‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 122 sur 199 · SES · texte numérisé non relu

SES

-Tout...

On a (lit t|u'()n avait saisi une correspondance de vous avec le prince de Joinville qui prouvait que vous tramiez un complot !

On a dit que vous prépariez la restauration d'Hçnri V !

On a dit que vous étiez l'un des agents du prince Louis- Napoléon !

On a dit qu'on avait la preuve que vous aviez salarié l'insurrection avec l'or de la Russie ; on précisait même le cluIVre, car on disait (|ue vous aviez distribué 1,500,000 fr., et qu'au moment de votre arrestation on avait saisi des roubles dans vos poches !

On a dit qu'on vous avait vu le dimanche 25 juin, h quatre heures du matin, sur une barricade !

On a dit qu'on avait saisi des lettres de vous les plus compromettantes, dans une perquisition faite à l'hôtel de la reine Christine !

On a dit que vous aviez été contraint de confesser la vérité de toutes ces accusations !

On a dit que c'était par pure magnanimité que le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, ne vous avait pas fait fusiller!

On a (lit et on dit encore que vous étiez ou que vous êtes condanmé à la déportation !

— On n'a dit que cela!

Eh bien ! maintenant, mes amis, je vais vous avouer toute la vérité.

On m"a airèté unicjuement parce qu'on a pensé, et c'est une justice qu'on m"a rendue, (pie j'aurais le courage de (lire la vérité , de défendre la liberté et de réimprimer les articles de la Tribune et du National h roccasion de l'état de siège de juin 1832 ! On m'a arrêté parce qu'on a pensé que je n'aurais pas la lâcheté de courber la tête et d'amnistier par la complicité de mon silence ceux qui, par leur inq)révoyance, leur incapacité, assurément, leur trahison |i(Mil-êlre. ont laissé cdUNcr la iîu(>rr(^ civile, ont i)l(»ngé

dans le deuil et la désolation les l'amilles dont l'Assemblée nationale a déclaré qu'elle adoptait les veuves et les orphelins !

On m'a arrêté parce qu'on a pensé que je dirais que, de la part d'un pouvoir et d'un ministère qui n'avaient pris le 23 juin 1848 que d'insuffisantes dispositions pour prévenir l'effusion du sang et intimider l'insurrection en germe, l'état de siège était un crime, plus qu'un crime, un scandale !

Qu'a fait en Suisse riionorahle général Dufour lorsqu'il a reçu de la Diète la pénible, périlleuse et délicate mission de triompher de la résistance des cantons désignés sous le nom du Sonderbund ? Il a employé toute son activité , toute sa vigilance à réunir la masse de troupes la plus considéra lile, afin de créer une telle inégalité de forces qu'elle ôtàt aux dissidents tout désir d'engager une lutte inutile. C'était là agir en homme de bon sens , de bon cœur, de lionne foi. <avec présence d'esprit et patriotisme.

L'insurrection des 23, 24, 2o, 26 et 27 juin 1848 s'est-elle déclarée sans cause ou du moins sans prétexte? Non, on n'ignorait pas que cet abcès monstrueux provoqué sous le nom d'Ateliers Nationaux , entretenu avec préméditation, envenimé avec soin, était sur le point d'aboutir sous la pression de l'Assemblée nationale.

Eh bien ! quelles précautions avaient été prises ? Avait-on eu le soin de réunir et de déployer un appareil militaiie imposant? Avait-on saisi cette occasion solennelle d'établir entre la garde nationale et l'armée une fraternité qui, cette fois, ne fût pas un vaio spectacle? Non, non, rien de tout cela n'avait été fait.... et le vendiedi 23 juin, à midi, on laissait tranquillement les barricades s'élever dans les quartiers où il devait être le plus difficile de les abattre.

Cette fois encore, comme au 16 avril et au 15 mai 1848, sans la spontanéité de la garde nationale, sans son courage, sans son dévouement, Paris allait être exposé à payer avec usure toutes les dettes si légèrement, si imprudemment, si criminellement contractées h l'Hôtel-de-Ville et au Luxem-

bourg, dans les derniers JDiirs de lévrier, dans U^s premiers jours de mars 1848!

On ne veut pas que je revienne sur le premier eliapitre dime révolution qui commence ; on a tort ; j'y reviendrai toujours, car l'honneur de MM. Louis Blanc, Ledru-Rollin, Flocon et compagnie , m'importe infiniment moins à sauver que rhonneur de mon pays et de mon siècle.

Dictateurs improvisés, présomptueux dé la veille, impuissants du lendemain, nourrissons du A''af/oHa^ et delà Réforme^ dont le sevrage a coûté plus cher à la France que les deux invasions de 1814 et de 1815, vous êtes bien heureux que je n'aie entre les doigts que la plume do journaliste, vous êtes bien heureux que je n'aie pas celle de rhistorien !

Ces hommes qui ne trouvaient pas que la liberté lût assez grande et suffisamment garantie par la Charte de 1830, ne laissent pas échapper une seule occasion de tomber dans un excès de pouvoir !

Un ministre, républicain antédiluvien, se rendant coupal)le d"un véritable guet-apens, fait appeler dans son cabinet un chef de service, le jette dans une chaise de poste entre deux agents de police, et, faute de la Bastille, sans doute, l'envoie ainsi à Bordeaux; puis, pour toute justification, il vient dire ;i la tribune d'une assemblée de neuf cents membres : « Pardonnez-moi de m'étre conduit en » médecin plutôt qu'en ministre ! »

La Républi(iue où un tel acte d'arbitraire a pu s'avouer publiquement sans donner lieu à une seule protestation, est une république où il ne fait pas sain d'habiter, et si je m'elonne d'une chose , c'est de n'avoir pas été fusillé comme un Kabyle, le dimanche soir 25juin 1848, une heure après avoir été arrêté.

Le général Cavaignac a\ait bien supprimé, sans jugement, sans condamnation, le journal que je dirigeais; il avait tout autant le droit de me faire subir le sort du duc (rEngliien e1 du maivchal Ney. avec (-(nie diiïérence (pie

se donner la peine de me juger, c'eût été me faire trop d'honneur !

Est-ce que l'état de siège n'est pas un mot qui justifie tout?

Qui le croira? on a pu, en France et en 1848, séquestrer pendant dix jours un écrivain qui n'avait jamais donné que des garanties à l'ordre et à la liberté toujours étroitement unis dans sa pensée ; on a pu le séquestrer sans qu'une s'eule voix s'élevât de la tribune nationale pour demander des explications, sans qu'une seule ligne s'écrivît, pendant dix jours, dans un seul journal, pour protester contre un tel attentat, contre un tel excès de pouvoir!

Cet écrivain, il est vrai, est un esprit indiscipliné, qui ne sait marcher qu'à la suite de ce qu'il croit être la vérité et à l'écart des partis. Vous n'aimez pas l'homme î — Soit. Mais en cet homme ce n'était pas lui qu'il fallait voir, c'était vous, c'était votre liberté, c'était vôtre vie ! Dès que toute garantie cessait d'exister à son égard, aucune garantie n'existait plus pour qui que ce soit.

L'état de siège ! — Est-ce à dire que vous avez le droit de disposer de mon honneur, de ma vie, de ma liberté, de ma fortune ?

L'état de siège ! — Est-ce à dire que constitutions, institutions, codes, lois, jurisprudence, toutes les garanties enfin conquises sur l'arbitraire, siècle à siècle, disparaissent en un jour, en une heure ?

L'état de siège ! — Est-ce h dire que tout citoyen sera responsable sur sa tète de tous les actes d'incapacité et d'imprévoyance d'un gouvernement entraîné de la faiblesse à la violence par la rapidité de la pente ?

L'état de siège ! — Ne contracterons-nous donc jamais l'habitude salutaire d'arrêter au passage tous les grands mots qui nous abusent et de leur demander : Qui ôtesvous? D'où venez-vous? Oii allez-vous? Que cachez-vous? Que signifiez-vous ?

L'état de siège! —Veut-on enfin savoir ce que cela signifie? — Que l'on ouvre le Bulletin desLois^ et on l'y trouvera

ainsi ilélini. ainsi limité ])ar le décret ilu 24 décembre 181 1 : « Dans les places en état de siège, Vautorité dont les ma- » gistrats étaient revêtus pour le maintien de Vordre et de » la police passe tout entière au commandant d'armes, qui » l'exerce ou leur en délègue telle partie qu"il juge conve- » noble. » ..

L'état de siège !... Ce mot a déjà une portée assez grande pour qu'on ne l'exagère pas encore considérablement. Exagérer tous les mots, nous ne savons faire que cela. C'est ainsi que nous exagérons le mot Égalité ! C'est ainsi que nous épelons sans savoir l'assembler le mot Liberté ! C'est ainsi que nous répétons avec emphase sans savoir lui donner aucun sens applicable ce mot sul)iime : Fraternité !... ce mot qui, s'il était bien compris, résumerait ;» lui seul toute la science sociale, toute l'économie nouvelle, toute la politique de l'avenir.

La Conciergerie, 5 juillet 1848. Mercredi matin, onze heures.

A peine si mes amis qui accnurent, ayant appris que je n'étais plus au secret, me laissent une seconde pour dater de la Conciergerie ces dernières paroles, que vient de m'adresser M. le capitaine Plèe :

— Rien ne s'opi)ose plus à ce que vous sortiez d'ici.

C'est le cas de dire :

Jean s'en alla comme il était venu,

car ma liberté m'est rendue comme elle m'a été prise. Aucune ordonnance de non lieu ne m'est communiquée, aucun congé ne m'est signifié.

Mais cette absence de toutes garanties, de toutes formes, doit-elle m'étonner? Ne viens-je pas d'apprendre que le pouvoir est aux mains des généraux qui commandaient en Afrique, et qui s'y étaient habitués h toutes les ressources du régime de l'omnipotence, du bon plaisir, de la Iransportation (mot nouveau), de la censure et de l'autorisation préalable? Qu'ai-je à dire ? —Je demandais que l'Algérie

lut assimilée à la France. Eh hien ! c'est la France qui a été assimilée à l'Algérie.

Seul un esprit chagrin pourrait soutenir que ce n'est pas absolument la même chose.

Au revoir, messieurs : je dis au revoir, car, en temps de révolution, la Liberté individuelle n'a pas de plus cruelle ennemie que l'Indépendance personnelle. Heureusement l'Indépendance est à la Liberté ce que l'esprit est à la matière, ce que l'àme insaissisable est au corps qu'on peut saisir.

Mercredi soir 5 juillet 1849, bureaux de la Presse.

Arrêté sans motif et tenu pendant onze jours au secret, sans qu'il existe contre moi l'indice le plus vague, la dénonciation la moins vraisemblal)le; h peine interrogé pour la forme ; relâché enfin aussi irrégulièrement que j'avais été incarcéré, sans qu'une seule pièce m'ait encore fait connaître pourquoi j'ai été privé de ma liberté le 25 juin, et pourquoi elle m'a été rendue le 5 juillet, mon premier acte est de protester contre celte séquestration de ma personne et contre la suppression du journal la Presse, double attentat à la liberté et à la propriété, que je me réserve de discuter dès que pourra reparaître la Presse, dont tout le matériel continue d'être sous les scellés.

6 juillet 184B.

Enfin, je connais le mot de l'énigme! Voilà l'aveu qui leur est échappé, et comment ils expliquent mon arrestation : — « Ou l'a arrêté, disent-ils, parce que, si l'on se fût borné à suspendre ou à supprimer son journal.il eût exécuté ce qu'il avait annoncé (I); il eût protesté, ne fût-ce que sur

(1) Presse du samedi 25 mars 1848 :

« On se trompe si l'on croit que les menaces nous intimideront; on ])cnt briser nos presses, et priver ainsi de pain les cinq cents personnes qu'elles font vivre ; nous trourerons toujours une feuille de papier pour imprimer ce que nous pensons, et des lecteurs pour lire ce que nous aurons écrit... »

le plus petit carré de papier... On l'a arrêté pour je « dailloxner! »

Le mot n'est pas noble, mais il est républicain.

Ainsi les gouvernants changent, mais les gouvernements ne changent pas.

C'est pour me « bôiUonncr « qu'on n'a pas hésité à commettre un triple attentat :

Attentat à la liberté de la personne ;

Attentat à la liberté de la presse;

Attentat à la propriété !

Croit-on que ce soit une manière bien efficace de défendre la propriété contre les attaques dont elle est l'objet, que de donner soi-même l'exemple d'une confiscation sans précédents sous les deux Chartes de 181-3 et de 1830, car s'il y a eu des journaux suspendus après récidive, jugement et condamnation, il n'y en a pas eu de supprimés, ni après, ni surtout avant condamnation.

En face de cette atteinte à la propriété, quelle sécurité, quelle garantie conserve la propriété ?

Si j'invoque cette considération, c'est que je sais que c'est celle à laquelle les esprits seront le plus généralement accessibles; pour moi, cette considération est la dernière : avant la question de propriété et de dommage, je fais passer la question de liberté et de civilisation. J'oublie facilement qu'il y a six mois j'ai refusé un million de francs de mes parts d'intérêt dans l'exploitation du journal la Presse; je l'oublie facilement pour ne me souvenir que de la liberté de la presse méconnue et des vérités par lesquelles je termine cette narration :

ATTESTAT DU 18 BBCMAIRE.

t. La liberté de la pensée est celle dont l'homme s'enoi'gueîUIt le plus, h laquelle il tient davantage ; c'est celle qui peut être le moins impunément faussée. Liée essentiellement à son être, et le constituant en quelque sorte, c'est de la nature qu'il tient le droit comme la faculté de l'exprimer. C'est par l'exercice de cette faculté précieuse, qui le distingue de tous les autres êtres animés, c'est par la communication qu'elle établit entre tous les hommes que s'est formée la société et qu'elle peut se maintenir.

» Mais ir faut que cette commuuication soit affranchie de toute contrainte, qu'elle se fasse sans intermédiaire, que l'homme qui écrit soit aussi libre que celui qui parle, qu'il ne puisse être bâillonné par un censeur. Des despotes aussi ombrageux que Bonaparte peuvent seuls imaginer que de cette dégradation littéraire dépend l'harmonie d'un Etal bien constitué.

» // serait bien misérable le gouvernement qui pourrait être renversé par un journal ! Ce ne sont point les journalistes qui font les révolutions -, ce sont eux qui les annoncent, qui en révèlent les causes au gouvernement qu'elles menacent; mais il faut avouer qu'ils se chargent ensuite volontiers de les justifier si on n'a piis suies prévenir.

»■ Ce ne sont point les journaux qui ont fait le 18 brumaire ; mais le 18 brumaire a eu lieu parce que nous n'avons pas écouté les avertissements que nous ont donné les journaux. Ceux qu'on nous dénonçait comme appartenant au parti démagogique ne cessaient de nous dire que Siéyès était le plus grand ennemi de la liberté, que Siéyès conspirait. Le 18 brumaire nous a prouvé que les journaux avaient raison, que Siéyès était un conspirateur.

» Ce n'est pas lorsque les journaux parlent et que le peuple chante, c'est lorsqu'ils se taisent et que la nation, consternée, garde un profond silence, que le gouvernement doit sérieusement réfléchir sur sa position ; ce »»'f.s( pas lorsque le mécontentement commence à éclater i, mais lorsqu'il se concentre, que le gouvernement doit trembler. Les cris du peuple indiquent les maux qui tourmentent le corps politique et que l'on peut guérir; un triste et morne silence cache une plaie gangreneuse, qui ne se manifestera que lorsqu'il ne sera jilus temps d'y remédier.

» GoiiiER, membre du Directoire (11. »

La preuve que ces paroles empruntées à Thistoire sont vraies, c'est que l'expérience en a partout confirmé la justesse absolue; la preuve que tu es un droit, ô liberté de discussion, c'est que tu portes avec toi-même ta sanction ! Tu es la lumière ! L'insensé qui, s'imaginant que c'est toi qui creuses les gouffres que tu lui montres, souffle sur toi et t'éteint, se plonge dans l'ombre où il périt. Son châtiment est de s'apercevoir trop tard de son erreur pour te rallumer et se sauver.

(1) Extrait de ses Mémoires cité par le yational dans son numéro du

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