‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 100 sur 199 · UN MINISTRE DEPLORABLE · texte numérisé non relu

UN MINISTRE DEPLORABLE

attaques des journaux de l'opposition, eu tète desquels était le National.

C'est elle qui, sans taire ses dissidences et sans abdiquer ses opinions, n'a jamais hésité h donner place à celles de M. de Lamartine, constatant ainsi son indépendance par son impartialité.

Peut-être eût-il été assez simple (pie M. de Girardin invoquât dix ans de dévoùment, sinon comme un droit, du moins comme un titre à la confiance de M. de Lamartine ; M. de Girardin ne l'a pas fait; et cotte pensée'a toujours été si loin de son esprit, que M. de Girardin n'est pas allé voir et n'a pas vu M. de Lamartine une seule fois depuis le 24 février.

Mais la meilleure réponse à cette indigne insinuation ; « La Presse fait payer à M. de Lamartine d'avoir méconnu » les immenses talents de M. de Girardin, » est la publication de la lettre suivante, adressée à M. Emile de Girardin :

« 11 mars 1848.

» Mon cher ami , » Vous venez de faire un beau trait de plus dans votre vie, en remettant, par un tact désintéressé et tout patriotique, l'impression des Confidences, que je tenais prêtes quand même pour le 1.5 mars, comme je le devais. Vous ne pouvez douter de la nature du sentiment qu'un pareil procédé me fait éprouver. Je saisis une minute pour vous le dire. » Adieu, amitié et reconnaissance.

» LAMAKTINE. »

La question personnelle mise ainsi à jour par un témoignage irrécusable, pour n'y plus jamais revenir, expliquonsnous sur la question politique :

Le jour où M. de Lamartine a pris sa part de responsabilité des destinées de la France, il est entré au pouvoir avec ses idées ; nous sommes restés dans la Presse avec les nôtres.

S'il eût suffi de l'éclat d'un grand talent pour désarmer notre critique et nous imposer le silence, plus que cela même, l'approbation, nous ne nous fussions jamais séparé de M. Guizot, nous ne l'eussions jamais combattu.

Quel cas devrait-on faire de nous et de nos idées, si nos principes variaient au gré des événements et des hommes, si, après avoir dit à M. Guizot la vérité, nous n'osions pas la dire à M. de Lamartine?

Et pourquoi donc ferions-nous une exception pour lui ?

Parce que M. de Lamartine est notre ami?

Au pouvoir, nous n'avons pas, nous n'avons plus d'amis; il n'y a plus pour nous que des comptables devant Dieu et devant notre conscience de tout le bien qu'ils peuvent faire, de tout le bien qu'ils ne font pas.

Nous sommes des juges qui ne nous reconnaissons pas le droit d'écouter nos sympathies.

En nous conduisant ainsi, il y a une approbation dont nous sommes sûrs, c'est de celle de M. de Lamartine.

Nous ne nous payons pas de grands mots !

Nous voulons qu'on soit conséquent ; cela est difficile sans doute.

Nous ne croyons pas à l'émancipation de l'Europe par la guerre, le canon et la victoire ;' nous y croyons par la paix, la liberté de la presse et le progrès.

Nous avions blâmé sévèrement, il y a quatre mois, l'intervention de la France en Portugal à la suite de l'Angleterre.

Nous étions d'accord avec M. Crémieux.

Nous ne saurions approuver en mai, par M. de Lamartine, ce que nous improuvions en février de la même année par M. Guizot (Ij.

(1) 5 février 1848.

M. Jules de Lasteyrie est monté à la tribune pour y porter une demande arriérée d'explications sur l'intervention de la Fi-ance en Portugal à la suite de l'Angleterre.

Nous ne trouvons pas d'expressions pour caractériser les réponses faites par M. Guizot ; ce n'est pas les qualifier assez sévèrement que de dire qu'elles ont été pitoyables ; avec une autre majorité, il n'en n'eût pas fallu autant ponr renverser im cabinet !

Nous avions dit que la France n'avait en Portugal aucun intérêt qui dût l'engager à se départir du principe de non intervention qu'elle avait proclamé et fait prévaloir en 1831 ; que toutes les considérations, au contraire, se réunissaient pour l'en détourner; qu'elle irait semer des haines et récolter de l'impopularité. Toutes nos prévisions ont été dépassées ! Le

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Oui. la Démocratie pacifique a raison : M. Emile de Girardin serait sous la République un c ministre déplorable, » si pour être un bon ministre il faut puiser ses inspirations dans la rue, flotter au gré des circonstances, prodiguer les promesses, accumuler les déceptions, aggraver les dillicullés et amasser des orages !

La liéforme. (pii esl ie})résentée dans le gouvernement par M. Ledru-Rollin et par M. Flocon, ne piMmet pas que le journal la Presse ait aucune ambition pour son rédacteur en chef, M. Emile de Girardin.

Après tout, serait-il donc excessif que M. de Girardin, qui a usé plus de plumes que M. Flocon n'a culotté de pipes, se crût, sous le régime tle l'égalité des salaires, proclamée par M. Louis Blanc, l'égal en savoir et en talent de M. Flocon?

On a vu successivement et simultanément au pouvoir le Journal des Débats, réprésenté par M. Guizot; le Constitutionnel, représenté par M. Thiers : on y voit maintenant le National, représenté par M. Duclerc; la Bé forme, par M. Flocon. On n'y a pas encore vu la Presse; c'est un avantage dont elle n'abusera pas, mais dont on lui permettra de se prévaloir. Elle en usera.

rôle de la France a été plus triste encore que nous n'avions pu le craindre.

Mais le temps et l'espace nous manquent pour consacrer à l'examen de cette grave question : des intkra-ektions inutiles, les développements qu'elle comporte ; et puis, faut-il le dire, nous avons besoin de laisser reposer une indignation qui bouillonne.

ÎM. Guizot se serait-il donc donné pour tâche de nous ôter toute fierté d'être Français ?

28 mai 1848.

« Etrange aveuglement que celui qui place l'avenir de la France dans le chiffre et le vote d'une majorité ! Quand la majorité aura proclamé la République, fût-ce à l'unanimité, qu'aura-t-elle changé à ce qui est ? N'avons-nous pas la République? Ne souhaitons-nous pas de la conservet"? Un pays en danger ne se sauve pas par des votes , il se sauve par des idées; il ne se sauve pas par une assemblée, il se sauve par un homme. Réunir une majorité pour avoir des idées, c'est mettre le compas entre les doigts des maçons et la truelle dans les mains de l'architecte.

» On croit ainsi gagner du temps , on en perd. Perdre le temps, c'est nous perdre ! »

C'est en ces termes que nous nous exprimions le 28 mars 1848, lorsque de toutes parts nous entendions dire autour de nous :

« Le gouvernement n'est encore que provisoire : il est faible ; l'avertir, c'est l'affaiblir; l'attaquer, c'est risquer de le renverser. Attendez que l'Assemblée nationale soit réunie, et vous verrez alors l'ordre s'affermir, le crédit se ranimer, la consommation reprendre son essor, et le travail son cours! »

En vain répondions-nous :

« Toute distinction entre un gouvernement provisoire et

un gouvernement définitif est une distinction arbitraire qui n'a pas même le mérite d'être subtile et spécieuse.

« Le gouvernement est le gouvernement , le pouvoir est le pouvoir. Les considérations tirées de son origine ou de sa durée n'ont par elles-mêmes aucune valeur. Ce sont des banalités dont se payent les gens qui ne se donnent pas la peine de réfléchir.

» Si le propre d'un gouvernement provisoire est d'être limité dans sa durée, cet inconvénient est amplement racheté par l'avantage d'être illimité dans son autorité.

» On peut donc affirmer, sans crainte d'exagérer , qu'un gouvernement provisoire est plus fort qu'un gouvernement définitif.

» En effet, ne vaut-il pas mieux être limité dans la durée de son existence que dans l'étendue de son initiative?

» Un mois de dictature, c'est plus qu'un siècle de royauté constitutionnelle ! »

Aujourd'hui qu'on a perdu un temps précieux, deux mois de dictature incontestée et pacifique, tels que l'histoire du passé n'en offre pas de pareils, l'histoire de l'avenir n'en reverra peut-être jamais de semblables; aujourd'hui qu'on n'a plus la ressource de répéter : Attendez V Assemblée nationale! que dii-on"!

On dit : Attendez-la Constitution!

Sauf, lorsque la Constitution aura été délibérée, votée, promulguée, à trouver un autre motif d'attente, un autre prétexte d'ajournement, un autre déguisement de l'impuissance.

Ce que nous pensions et ce que nous disions en mars 1848, des illusions dans lesquelles nous voyions que se berçaient les hommes les plus graves, nous le pensons et nous le disons de la future Constitution.

Etrange aveuglement que celui qui fait dépendre d'un texte écrit, quel qu'il soit, l'avenir d'un pays !

Lorsque le peuple est souverain de fait, qu'importe qu'on le proclame souverain de droit ! S'il est souverain de fait et

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de droit, quelle force lui donne, quelle force lui ôle une Constitution qu'il est toujours le maître de déchirer?

Un contrat a une valeur là où il y a deux parties et un juge ; mais où il n'y a pas de juge et où il n'y a qu'une partie toute-puissante , quelle est la valeur intrinsèque d'une Constitution ?

Ceux qui pensent qu'il n'y a pas de pouvoir sans unité croiront avoir remporté une victoire décisive s'ils réussissent à faire prévaloir l'idée de l'élection d'un président.

Illusion dangereuse! car rien n'empêchera que le fauteuil de la présidence ait le même sort que le trône de la royauté.

Ceux qui se persuadent qu'il n'y a de garantie contre le despotisme d'un seul qu'en morcelant le pouvoir entre cinq membres d'un nouveau directoire, où trois consuls, s'imagineront, s'ils l'emportent, avoir à jamais détruit la monarchie.

Illusion dangereuse ! car 1795, 1799 et 1802 sont là pour prouver que Directoire et Consulat peuvent n'être que des degrés servant à élever le front d'un 'soldat à la hauteur d'une couronne.

Ceux qui ne conçoivent rien de mieux qu'un conseil exécutif, prétendront que cette combinaison est la seule qui soit efficace et qui ne mette pas la liberté et l'égalité en péril.

Illusion dangereuse! car à peine institué par la Constitution du 24 juin 1793, le conseil exécutif avouait son impuissance et s'effaçait, le 10 octobre suivant, devant le comité de salut public.

Tous, on le voit. Iiion (|ue raisonnant à des points de vue différents, s'abuseraient également, car l'histoire est là pour enseigner que tous se sont successivement abusés.

N'apprendrons-nous donc jamais à mettre l'expérience et lé temps à profit, à faire passer les œuvres avant les paroles !

Nous avons eu trois Constitutions et deux Chartes en cinquante-cinq ans; n'est-ce donc pas assez pour montrer

LES ILLUSlOiNS DANGEREUSES. ill

le degré de confiance qu'il est sage d'accorder à la durée de ces conquêtes dont on s'exagère Timporlance I

De 1815 à 1848, trente-trois années se sont écoulées. Pendant ces trente-trois années, le régime représentatif a fonctionné sans interruption; la tribune législative est restée constamment debout; elle n'a pas été muette, le Moniteur est là pour l'attester ! Eh bien , de ces trente-trois années de discussions , de délibérations, de questions de cabinets posées au moins deux fois l'an, de luttes entre la majorité et la minorité, de victoires et de revers ministériels, que reste-t-il? Par quelle grande œuvre ces trente-trois années ont-elles été marquées ?

Peut-être la royauté constitutionnelle eût-elle fait ce qu'il était nécessaire qu'elle fît pour ne pas tomber, si elle n'eût pas cru fermement à la garantie de son inviolabilité sous la responsabilité ministérielle I

Voilà où conduisent les fictions, les illusions dangereuses !

Que cet exemple salutaire serve à l'Assemblée nationale !

Elle est souveraine : puisqu'elle est constituante; puisque, issue du suffrage universel, elle représente la France; puisqu'elle peut retirer, le cas échéant, par un vote, le dépôt que par un vote elle a confié à la commission du pouvoir exécutif.

Grave et dangereuse serait l'illusion de l'Assemblée nationale si elle croyait qu'il suffira de la Constitution qu'elle prépare pour assurer le salut du pays , et si cette pensée détournait son attention de ce qui ne saurait la fixer trop sérieusement !

Plus d'un vaisseau en vue du port s'est brisé contre un écueil !

C'est là ce qu'il est urgent de prévenir.

La Constitution, si bonne qu'elle doive être, arrivera trop tard pour sauver le pays et l'Assemblée nationale, si les mesures les plus énergiques ne sont pas prises d'urgence pour arrêter :

Le progrès de la misère générale ;

La dilapidation de la fortune publique ;

La désorganisation de la puissance administrative ;

Le relâchement de tous les liens sociaux.

Un danger plus grave que celui auquel l'Assemblée nationale a échappé le 15 mai, c'est celui qui l'attend au moment où seront mis en jugement les auteurs de cet attentat insensé. Ce danger serait peu à craindre si le pouvoir était fort, s'il était sincère, si l'Assemblée pouvait en toute confiance compter sur lui.

Mais en est-il ainsi ?

Qui voudrait l'affirmer? Qui oserait le prétendre?

Ce que nous craignons , c'est qu'après avoir perdu deux mois à mettre toutes ses espérances dans l'Assemblée nationale, on ne perde deux mois encore à mettre les mêmes espérances dans la Constitution, aggravant ainsi une déception par une déception non vielle.

Aujourd'hui 28 mai, la situation est-elle meilleure qu'elle ne Tétait le 28 avril, le 28 mars, le 28 lévrier? Le pouvoir n'est-il pas plus faible ? La misère n'est-elle pas plus grande? Le crédit n'est-il pas plus impuissant? Le travail n'est-il pas plus rare ?

Le 15 mai, le danger que l'Assemblée nationale a couru n'a-t-il pas été pour le moins égal à celui qu'avait couru le 16 avril le gouvernement provisoire?

A qui l'Assemblée nationale a-t-elle dû son salut le 15 mai? Est-ce à la vigilance du pouvoir exécutif? — Non; c'est à la spontanéité de la garde nationale, spontanéité qui déjà, le 16 avril, avait si heureusement préservé le gouvernement provisoire.

Mais de ce que la garde nationale, en ces deux conjonctures, a déjoué , par la fermeté de son attitude et par l'unité de son esprit, l'audace et la duplicité de desseins sur lesquels le jour ne s'est encore fait qu'à demi, on aurait tort d'en conclure que la garde nationale par sa masse et son zèle suffira , au-delà d'un certain terme, à maintenir un gouvernement inexpérimenté, incapable, prodigue, inconsidéré et déconsidéré; ce serait une illusion dangereuse!

Les factions qui veillent avouent que tout le temps pendant lequel cet état de choses se prolonge est un temps qui leur profite. Elles n'ont malheureusement que trop raison !

A la longue, le zèle de la garde nationale risque de se lasser ; il peut un jour être surpris en défaut.

Comment se recrutent toutes les administrations? Par les choix les plus déplorables. Force et prestige s'évanouissent à l'envi.

Ce vaste réseau, qu'on appelle la société, voit successivement toutes ses mailles se rompre. D'abord, ce furent les consommateurs qui manquèrent au travail des fabriques ; plus tard, ce fut le crédit; aujourd'hui, ce sont les matières premières.

Encore si Ton pi'évoyait un terme à cette situation alarmante ; mais l'œil le plus clairvoyant, si loin qu'il s'étende, n'en aperçoit aucun.

Ce qui nous inquiète plus que tout, c'est qu'il nous paraît que la majorité de l'Assemblée nationale ne s'en inquiète pas assez.

Elle discute et délibère comme si elle avait derrière elle les trésors accumulésd'unlongpassé, les ressources assurées d'un long avenir; c -mme si toutes les minutes de son existence n'étaient pas des années; comme si l'administration d'un grand pays tel que la France pouvait être impunément abandonnée aux mains entre lesquelles le hasard l'a fait tomber.

Illusions dangereuses !

Qu'importe que la Constitution soit le port, si l'administration est l'écueil contre lequel la France court se briser !

Sans doute il est sage d'assurer sa maison contre l'incendie, mais pour le faire il no faut pas attendre que la flamme l'oit dévorée.

C'est là ce que nous ne cesserons de répéter précisément parce que nous sommes seul à le dire, précisément parce que nous avons h dissiper des illusions dangereuses.

29 mai 1848.

. Si cVst là le but que s'est proposé le gouvernement provisoire de la République improvisée, il faut lui rendre justice, il l'a pleinement atteint.

L'égalité devant la misère promène de toutes parts son lugubre niveau. Le droit de mourir de faim gagne tous les jours tout le terrain que perd le droit de vivre en travaillant.

Ce n'est plus seulement l'ouvrier endurci aux privations, ce n'est plus seulement lui qui souffre d'un surcroît de rigueur ; ce sont de laborieux jeunes gens de commerce que la ruine de leurs patrons a fait congédier ; ce sont de nombreux employés sans emplois ; ce sont des domestiques sans place, ce sont des auteurs et des artistes dont les productions ne trouvent plus d'acheteurs, ce sont surtout de malheureuses femmes, de malheureuses mères de famille qui vivaient dans l'aisance et qui maintenant ne savent comment gagner le morceau de pain destiné à apaiser la faim et les cris de leurs enfants.

Pauvres femmes et nobles misères, depuis trois mois quelle mesure a-t-on prise pour vous soulager? — Aucune.

Les ministres de la République improvisée ont bien autre

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chose à faire que de s'occuper de soulager la misère, dont ils n'ont pas su prévenir Taggravalion ; ils ont à s'installer non seulement dans leurs hôtels à Paris, mais encore à la campagne, dans les châteaux et pavillons de l'ancienne liste civile.

Si le faste intempestif de ces républicains de la veille, sybarites du lendemain, poussé jusqu'à l'ivresse et l'impertinence, n'était que ridicule, nous le leur pardonnerions volontiers ; mais il appelle sur nos têtes les dangers d'une révolution nouvelle.

Partout nous entendons dire : — La révolution est à recommencer; car ce n'est pas pour payer les créanciers et chatouiller les vanités de cinquante incapables ou glorieux que la dernière révolution s'est faite ! elle s'est faite pour résoudre de graves questions, donner satisfaction aux intérêts légitimes, supprimer les abus, les sinécures, les doubles emplois, faire pénétrer partout l'émulation, l'activité, l'ordre, l'économie, l'amour enfin de la chose publique.

Partout nous entendons répéter : — Les nouveaux ministres sous la République improvisée sont plus difficiles à aborder que les anciens ministres sous la monarchie constitutionnelle ; le's affaires ne s'expédient pas; les droits les plus incontestés, les titres les plus incontestables sont vainement invoqués. On est ruiné et l'on n'est pas gouverné ! Gela ne peut durer ainsi.

De cette unanimité de plaintes et de justes récriminations, qu'arrivera-t-il ? — Ce qui arrivera n'est malheureureusement pas difficile à prévoir; il arrivera, si l'on n'y prend garde, que la République tricolore ayant prodigué les promesses et trompé toutes les espérances fondées sur elle, tombera sous les coups du mépris populaire, du ridicule et des sifflets, et assurera ainsi, tôt ou tard, le triomphe de la République rouge.

Le faste des sybarites du lendemain et l'égalité devant la misère nous y mènent droit.

4 juin 1848.

S'il leur arrive de jeter un regard en arrière sur ce qu'ils ont fait de la France depuis le 24 février, ils ne doivent pas être fiers du nom qu'ils portent !

Us sont jugés 1 — jugés par d'inexorables juges, car ils sont jugés par leurs œuvres.

Est-il une seule faute qu'ils aient évitée ?

Chaque faute qu'ils ont commise est grosse d'un crime.

Elle est grosse d'un crime, car on ne brise pas impunément tous les ressorts du travail, tous les anneaux du crédit; car, parvenue à un certain degré, la misère est un torrent qui renverse et emporte toutes les digues.

La misère était un courant profond, mais étroit, qu'il était facile de franchir le 25 février, à la condition de ne pas hésiter. Us ont hésité ; ils ont laissé le courant se grossir et s'élargir ; tout ce que nous avions prévu, tout ce que nous avions annoncé s'est déjà réalisé et au-delà.

Les malheureux! ont-ils été plus timides que téméraires, ou plus téméraires que timides ; plus présomptueux qu'ignorants, ou plus ignorants que ])résomptueux?

C'est ce que nul ne saurait dire.

Mais ce qu'on est unanime à proclamer, c'est leur criminelle impuissance, impuissance qui n'a d'égale que lascan-

mmamtmÊÉ^smà

(laleuse avidité avec la(]uolle ils se sont jetés sur outes les places et repus de tous les reliefs, impuissance qu'ils ne tarderont pas à expier.

Le jour n'est pas loin où le peuple, dont ils ont aggravé la misère, s'armera de ce décret qui porte l'ineffiiçable date du 25 février 1848 :

« le gouvernement provisoire de la république française » s'engage a garantir l'existence de l'ouvrier par le TRA- » vail;

» il s'engage a garantir du travail a tous les ci- » toyens. »

Le jour n'est pas loin où le peuple abusé, et manquant de travail et de pain, renversera l'urne électorale pour "mesurer toute l'étendue de la déception cachée sous ces grands mots : Réforme et suffrage universel.

Le jour n'est pas loin où le peuple leur dira : — Dans l'enthousiasme de la victoire, nous avons tous offert à la République de mettre à son service trois mois de misère ; le terme est échu ; nous avons ponctuellement, honorablement tenu notre parole, avez-vous tenu la vôtre? En tête de toutes vos belles proclamations, nous lisons encore : Liberté, Égalité, Fraternité! Mais, à être gouvernés par vous, qu'avons-nous gagné?— Avant votre avènement, avant le 24 février, ateliers, chantiers, boutiques, fabriques, magasins, manufactures étaient ouverts, et l'ouvrier habile n'avait qu'à se présenter pour y être admis et pour y être rémunéré en proportion de son habileté ; aujourd'hui, manufactures, magasins, fabriques, boutiques, chantiers, ateliers sont fermés; avant le 24 février, ceux de nous qui n'avaient pas d'argent et qui manquaient temporairement d'ouvrage avaient encore un peu de crédit qui les aidait à subsister; le crédit aujourd'hui n'existe plus ni pour eux ni pour aucun ; avant le 24 février, le travailleur économe et prévoyant n'avait qu'à se rendre à la caisse d'épargne avec son livret pour y retirer son dépôt, ce dépôt lui était fidèlement restitué; aujourd'hui vous le lui gardez ; avant le 24 février, le père de famille était assuré que le strict néces-

saire ne manquerait point à sa femme et à ses enfants, aujourd'hui en est-il ainsi? En échange de ce surcroît de privations, que nous avez-vous donné ? — Le droit universel de suffrage ; le droit de concourir à l'élection de 900 membres qui composent l'Assemblée nationale. En sommes-nous moins pauvres, en sommes-nous plus libres, en serons-nous plus heureux?

Au peuple parlant ainsi, que répondront les républicains de naissance ?

Ils répondront : Attendez:

C'est ce qu'ils disaient , c'est ce qu'ils signaient le 25 février.

Le 25 février, ils disaient, ils écrivaient, ils signaient, ils affichaient :

« Encore deux jours, et la paix publique sera compléte- » ment rétablie! Encore deux jours, et la liberté sera iné- » branlablement assise ! Encore deux jours, et le peuple » aura son gouvernement ! »

Quatre-vingt-dix-neuf jours se sont écoulés ! ^ Le peuple a-t-il son gouvernement? La liberté est-elle inébranlablement assise ? La paix publique est-elle complètement rétablie ?

Au lieu de deux jours, il vous en a déjà accordé quatrevingt-dix-neuf; quel usage en avez-vous fait? Quelle garantie lui donnez-vous que l'avenir ne sera pas aussi stérile que le passé ?

Où nous menez-vous ainsi?

Vous nous menez où va la foudre qu'attire la cime de l'arlire ; vous nous menez où va la barque qui flotte au gré de la vague en furie; vous nous menez où va la locomotive élancée hors du rail ; vous nous menez où va la mère qui sent la faim livide tarir ses mamelles, qui la voit saisir de ses mains décharnées le berceau de ses enfants pour le changer de cercueil.

Comme tous les gouffres, la misère a son vertige. Insensés qui Tonl nié! Présomptueux qui ont fermé l'oreille à tous les avertissements!

21 octobre 1848.

Si la République parvient à se fonder en France, ce ne sera pas, il faut en convenir, la faute des républicains de naissance ; ils auront tout fait pour que la France la repousse.

Ne sont-ce pas ces républicains qui n'ont rien eu de plus pressé, le 25 février, que de se jeter en pleine contrefaçon de la première République, en substituant au mot en usage monsieur^ celui de citoyen; en supprimant les titres, en changeant les noms de toutes les rues, de tous les monuments ; en faisant enfin reculer de cinquante-huit ans le présent dans le passé au lieu de le faire avancer vers l'avenir ?

Ne sont-ce pas ces républicains qui se sont hâtés d'infliger à la garde nalioiiale de Paris, pour colonel, le citoyen Barbes, nomination qui a porté à la République un coup si funeste dont elle ne s'est pas relevée ?

Ne sont-ce pas ces républicains qui ont constitué le Trésor public en état de banqueroute vis-à-vis des déposants aux caisses d'épargne ?

Ne sont-ce pas ces républicains qui, pour combler le vide des déficits dont ils étaient la cause, ont été les promoteurs de l'impôt des 45 centimes ?

Ne sont-ce pas ces républicains qui ont imaginé la contribution de 1 0/0 prélevée sur les créances hypothécaires ?

Ne sont-ce pas, enfin, ces républicains qui tenaient absolument à la suppression du remplacement militaire ?

Les républicains de naissance sont bien heureux que cet article ait été rayé de la Constitution, car, s'il y eût été conservé, la Constitution de 1848 n'eût pas tardé à aller rejoindre les Constitutions du 3 septembre 1791, du 24 juin 1793, du 23 août 1795 et du 13 décembre 1799.

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