‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 112 sur 199 · EMILE DE GIR.VRDIN · texte numérisé non relu

EMILE DE GIR.VRDIN

« Dim:iiiche, 25 juin, cinq heures du soir. »

Cette lettre lui a-t-elle été envoyée ? (Ij Je l'ignore ; ce que

(1) Cette lettre lui a été envoyée, ainsi que la preuve en résulte de l'extrait suivant :

.< C'e-t le dimanclie 25 juin, à sept heures du soir, que j'ai appris que M. deGlrardin était arrêté.

» Il V avait déjà trois jour? qr.e je n.^ l'iiv;ù> vn. Au seul mot de barri-

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je sais, c'est qu'elle est restée sans effet. Toute permission aura été refusée.

Immédiatement après, je fus remis entre les mains de

cades, M. deGirardin s'était installé rue Montmai'tre, dans un ])otit appartement qu'il a loué près des bureaux de la Presse^ peu de temps après la Ilévolution de Février; car si sa prescience politique ne lui sert de rien pour empêcher les malheurs de son pays, elle lui est du moins utile pour faciliter les arrangements de son ménage. Dès les premiers faits du mois de mars, M. de Girardiu me dit : a Je pi-évois que nous aurons une dou- » zaine de gouvernemonts d'ici à dix-huit mois ; nous aurons souvent des » jouniées, c'est à dire des jours de confljat pendant lesquels on ne pourra « pas circuler dans Paris. L'Assemblée nationale aura fréquemment des ) séances de nuit dont il faudra rendre compte ; je ne pourrai pas quitter » mon journ.al ; c'est pourquoi j'ai loué un appartement dans la maison » delà Presse; tais-y porter tout ce qu'il faut pour l'habiter de temps en » temps... » Ces prédictions, comme toutes les autres, ne se sont déjà que trop réalisées; nous avons eu quatre gouvernements en quatre mois; nous avons eu le 16 avril, le 15 mai, le 23, le 24, le 25, le 26 juin ; nous avons eu six journées, et quelles journées !

» J'écrivais chaque matin à M. de Girardin pour avoir des nouvelles. Dans ma lettre du samedi, je lui racontais qu'on avait tiré pendant la nuit sur la sentinelle de la caserne contiguë à notre maison, et je lui demandais ce que j'aurais à fairo dans le cas où cette caserne serait attaquée et oii les insurgés entreraient chez nous. « N'avez-vous pas, lui dis-je, » quelque objet, quelque souvenir précieux, quelque acte important à sau- » ver ou à cacher ? » Voici quelle fut sa réponse, réponse à laquelle son ari'estation, qui eut lieu le lendemain , a donné de la valeur :

A MADAME DE GlEARDIN.

il Non, je n'ai rien à sauver ni rien a caclier.

" Si la casei-ne était prise et qu'on voulût occuper la maison, la seule chose h faire serait d'ouvrir les portos à deux battants et d être aiïectueusement poli. C'est de toutes les mani'cresde résister la meilleure.

" Nulle part tu ne serais plus en sûreté, et d'ailleurs il est bien que nous soyons chacun a notre poste, toi à la maison, moi ici. Je dînerai je ne sais ou ; ne m'attends pas ce soir.

ji l'aris est en état de siège. Le National règne et ne gouverne pas.

>' Je t'embrasse,

>' 2-1 juin. "

» Pendant ces terribles combats, les Champs-Elysées étaient affreusement paisibles. Sur la chaussée, pas une seule voiture! Dans les allées, personne ! On n'entendait rien que le chant des oiseaux, et ce chant, rendu plus hardi par la solitude et plus sonore par le silence, était d'une gaîté insupportable.

» Ce calme profond, dans une inquiélude si vive, m'irritait ; je ne pouvais rester chez moi, et, quoique très souffrante, je me décidai h aller voir M. de Girardin h-ia Presse. Avant do partir, je donnai des ordres comme h l'ordinaire ; mais cette fois que ces ordres de maîtresse de maison étaient d'une nature étrange. Tout en attachant mon cliàle, je disais aux domestiques : «Si l'on attaque la caserne, si l'on y met le ieu, vous prendrez » les tuyaux du jardin, vous remplirez la baignoire, vous monterez des » seaux d'eau sur la maison et vous arroserez le toit tant qu'il y aura du » danger; si les insurgés viennent ici, vous leur ouvrirez toutes les portes, >' toutes les armoires, et vous leur direz de notre part: M. et M"'° de Gi- )' rardin ne veulent pas qu'on puisse dire que des Français ont pille ; ils

M. Héloin, chef de la police municipale, qui me fît conduire à la prison delà Conciergerie, Ce ne pouvait être, me dit-on, qu'une mesure de sûreté

» vous font présent de tout ce que vous trouvei^ez chez eux. » En effet, nous leur aurions donné sans regret tout ce qu'il y a dans la maison ; le peu que nous possédons nous l'avons acquis par le travail , ou nous mourrons et nous n'aurons plus besoin de rien, ou nous vivrons et le travail saura bien encore nous le rendre. Mais ne sont-ce pas là des ordres singuliers à donner pour une maîtresse de maison V II y a six mois, quand je sortais le matin, mes ordres étaient bien différents. Je disais : « Vous . » mettrez telles fleurs dans cftte .iardinière ; vous passeiez le piano dans » le petit salon, parce qu'on fera de la musique ce soir ; >> ou bien: « Ma » sœur vient dîner, vous ferez des bonbons pour les enfants. » Aujourd'hui il ne s'agit plus d'une brillante réunion d'artistes, d'un joyeux repas de famille ; aujourd'hui, il faut qu'une maîtresse de maison fasse entrer dans ses soins de ménage deux prévisions terribles : le pillage et l'incendie.

» Ou ne pouvait passer par la place de la Concorde. Je pris la rue du Faubourg-Saint-Honoré; les nouvelles qu'on recueillait étaient effrayantes. On disait: « L'Hôtel-de-Ville est au pouvoir des insurgés ; tel géné- » rai vient d'être blessé; tel officier vient d'être tué. " Les figures étaient pâles, les regards inquiets ; tout respirait la guerre civile. Dans ce trajet, je n'ai surpris qu'un sourire, mais ce sourire était bien triste ; je ne l'oublierai jamais. Deux jeunes filles cherchaient à relever un petit gardj mobile : « Viens avec nous, disait l'une d'elle.--; ne retourne plus là-bas, on a » assez tué des tiens aujourd'hui. » C'est alors que l'enfant sourit. — « Eh bien, répondit-il, c'est justement parce qu'il en manque qu'il faut » que j'y aille. » Il secoua les mains des deux jeunes tilles et s'en alla en coui-ant. Pauvre enfant! qu'est-il devenu ? Est-il aussi de ceux qui manquent ';;'

» J'allai jusque chez ma sœur, qui demeure dans la Chaussée-d'Autin; mais là je me sentis tellement malade et fatiguée, qu'il ne me fut pas possible de peifser à aller plus loin. Tout ce que je pus faire, ce fut de" revenir chez moi. J'étais bien contrariée de n'avoir pas vu M. de Girardin. Cependant j'espérais toujours aller le voir le lendemain, mais le lendemain j'étais encore plus malade, et il me fallut rester sur mon canapé toute la journée. Je devais dîner chez une de mes amies ; je lui écrivis que j'étais à moitié morte et que je ne pouvais marcher... Je donne tous ces détails pour expliquer l'exaltation fiévreuse que me causa la nouvelle de l'arrestation de M. de Girardin.

» Je l'appris par ce premier billet :

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