‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 115 sur 199 · A MADAME EMILE DE GIRAUDIN · texte numérisé non relu

A MADAME EMILE DE GIRAUDIN

<• Ma chère amie, puisque l'autorité inconnue de laquelle je relève a laissé ta lettre parvenir jusqu'à moi, j'espère qu'elle laissera jouir la réponse de la même liberté.

j> Je me porte bien de corps et d'âme.

» Toute persécution est un prestige.

>i Tout prestige vaut un prix.

)i Te dire que je travaille, à toi qui me connais, c'est te dire tout.

" A seize ans, en 1793, mon père a été mis en prison, il sait ce que c'est. Ce que je te demande surtout, c'est de rassurer vite ma mère, pauvre femme si malade et dont l'imagination est si prompte à s'alarmer.

)i Par égard pour le temps des intermédiaires qui liront ma lettre, je ne la fais pas plus longue.

" Ne m'écris plus que « tu en mourras ! » En toutes circonstances, tu m'avais prouvé que tu étais mon égale en courage.s, ne te démens pas.

)' Je t'embrasse.

>i E. DE GIRAKOIN. »

» Vendredi, 30 juin 1848. — Conciergerie, si.\ième jour. "

LE A'ICOMTE DE LAUNAY. Lettres parisiennes. 4^ volume, page 288. Edition JMicliel Lévy, 18»7.

C'était le National, qui avait profité de la première circonstance favorable pour mettre le comble à douze années de haines, de calomnies, de persécution! L'impuissance est implacable.

J'en doutai encore moins lorsque, vers cinq heures du même jour, mon gardien vint m'annoncer qu'on allait me changer de geôle, et me conduisit, en effet, dans un de ces cachots souterrains, humides, réservés aux plus noirs criminels ou aux détenus indomptables.

En ce moment, qu'il me soit permis de le dire, je fus content de moi : je me sentis réellement supérieur ; pas un mot do surprise, pas un mot d'indignation contre cet excès d'indignité ; pas une réclamation, pas un murmure enfin n'échappèrent de ma bouche.

Et, cependant, il m'arrive fréquemment encore de souffrir cruellement de la blessure que m'a faite à la jambe la balle du 22 juillet 1836.

J'étais là depuis deux heures à lutter, par le mouvement de la marche, contre l'humidité mortelle de ce cachot, lorsque la porte s'ouvrit et lorsque entrèrent deux officiers d'état-major en uniforme, accompagnés d'un greffier.

J'appris que l'un de ces deux officiers était le capitaine Plée, qui me dit être chargé des fonctions de rapporteur près le deuxième conseil de guerre de la Seine ; il procéda à mon interrogatoire.

Cet interrogatoire, fort court, porta uniquement sur quelques expressions de l'article qui avait paru en tête de la ivresse le dimanche 25 juin.

Dans cet article, je m'étais servi de ces expressions :

« Nous voilà donc retombés sous le despotisme du sabre, » et, pour comble d'abaissement, réduits à considérer ce » despotisme comme un bienfait !

» Toutes les libertés sont suspendues! liberté indivi- » duelle et liberté de la presse ! Un mot suffit, mal inter- » prêté ou mal imprimé, pour vous exposer à être fusillé. » Paris est en état de siège !

» On se souvient à quelles attaques le gouvernement de

» Juillet fut en butte de la part du National pour avoir mis » Paris en état de siège. Eh bien ! c'est à peine si le Natio- » nal règne et gouverne depuis quatre mois, voilà à quelle » extrémité nous en sommes venus. »

Avais-je protesté contre l'état de siège voté par l'Assemblée nationale? Non ; je m'étais borné à un simple rapprochement.

Etait-ce donc ce simple rapprochement qui avait motivé mon arrestation et la suppression de la Presse ? Au jour où j"écris ce journal, dont l'icjée et le titre me viennent, je l'ignore encore.

Ce que je dois dire, c'est que le capitaine rapporteur qui venait de m'interroger, et l'officier qui l'accompagnait, me parurent au moins étonnés de me trouver renfermé dans un cachot qui ne devait assurément rien laisser à désirer à celui d"Andryane et à la geôle où Sylvio Pellico écrivit Mei Prigioni.

Spontanément, M. le capitaine d'état-major Fiée se rendit chez M. le préfet de police, et, peu d'instants après, je fus réintégré dans ma précédente cellule. Les vitres en avaient été encollées et les fenêtres fermées avec un cadenas, bien qu'elles fussent défendues par d'épais barreaux. Peu importait que je manquasse complètement d'air ! J'étais au secret ; on exécutait le règlement.

Je dois me hâter d'ajouter que directeur de la prison et gardiens, loin d'aggraver les rigueurs du secret, ont fait, pour me les rendre moins pénibles, tout ce qui était compatible avec le scrupuleux accomplissement de leurs devoirs.

Celui que quelques-uns de ses confrères ont parfois appelé (( le Napoléon du journalisme, » s'il a trouvé dans le National un ennemi aussi vindicatif que le Léopard^britannique, n'a pas rencontré d'Hudson Lovve.

Habitué h travailler quinze heures, à recevoir vingt personnes et quarante lettres par jour, je laisse à penser si les trois premières journées passées dans le désœuvrement le

plus absolu, sans livres, sans air, me parurent longs à s'écouler !

Le quatrième jour, la préfecture de police, qui, sans doute, n'avait pas cru pouvoir faire parvenir à ma femme une demande de livres, parmi lesquels j'avais indiqué Montesquieu et VHistoire de dix ans, par M. Louis Blanc, la préfecture de police me fit remettre VEsprit des Lois.

Le cinquième jour, je pus obtenir qu'on me donnât un peu d'air, air vicié par l'entassement de centaines de détenus dans une cour étroite ; mais je n'obtins pas qu'on me confiAt un rasoir le temps nécessaire pour me faire la barbe.

Le sixième jour, M. le capitaine rapporteur Plée autorisa l'envoi à ma demeure d'une note de livres, que je reçus, et qui sont venus abréger les heures de ma captivité préventive pour cause encore inconnue.

Ce même jour, vendredi 30 juin, j'avais assisté à Touverture de deux paquets renfermant 150 lettres arrêtées à la poste et adressées sous ficelles et cachets à M. le capitaine rapporteur Plée.

Toutes étaient relatives à des demandes d'abonnements adressées à M. Rony, à l'exception de cinq sans intérêt applicable à ma détention.

L'une, de M. Legrand-Boulogne, médecin de la Miséricorde à Alger, ami enthousiaste, dévoué jusqu'à donner, sans hésiter, sa vie pour sauver la mienne, quoique nous ne nous soyons jamais vus , était relative aux élections d'Alger ;

L'autre, de- M. Ducos, était relative aux élections de Bordeaux ;

Deux contenaient des observations sur le projet de constitution ;

La cinquième apportait des nouvelles de Florence.

Pourquoi ouvrir mes lettres?

Ne serait-ce donc pas seulement à raison des termes de l'article de la Presse que j'aurais été incarcéré '^

Serais-je soupçonne de quelque machination ?

Je le demandai au capitaine rapporteur.

Il l'ignorait et ne put me répondre.

Bien que l'ouverlure de ma coiTcspontUince n'eût mis sur la voie d'aucun indice même le plus vague, bien que déjà six jours se fussent écoulés depuis mon arrestation, la journée du samedi s"écoula encore sans que je visse venir aucun ordre de me rendre à la liberté, aucun ordre de lever lesecrel, celte aggravation de lacaptivité,si cruelle dans un moment où les événements du dehors avaient un si grand et si douloureux intérêt !

Tous ces insurgés, qui se ruent sous ma fenêtre, entassés dans cette cour étroite, tous ces insurgés arrêtés les armes à la main, tous ces insurgés parmi lesquels sont, dit-on, un grand nombre de repris de justice, peuvent se procurer du tabac, et moi, c'est en vain que je demande un journal !

Pourquoi cette rigueur inutile ?

L'habitude contractée de lire un journal, que dis-je, un journal ? vingt journaux tous les matins, a-t-elle donc droit à moins d'égards que l'habitude de fumer ou de priser?

Enfermé, comme je le suis, barreaux devant, triples grilles derrière, serrure h doulîle pêne, où serait donc le danger que je lusse un journal, que je susse enfin où en est mon malheureux pays, poussé comme à dessein par l'incapacité présomptueuse à la guerre civile, et plongé comme à plaisir dans la ruine, la douleur et l'avilissement?

La restauration traita-t-elle aussi durement Béranger et de Jouy? la révolution de 1830 traita-t-elle aussi rigoureusement Chateaubriand, Lamennais et les écrivains de la Tribune et du Xational, que, de leur propre aveu, M. Gisquet laissait sortir le soir sur la foi de leur parole (1)?

(1) « M. Gisquet lui-même, quoique préfet de police, n'était pas sans adoucir, quand roccasion s'en présentait, le sort des détenus. Ceux d'entre eux qui avaient besoin, pour des affaires urgentes, de quelques heures de liberté, obtinrent de lui plus d'une fois la permission de sortir sans escorte. «

Histoire de dix ans, par L. Blanc, t. IV, p. 329.

« — Pour désarmer la défiance du directeur, on lui adresse plusieurs demandes qui .supposent la prolongation du séjour des prisonniers à Sainte-Pélagie, et M. Armand Marrast,qui avait coutume de prendre xm bain cha'jue soir, commande son bain pour dix heures^ comme à V ordinaire... »

Histoire de dix ans, p.nr L. Blanc, t. lY, p. 423,

C'est ici le lieu de dire qu'arrêté le dimanche 25 juin, vers trois heures, je m'étais empressé d'écrire au général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, la lettre qui suit :

« Général, » J'ai été arrêté aujourd'hui, à quatre heures, aux bureaux de la Presse, et conduit à la Corrciergerie.

» Pourquoi ? Je l'ignore et ne puis l'imaginer. Mais, quel que soit le motif, je vous demande à être prisonnier sur parole. Ma parole vaut tous les verrous d'une prison. J'offre d'ailleurs, conformément à la loi, de fournir toute caution qui me serait demandée.

» Je ne pense pas que vous soyez l'homme des rigueurs inutiles, u Salut et fraternité.

» E. DE GIKARDIN. »

Le soir même, je recevais cette réponse :

« Citoyen, » Les ordres qui vous ont atteint aujourd'hui n'atteignent pas peutêtre votre pensée ; la justice seule en peut décider, mais elle atteint certai nement vos imprudentes publications ; elles perdraient la République, la nation, la société européenne tout entière.

» La confiance de l'Assemblée m'a chargé d'une responsabilité que je veux justifier. A la hauteur oii ces scènes cruelles m'ont placé, oii je ne désirais pas m'élever, où je ne désire pas rester, les passions ne peuvent atteindre. Rassurez-vous donc, vous n'avez rien à craindre de moi. Je vous laisse apprécier ce que la justice du pays pourra vous devoir. n Le chef du pouvoir exécutif,

» Général Cavaignac. »

Nouvelle lettre do moi, le lendemain, lundi, au général Cavaignac, dans laquelle j'offrais de m'engager, si j'étais constitué prisonnier chez moi sur parole, à ne pas imprimer une seule ligne que l'état de siège ne fût levé et qu'un jugement, s"il y avait lieu, ne fût intervenu. — Point de réponse.

Lette écrite dans le même sens à M. le préfet de police. — Point de réponse.

Lettre écrite dans le même sens à M. le procureur général , en conséquence de la lettre ci-dessus du général Cavaignac, où se trouvent ces mots : « La justice seule en peut décider. »

A chacune de ces deux lettres, adressées par moi à M. le

préfet de police et à M. le procureur général, j'avais eu le soin de joindre copie de la réponse du général Cavaignac. Je reçus de M. le procureur général, le 28 juin, la lettre qui suit :

« Monsieur,

» L'état de siège a dessaisi la justice régulière. C'est l'autorité militaire qui seule dirige rinstniction des affaires qui se rapportent dans sa pensée aux attentats de ces derniers jours. Les officiers de police judiciaire placés sous mes ordres ne sont que les auxiliaires par délégation spéciale de l'autorité militaire.

» Il m'est donc impossible, monsieur, de prendre à votre égard, et pour l'adoucissement d'une position que j'apprécie comme très pénible, les mesures que vous paraissez attendre de moi. Comptez seulement sur mon intervention officieuse pour obtenir que tous les droits de l'humanité et même les égards dus à l'écrivain et à ri;omme politique soient respectés en ce qui vous concerne. A cet effet, je communique votre lettre aux officiers d'état-major directement chargés de l'instruction.

» Agréez, monsieur, Vassurance de mes sentiments distingués. » Le procureur général,

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