‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 121 sur 199 · ORDRE. LIBERTÉ, PROGRÈS · texte numérisé non relu

ORDRE. LIBERTÉ, PROGRÈS

Il les définissait ainsi :

« L'Okdke, c'est la justice dont l'homme trouve les lois gravées au fond de sa conscience ;

» La Liberté, c'est le droit de faire tout ce qui n'est pas contraire au droit d'autrui ;

)) Le Progrès, c'est le développement graduel de la puissance de l'homme sur la matière; c'est surtout le développement de sa moralité. »

Lui aussi voulait que le peuple fût instruit!

a II faut, disait-il, une instruction publique répandue partout, une éducation pour le peuple qui lui apprenne la probité, qui lui mette sous les yeux un abrégé de ses devoirs sous une forme claire et dont les applications soient faciles. »

Lui aussi était opposé au service militaire par voie de tirage annuel !

« Le royaume a besoin de défenseurs sans doute ; mais s'il y a un moyen d'en avoir le même nombre et de les avoir meilleurs, sans forcer personne, pourquoi s'y refuser? »

Lui aussi avait pour le peuple d'ardeules sym[)athies, qu'il exprimait ainsi ;

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« Le souliigcuient des Luinmos qui souffrent est le devoir de tous et l'affaire de tous. »

Nommé contrôleur général des finances, que fait ïurgol?

Il commence par montrer que Véconomie n'est pas moins commandée par la politique que par le devoir moral de soulager le peuple ; que sans elle l'État ne cesse pas d'être dans la dépendance des hommes d'argent ; qu'il est impossible de se livrer à aucune amélioration du régime intérieur de la société ; quel'inlrigue et la malveillance continuent d'exploiter le mécontentement public à leur profit, et qu'il n'y aura jamais pour l'autorité, ni calme au dedans, ni considération au dehors ;

Il conçoit le projet d'un cadastre général des terres, destiné à servir de base au remplacement des contributions indirectes, des droits féodaux et des douanes par l'établissement d'un impôt unique ;

Il médite la réforme «du système d'éducation en vigueur, » qui ne tend qu'à former des savants, des gens d'esprit et » de goût ; — ceux qui ne sauraient parvenir à ce terme » restent abandonnés et ne sont rien ;... »

Il anéantit ainsi la divisio7i par ordres ;

Il rend libre à l'intérieur le mouvement des grains ;

Il donne l'exemple du plus pur désintéressement en refusant le présent annuel de 300,000 livres dont il était alors d'usage que les fermiers généraux gratifiassent le contrôleur général ;

Il abolit les contiriinlcs solidaires, qui pesaient durement sur les campagnes ;

Il suspend le droit des villes sur les grains, et ordonne le remboursement de certains offices , se proposant constamment pour but d'abaisser le prix de la denrée qui joue le plus grand rôle dans la nourriture du peuple ;

Il révoque l'étrange privilège dont jouissait THôlel-Dieu, qui consistait dans le droit exclusif de vendre de la viande dans la capilale pendant le carême ;

ïl consacre à l'amélioration des roules et de la navigation

intérieure tous les fonds dont la situation des finances permet de disposer;

Il lait passer à l'État, dos mains du l'ei'mier général des postes et des divers sous-entrepreneurs de voitures passagères, le monopole des transports et de la circulation. A cette époque, il n'existait, dans tout le royaume, que deux diligences, celles de Lyon et de Lille, loui'des machines que leur construction et les règlements astreignaient à ne pas excéder la vitesse de dix à onze lieues par jour; bientôt Tadministiation royale des Messageries couvre toutes les grandes rout(>s de voilures nouvelles, voitures menées en poste, que le public baptise du nom de Turgotines;

Les officiers de finances pullulaient... il déclare que le décès ou la démission des titulaires entraînera rextinclion de la charge ;

11 donne l'étlit sur la libre circulation des vins ;

Il établit à Paris une caisse d'escompte qui s'engage par ses statuts à prendre à 4 0/0 le papier du commerce;

Enfin, l'ordre et l'économie qu'il met dans les finances relèvent si bien le crédit , qu'il est sur le point de contracter, avec des capitalistes hollandais, un emprunt important au-dessous de 5 0/0... C'est alors qu'il est renversé par une coalition de tous les abus dont il menaçait l'existence... Il avait proposé de substituer à la corvée une "contribution territoriale; cela suffit pour que le Parlement l'accusât de vouloir attenter à la « propriété. »

Turgnt avait mérité de tomber devant l'imprévoyance, l'optimisme et l'ignorance, car il avait dit :

« Qu'est-ce que l'impôt ? — Est-ce une charge imposée par la force à la faiblesse? Cette idée paraît analogue à celle d'un gouvernement fondé uniquement sur le droit de conquête. Alors le prince serait regardé comme rcniK'ini comm\iu delà société; les plus forts se défendraient comme ils pourraient, les plus faibles se laisseraient écraser. Alors il serait tout »imjile que les riches et les puissants fissent retomber toute la charge sur les fîiibles et les pauvres et fussent très jaloux de ce privilège... Les dépenses d un gouvernement ayant pour objet l'intérêt de tous, tous doivent y contribuer, et plus on jouit des avantages de la société, plus ou doit se tenir honoré d'en partager les charges.

»... Dieu, en donnant à l'homme des besoins, et lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. .. » ,

Aussi Turgoteul-il l'honneur de compter parmi les pamphlétaires qui l'attaquèrent et contribuèrent à le renverser, Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII, qui le traita de « CHARLATAN d'administratiou ! »

Quelle attachante compagnie que celle d'un tel homme, le plus grand peut-être des ministres qui aient été appelés en France au gouvernement de l'Etat, surtout si l'on tient compte de ce fait, que Turgot ne resta ministre que vingtet-un mois, du 24 août 1774 au 12 mai 1776 !

Mais ma porte vient de tourner sur ses gonds et je suis en face de mon accusateur public... Figure martiale, accent saccadé, moustaches épaisses, qui font du mieux qu'elles peuvent pour servir de masque redoutable à un coeur excellent et loyal... C'est le capitaine rapporteur Plée, suivi de son greffier chargé d'un nouveau ballot de lettres.

Ses premières paroles sont celles-ci : « Je vous annonce » que le secret est levé. »

Enfin, je vais savoir pourquoi j'ai été arrêté ! —Non.

Pas plus que les précédentes vérifications de ma correspondance , cette vérification n'amène la découverte de la plus légère trace qui puisse mettre sur la voie d'un complot, d'une conspiration, d'une machination.

A peine le capitaine Plée et son greffier s'étaient-ils retirés que ma porte s'ouvrait à plus d'amis que mon étroite cellule n'en pouvait contenir.

— Enfin, nous vous revoyons... Mais pourquoi donc avczvous été arrêté et mis au secret?

— Je l'ignore , et c'est moi qui vous le demande ! au dedans je n'ai rien su, au dehors qu'a-t-ou dit ?

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