur des journaux monarchiques et religieux.
^1 M. le procureur de la République.
9 août 1857.
« Deux gérants de la Presse, acluel]ementenpnson,runà la Conciergerie, l'autre à Sainte-Pélagie, me donnent le droit et m'imposent le devoir de vous dénoncer publiquement l'article qui a paru dans le Constitutionnel de ce jour, ai'ticle signé par M. Granier de Cassagnac, numéro signé par M. Denain.
» Je suis partisan de la liberté absolue de la presse, mais à la condition de l'égalité absolue de la lui.
» Or, les lois des 11 août 1848 et 29 juillet 1849 sont conçues en ces termes formols :
« Article l'^''. Toute attaque par l'un des moyens énoncés en l'article pf de la loi du 17 mai 1819 contre les droits et l'autorité de l'Assemblé nationale, contre les institutions républicaines et la Constitution.. ., sera punie d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans, et d'une amende de trois cents francs à six mille francs.
» Art. 4. Quiconque, par un des moyens énoncés en l'article \^r de la loi du 17 mai 1B19, aura excité à la haine et au mépris du gouvernement de la République, sera puni d'un empri:^onnement d'un moi» à qiiatre ans, et d'une amende de cent cinquante francs à cinq mille francs.
» Art. 7. Quiconque, par l'un des moyens énoncés en l'article l^' de la loi du 17 mai IB19, aura cherché à troubler la paix publique en exci-
tant le mépris ou la haine des citoyens les uns contre les autres, sera puni d'un emprisonnement de quinze jours à deux ans, et d'une amende de cent francs à quatre mille francs. »