‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 107 sur 199 · L'ABNEGATION EN POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'ABNEGATION EN POLITIQUE

N'est-ce pas, avec moins de concision, la même réponse que nous fait aujourd'liui M. de Lamartine? ' Elle n"est pas mieux fondée.

Nous n'admettons nullement la distinction entre la force qui est dans la volonté et la force qui est dans les événements.

Une volonté dont la force ne sert à rien prévenir, à rien contenir, est une volonté sans force.

Comment se constate la force d'une machine? — Par la traction qu'elle opère, le poids qu'elle déplace ou la vitesse qu'elle imprime. Comment se constate la force d'un homme d'Etat?— Par les circonstances qu'il maîtrise, les difficultés qu'il aplanit, les incidents qu'il écarte, les réformes qu'il accomplit, les abus qu'il réprime, les choix qu'il fait, l'influence qu'il acquiert, l'empire qu'il conserve.

Si l'épreuve a donné zéro, n'en faudra-t-il pas conclure que les plus louables intentions ne suffisent pas pour créer la force de volonté, et qu'on peut avoir une impuissance égale à son éloquence ?

C'est là une expérience qui n'était plus à faire. Elle avait été faite.

Je vois toutes les pierres qui depuis le 24 février ont été détachées de l'édifice, je n'en vois pas une seule qui ait été mise, à moins que je ne compte pour des pierres tous les démentis que s'est donnés à lui-même le Gouvernement provisoire, ses vains discours, ses fallacieuses promesses, ses innombrables proclamations, ses révoltantes circulaires, ses choix scandaleux.

Que le Bien publie, s'il le peut, nous contredise !

La Presse ne demande pas qu'on « improvise des constitutions^ » car elle demande, au contraire , qu'on ne perde pas un temps précieux à ajouter une colonne funéraire de plus dans notre cimetière législatif.

La Presse ne demande pas qu'on fasse tousles^jours « des miracles et qu'on émette cent idées ; » la Presse n'en demande qu'une ou deux, mais qu'elles soient justes et fécondes.

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Une idée féconde, une idée mère, vaut cent expédients stériles.

La Presse croit à ia force de la patience, mais elle ne la confond pas avec la prodigalité du temps.

La Presse trouve qu'il est prudent d'attendre que le navire soit entré dans le port avant de se vanter de l'avoir sauvé du naufrage. Sommes-nous dans le port? N'en sommes-nous pas au contraire plus éloignés que jamais, plus éloignés que les 24 et 25 février? La misère inexorable n'est-elle pas à nos portes , comptant sur ses doigts décharnés les jours, les heures, les minutes, les secondes, et prête à s'armer ?

Force et violence ne marchent jamais ensemble ; il n'y a donc pas de danger que nous les confondions; mais qui marche ensemble, c'est faiblesse et violence : aussi la violence a-t-elle éclaté de toutes parts ; seulement elle n'a encore revêtu que les formes de l'intimidation, de la rapine et de la fraude. Nous n'avons encore eu que la violence cupide ; attendons qu'il n'y ait plus de places à prendre, de fonctionnaires à destituer, de coffres à vider, et le tour viendra de la violence sanguinaire. Il faut s'y préparer. En chasse, la curée vient après la tuerie; en révolution, la tuerie ne vient qu'après la curée.

« Les fondateurs de la République de 1848 sont les orga- » nisateurs de la démocratie. » Oui, c'est ce qu'ils auraient dû être, c'eût été là leur gloire ! Mais, pour organiser, il eût fallu savoir, et « les fondateurs de la répi:bliqle de 1848 » ont montré qu'ils ne savaient rien organiser, absolument rien. Pareils à ces enfants qui brisent tous les ressorts de leurs montres pour s'expliquer comment elles marchent, ils n'ont su amonceler autour d'eux que des ruines. Trois mois de cette éducation ont déjà coûté à la France vingt milliards, et ils n'ont rien appris! Rien, rien, rien.

En veut-on une preuve qui remonte encore moins haut que la veille, car elle date d'aujourd'hui même, lisez ce qui suit :

« La Commission du pouvoir exécutif a donné des ordres pour que les

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enrôlements commencent dès demain dans les ateliers nationaux. On se rappelle qu'une décision récente a prescrit que les ouvriers de dix-sept à vingt-cinq ans devraient contracter des engagements dans l'armée, ou que, sur leur refus, ils ne seraient plus reçus dans les ateliers qui les entretiennent aujourd'hui. On a différé l'exécution de cette mesure, afin de laisser à tous les jeunes officiers le temps de faire leur choix avec la maturité nécessaire. »

» Mais le public et les ouvriers eux-mêmes verront avec plaisir que par cette mesure on commence enfin la SOLUTION de cette grave question. Les ateliers nationaux ont été une nécessité inévitable pourquelque temps. Maintenant ils sont un véritable obstacle au rétablissement de l'industrie et du travail.

» Il importe donc, daias l'intérêt le plus puissant des ouvriers eux-mômes, que les ateliers soient dissous ; et nous sommes persuadés que les travailleurs le comprendront sans peine, grâce au bon sens et au pati-iotisme intelligent dont ils ont fait preuve si souvent. »

En vérité, c'est à n'y pas croire !

Voilà donc ce que les « orgaxis.vtelrs de la démocratie « appellent triomphalement une « SOLUTION ! »

Il y avait des travailleurs, auxquels on a fait remuer, pendant trois mois, de la terre pour la peine de la remuer ! Ces travailleurs appartenaient surtout aux arts et aux industries de luxe, c'étaient des ciseleurs, des bijoutiers, des horlogers, des commis de nouveautés, etc., etc., etc. Ces travailleurs gagnaient 8 francs par semaine, soit par an, 416 francs. Au lieu d'un outil, on leur met un fusil dans la main, et on les équipe : au lieu de 416 francs qu'ils coûtaient au Trésor, ils vont lui coûter le double ; et voilà ce que les « orgamsatelrs de la démocratie » appellent une « SOLUTION ! » Par cette solution, écrasante rétractation de leur décret du 5 mars 1848, ils sont jugés !

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