H. CORNE
Ainsi, M. le général Cavaignac me renvoyait à la justice, et la justice me renvoyait à M. le général Cavaignac.
Trois jours s'étant de nouveau écoulés dans l'ignorance la plus absolue des motifs ou des prétextes qui m'avaient valu l'honneur d'être traité en prisonnier d'État, j'écrivis de nouveau, le samedi l^"" juillet, trois lettres :
L'une à M. le général Cavaignac :
La deuxième à M. le procureur général ;
La troisième à M. le préfet de police.
Voici d'abord celle que j'adressai à M. le général Cavaignac :
« A M. le ;iénéral Cavaignac, chef du pouvoir exécutif.
.' Samedi 1er juillet 184S.
» Prison de la Conciergerie, 7e jour.
» Général , ))Si tous les gouvernements, quelle que soit la diversité de leurs nom>, ne se ressemblaient pas , il est à ci'oire qu'ils se succéderaient moins rapidement.
» Voilà sept jours que j'ai été arrêté 1
)> Voilà sept jours que je suis au secret !... quand les insurgés pris les armes à la main n'y sont pn>:.
» Pourquoi ? — -Te l'ignore ; car, contrairement aux termes si formels du Code d'instruction criminelle (art. 61.5), on ne m'a fait connaître :
» Ni le motif de mon arrestation ;
» Ni la loi en exécution de laquelle elle a été ordonnée ;
» On ne m'a notifié aucun acte.
» Contrairement à l'art. 53 de la Cliarte de 1830, qui existe et doit me couvrir tant qu'elle n'aura pas été abrogée par la Constitution projetée, j'ai été distrait de mes juges naturels;
» Contrairement à l'art. 8, qui déclare inviolables toutes les propriétés, le journal la Presse, qui l'eprésente une propriété d'une valeur de 1,500,000 francs au moins, a été supprimé sans jugement, sans condamnation, sans égard aucun pour les droits des tiers ;
M Toute nia correspondance, arrêtée à la poste, a été saisie, ouverte ;
» Elle n'a pas mis sur la trace de l'indice même le plus vague ;
» J'appelle tontes les investigations;
» Je défie toutes les dénonciations ;
» On ne trouvera rien qui m'accuse, parce que rien n'existe.
» Général, le jour oii vous avez été nommé chef du pouvoir exécutif, l'histoire vous a ouvert son livre et y a inscrit votre nom.
» Comment la seule pensée du jugement de la postérité n'a-t-elle pas arrêté votre main, avant qu'elle signât, se faisant l'instrument d'une vieille l'ancune et d'une lâche vengeance du Nalional, la suppression de la Presse et l'ordre de mon arrestation ?
» Ce sont deux actes que l'histoire enregistrera et dont elle vous demandera compte ! - .
•< Mes jniblicalioiis, selon l'expression de votre lettre du 25 juin, eussentelles été imprudentes, que cette imprudence admise ne suffirait pas pour justifier la rigueur tout exceptionnelle des mesures dont je suis l'objet.
» Je dis exceptionnelle, car en même temps paraissaient, dans d'autres journaux vins cautionnement , des articles qui eussent été plus justement qualifiés ainsi.
» Si l'incapacité de ceux qui ont usurpé le pouvoir au 24 février a amené, ce qui était facile à prévoir, la guerre civile qui a désolé Paris et déshonoré la Franco^ est-ce, ma faute, et la sanglante responsabilité de leur souveraine incapacité doit-elle retomber sur moi ?
» Ne les ai-je pas avertis à temps et assez souvent?
M Général, je continue de prote-ter, mais j'ai cessé de me plaindre, car la place que vous m'avez faite à côté de vous devant l'historien qui nous jugera ne me laissera rien à envier à la vôtre !
» Le seul but de cette lettre est de vous envoyer les extraits suivants, fruits de mes lectures au fond de ma geôle.
» Salut et fraternité' ,
JOURNAL D'UN JOURNALISTE AU SECRET. 463 Citations extraites de /'histoire de dix ans.
o Prenez le pouvoir si vous voulez , mais sachez que, dès ce moment,
» vous tombez sous l'empire de la publicité , vous, votre présent, votre
» passé, tous vos actes connus, tous vos aotes même projetés... Et honte
i> à l'écrivain timide qui déserte ses devoirs parce qu'un danger s'y at-
» tache.
» ARMAND MAKRAST. Procès Casimir Perrier. n
(Histoire de dix ans, T. Il, p. 417.)
« Un tel régime ne s'appellera pas, de notre consentement , la liberté de » la presse. . . Le mandat de dépôt sous prétexte de flagrant délit ne peut » être décerné légalement contre les écrivains de la presse périodique, et » tout écrivain pénétré de sa dignité de citoyen opposera la loi à l'illéga- » lité et la force à la force. C'est un devoir; advienne que pourra.
» Signé : akmand carrel. »