A M. EMILE DE GIRARDIN
(I En prÏHon à la Coiiciergeiie. — Paris. »
Elle est ainsi conçue :
» Mon cher ami, )) Sans vous connaître, je suis votre ami, et je vous remei-cie d'avoir écrit ce que vous avez écrit.
» Arrêté !
» Je vous pleure.
)' Pourtant ayez courage.
» Votre ami,
>' » (Signature illisible.)
Je dois croire cependant que l'ordre, ou du moins ce qu'on se plaîtà nommer ainsi, commence à se rétablir dans la cité, car la masse compacte des détenus a considérablement décru depuis hier; le nombre de ceux qui arrivent est loin d'èlre égal au nombre de ceux qui sont partis. . A peine s'il m'est permis de jeter à la dérobée un regard furtif au fond de ce puits, (pu s'appelle une cour, au fond de cette cour qui s'appelle h\ Fosse aux Lions: mais si je ne. puis regarder, je* puis écouter, et je ne voudrais pas écouter, que je serais bien forcé d'entendre. Quel bruit! — C'est le bruit, ce sont les accents tapageurs, les cris aigus, les sarcasmes grossiers, les surnoms m>»(|ueursde la foule qui se
presse à l'entrée e( à la sortie des pc^lils llié;ilres de mélodrame.
La plupart des détenus sont en blouse et en veste; quel- (jues-uns portent runil'ornie de garde national ; l)eaucou[) des képis.
Parmi ces détenus se trouve un grand nombre de repris de justice , ce qui explique pourquoi si peu répondent à l'appel réitéré de leurs noms.
Voilà donc ces héros des barricades (jue recrutent les partis,'que soldent les factions, et qui décident du sort d'un trône, du triomphe d'une cause, de l'issue d'une révolution!
Rien dans l'attitude, dans le langage de tous ces hommes et de ces enfants arrêtés une arme à la main, car il y a des enfants mêlés à des repris de justice, rien ne trahit l'abattement du revers, la crainte d'une condamnation.
Ils paraissent gais, insouciants, bruyants comme des écoliers à l'heure de la récréation, comme une bande de maçons à l'heure du repas.
Ainsi voilà à quoi servent les prisons ! Elles n'intimident pas, elles resserrent les liens de la complicité; elles ne répriment pas, elles pervertissent.
J'avais donc bien raison de dire et de répéter que notre régime pénal, déjà successivement amélioré, attendait le complément d'une réforme dont l'une des conséquences serait la suppression des prisons.
Alors, le 4 mars 1848, j'étais loin de prévoir (|ue les événements m'ouvriraient la paiHe de la loge grillée d'où j'observe de si près un si grand nombre de détenus.
Je me demande :
Comment jugera-t-on tant d'accusés?
Comment et à quelle peine les condamnera-t-on?
Les crimes tendant à troubler l'État par la guerre civile, l'illégal emploi de la forcearmée,la dévastation et le pillage publics sont punis de mort.
Mais la p.eine de mort en matière poliiicpie a été abolie. Il n'existe pas de lieu de déportatii»n fixé par la loi. A défaut
de lieu de déportation, le condamné subit à perpétuité la peine de la détention.
Vu la multitude des accusés, fcfrcément la détention ne pourra être que très limitée quant au temps, et fort circonscrite quant au nombre.
Comment sortir d'une si difficile épreuve quatre mois après une révolution décrétée d'héroïque ? — En séparant avec soin les repris de justice des insurgés égarés par les vaines promesses, les pompeuses proclamations, les imprudents décrets de IHôtel-de-Ville. les ineffaçables enseignements du Luxembourg.
Point de pitié pour les premiers; mais pour les autres, amnistie, à l'exception de ceux dos insurgés qui dans le combat se seraient rendus coupables des actes d'atrocité que les journaux ont rapportés, si malheureusement pour l'honneur de notre pays et de notre siècle ces actes d'atrocité ont été effectivement commis.
Mais que cette amnistie soit le point de départ de Tadoption de moyens de gouvernement nouveaux, plus conformes aux saintes idées de liberté, d'égalité, de fraternité ?
II y a deux libertés incompatibles entre elles :
La hberté qui donne à tout citoyen le droit de s'armer en qualité de garde national;
La liberté qui donne à tout citoyen le droit d'exprimer, d'imprimer, de publier sa pensée, son opinion.
11 faut choisir entre la liberté de la plume ou la liberté du fusil, la liberté du canif ou la !il)erté du sabre, le sang ou l'encre.
Voilà ce que je n'ai cessé de dire, de répéter sous toutes les formes.
Avais-je tort?
La République n'existe en France que depuis quatre mois, et déjà elle a dû mettre Paris en état de siège et marquer au fer chaud de la dictature l'épaule de la Liberté; déjà la République a dû empruntera la royauté de 1830 ses moyens et ses exemples !
Il n'y a plus à hésiter :
JOURNAL Dl.N .101 HNALISTE Al SECRET. i71
Il laut l'aire rentrer dans les arsenaux ol les magasins de l'Etat toutes les armes qui ne sont pas entre les mains de Tarmée. de la gendarmerie», des gaides rliam]HMres, gardes l'orestiers et ilouaniers ;
Il l'aul i)n)liil)ei-. sous les peiiui's les plus sévères, le port de toute arme, de quelque nature qu'elle soil ;
Il laut exproprier et indemniser les armuriers et l'aire i'ermer toutes leurs boutiques et tous les tirs;
L'Etal , désormais . doit seul avoir le m(ynoiJ!)le de la falirication des armes, comme il a déjà lemunoplede la l'abrieation des poutlres ;
La délivrance des ports d'armes , dans la saison des chasses, cette délivi'ance , soumise à des formalités rigoureuses, peut devenir, sans inconvénient, l'objet d'un impôt très élevé ;
Mais ce qu'il faut surtout écarter comme un danger public, c'est le mode de recrutement de l'armée proposé par la commission delà Constitution. Ce mode réduisant à deux années la durée du service militaire, augmentant considérablement ainsi le chiffre des contingents , abolissant le remplacement, appelant à passer sous les drapeaux à peu près tous les hommes robustes, loin de faire perdre à la nation française et particulièrement au peu])le de Paris ses inclinations belliqueuses, son amour de la poudre à canon, son mépris de la mort, ne fera que les développer inconsidérément en lui.
On voudrait, en vérité, rendre la France ingouvernable qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Les faits l'attestent. Eh bien ! leur parole écrite en caractères de sang n'a pas plus le don de la persuasion que le langage de la raison. 0 mes barreaux ! vous résumez toute l'histoire du passé.
La force ! toujours la force ! la force vaincue par la force au lieu de la force désarmée par rintelligence !
Prison de lii Conciergerie, lundi 3 juillet 1848.
Ma détention se prolonge... Je continue d'être au secret;
c'est le neuvième jour... Neuf jours au secret sans qu'on m'ait encore fait connaître le motif de mon arrestation , et sans que je puisse le deyiner. Suis-en 1848, ou en 1748? Suisje en France ou en Autriche ? Ou scrais-je donc un de ces citoyens auxquels la République d'Athènes réservait les rigoureux honneurs de l'ostracisme?... 0 mes ennemis! plus d'une fois je vous ai appelés mes amis, voudriez-vous donc me forcer à vous nommer mes flatteurs !
Prison de la Conciergerie, mardi 4 juillet 1848.
11 est deux heures!... Déjà!... le temps m'a paru court ; c'est que je l'ai passé en compagnie d'un homme selon mon cœur, selon mon esprit, d'un homme de bien, d'un maître, d'un confident, d'un ami; dois-je le nommer?... Silence! Ici les murs ont des oreilles, et au centre de ma porte est un œil de verre par lequel du dehors on peut regarder tout ce qui se passe au dedans. Le directeur de la Maison (expression consacrée), ce qui veut dire le directeur de la prison de la Conciergerie n'est pas un fonctionnaire inamovible! Si le hrigadic)-. ancien militaire, dont le regard reflète l'honneur, alhiit être destitué ! Si le gardien, digne geôlier qui ne nva pas perdu de vue un c[uart de seconde (j'aime les hommes qui ont la religion du devoir), était père de famille et allait perdre sa place , enviée peut-être par le frère d'une récente Excellence ! Si l'homme de service qui l'assiste, qui fait mon lit, qui balaie ma geôle, condamné à deux années de prison pour homicide à la suite d'une rixe, allait être transféré dans une maison centrale !... Mais pourquoi tairais-je le nom de cet ami ? Il n'y a pas à craindre qu'il compromette qui que ce soit , et que les républicains de la veille le fassent incarcérer et le traduisent devant un conseil de guerre pour cause de complicité , de connivence, de machination, de conspiration, de complot, que sais-je ? Il n'est pas plus coupable que moi, je ne suis pas plus coupable <iuc lui. Je puis donc le nommer en toute
séeurilé, et je le puis d'autant mieux qu'il est niurt le 20 mars ITSU II s'appelait Turgol ! Louis XVI avait dit de lui : « // lîij 0 que M . Turgot et moi qui aimions le peuple. » Ce qui n'empèeha pas Louis XVI, après avoir déjà congédié M. de Malesherbes , de saeriticr Turgot à une indigne intrigue.
Appelé, le 24 août 1774, à remplacer l'abbé Terray, les trois premiers mots de sa lettre, datée deCompiègne, furent ceux-ci :
« Point de banqueroute;
» Point d'augmentation d'impôts ;
» Point d'emprunts.
» .... Pour remplir ces trois points, il n'y a qu'un moyen, c'est de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait l'Etat à la banqueroute. »
Sa devise se composait de ces trois mots :