‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 124 sur 199 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

Prison de la Conciergerie, 5 juillet 184B.

Républicains, qu'appelez-vous le Peuple?

Qu'appelez-Yousla Bourgeoisie?

Réponse :

« La Bourgeoisie est l'ensemble des citoyens qui, possé- » dant des instruments de travail ou un capital, .peuvent, » sans s'asservir, développer leurs facultés et ne dépendent » d'autrui que dans une certaine mesure.

» Le Peuple est l'ensemble des citoyens qui, ne possédant » pas les instruments de travail, ne trouvent pas en eux- » mêmes leurs moyens de développement et dépendent » d'autrui en ce qui touche aux premières nécessités de la » vie. »

Cette réponse, vous n'en contesterez pas les termes, car je l'emprunte au plus célèbre, au plus convaincu de vos écrivains : à Louis Blanc (1).

C'est avec cette fausse définition que l'on a armé le peuple le 23 février et le 23 juin; c'est avec cette fausse définition que la République, n'étant pas encore montée jusqu'au faîte, menaçait déjà de s'abîmer sous sa voûte.

Grave danger des fausses définitions qui perpétuent un antagonisme funeste !

(1) Histoire de dix ans, par LOms blanc Conclusion, ô"^ volume.

492 tS48.

Quiconque maintiendra l'antagonisme sera dans les voies du passé et ne sera pas dans les voies de Tavenir, sera sur le chemin des révolutions et ne sera pas sur le chemin du progrès, préférera la tempête au port.

Contenir l'antagonisme est l'œuvre de la force ; abolir l'antagonisme est le but que doit se proposer Tintelligence. La mienne ne s'en est jamais proposé d'autre. Tel a été pendant vingt ans le constant objet de tous mes efforts, de toutes mes études, de toutes mes méditations.

Mais, avant tle préciser quelle étendue le mol Peuple occupe dons ma pensée, je dois commencer par montrer à quel point est erroné le sens que lui donne le vocabulaire répubhcain.

Le nombre îles oisifs est déjà fort restreint; il tend constamment à se réduire. C'est là un fait incontestable et incontesté.

Si le nombre des oisifs est extrêmement limité, comprendra-t-on oui ou non parmi la bourgeoisie le marchand et le négociant, le petit fabiicant et le grand manufacturier, le commissionnaire, le courtier, le banquier, le médecin, le chirurgien, l'avocat ?

Si on ne les comprend pas parmi la l)ourgeoisie, le mot hoiirgeoisie n'a plus qu'un sens ; il signifie : oisiveté ; si on les comprend parmi la bourgeoisie, la définition républicaine n'a plus de base et s'écroule.

Je vais le prouver.

Le nombre des marchands, des négociants, des fabricants, des manufacturiers, des banquiers, etc., qui possèdent par eux-mêmes les instruments de travail ou le capital suffisant, est Texception, exception infiniment rare. L'immense majorité est tributaire du crédit qu'elle est parvenue à acquérir; elle ne vit que grâce à la confiance qu'elle a su inspirer. Il n'en f;uit pas même excepter la plupart des banquiers, lesquels doivent pour le moins autant qu'il leur est dû. Marchands, négociants, fabricants, manufacturiers, banquiers, etc., dépendent donc essentiellement d'autrui. Dira t-on que beaucoup de médecins, de

chirurgiens, d'avocals qui débutent ne sont pas, « pour ce qui touche aux premières nécessités de la vie, » livrés à des perplexités tout aussi cruelles que l'ouvrier qui n'a pour subsister que le travail de ses mains et le salaire du jour? Le client n'est-il pas, sous un autre nom, le même agent social que le patron? Client ou patron, n'est-ce pas toujours le gousset d'où sort l'argent ?

Maintenant, qu'appelle-t-on les « prcmiè)'es nécessités de la vie ? » Les plus restreintes sont-elles toujours les plus impérieuses et les moins faciles à satisfaire.

L'avocat sans cause, le médecin sans malade, l'écrivain sans éditeur, l'artiste sans acquéreur, trouvent-ils plus aisément crédit, pour remplacer leur habit troué, que l'artisan sans ouvrage pour acheter une blouse neuve? Les premiers ne souffrent-ils pas plus cruellement que le second dans la dignité de leur profession et dans l'intérêt de leur avenir?

Cette distinction entre la Bourgeoisie et le Peuple est donc fausse.

Pour chacun, Tinstrument de travail, c'est le savoir qu'il a acquis; pour chacun, Tinslrument de crédit, c'est la confiance qu'il inspire.

Dans toute profession, dans toute industrie, l'ouvrier qui s'est fait distinguer par son aptitude impose la loi plutôt qu'il ne la reçoit; il commande à son patron plus que son patron ne lui commande; son sort n'est donc pas plus précaire que celui du marchand et du fabricant qui vivent constamment entre deux crédits : le crédit qu'ils font et le crédit qu'on leur fait.

Dislinguera-t-on les ouvriers en deux catégories? — Les ouvriers-ouvriers et les ouvriers-bourgeois? Désignera-ton ainsi ceux qui, par leur aptitude et leur prévoyance, se sont affranchis de toute incertitude rigoureuse quant aux premières nécessités de la vie?

Point de distinctions arbitraires, c'est assez déjà de celles qui existent entre les bons et les mauvais, les beaux et les laids, les instruits et les ignorants, les économes et les

prodigues, les laborieux et les paresseux, les intelligenls et les obtus.

Au sein d'une société démocratiquement organisée, bourgeoisie est un mot qu'il faut reléguer à l'histoire du passé; il ne signifie plus rien ; il ne doit plus y avoir que ces deux expressions : — Peuple et Populace.

Toute matière ouvrée a ses déchets.

Tout liquide en fermentation a son écume.

L'eau la plus pure a sa vase.

Le vin le plus précieux a sa lie.

L'huile épurée a ses résidus.

Le métal a ses scories.

L'arbre a ses branches sèches.

La lumière enfin a son ombre.

C'est une loi universelle de la nature.

Ces deux expressions : — Peuple et Populace exclusivement admises, toute obscurité disparaît, l'horizon de l'avenir s'étend et s'éclaircit, le but marqué aux gouvernements se découvre et s'aperçoit distinctement. Il n'existe plus de risques de s'égarer pour y atteindre.

Ce but se définit ainsi :

Faire que la proportion de la Populace relativement au Peuple soit la plus faible possible.

Diminuer sans relâche la lie déposée au fond de cette immense coupe qui s'appelle « la société. »

Travailler constamment à restreindre la part du mal, de l'ignorance, de l'imprévoyance et de la misère, ce qui équivaut à étendre la part du bien, du savoir, de la prévoyance et de l'aisance.

Gouverner enfin le peuple comme on vanne le blé, comme on épure l'huile, comme on distille Tesprit, comme on raffine le sucre, comme on perfectionne l'industrie, comme on améliore les races.

D'accord sur le but, le débat ne portera plus que sur les moyens.

Un progi'ès conduit h un autre ; la nécessité fait naître

JOIT^NAL DUN JOURNALISTE AU SECRET. 49o

rinvention, riiivention à son tour fait naître le perfectionnement.

Avant que .Toufïroy, Fulton et Watt domptassent la vapeur. Salomon de Caus en avait entrevu la force.

Le kilogramme de sucre de betteraves, qui ne coûte plus à fabriquer que 50 centimes (et ce n'est pas encore son tiernier mot), coûtait 12 francs sous l'Empire.

Dans les industries qui ont les tissus pour objet, on a réduit à l'état de machine l'homme, la femme, l'enfant, mais un pas de plus, et les machines seront l'échelle qui aidera à relever de cet abaissement l'enfant, la femme, l'homme.

Je le pressens et je le prédis ; pour que j'eusse raison et pour que j'eusse le temps de jouir de mon triomphe, il suffirait d"un gouvernement judicieux qui sût attirer dans cette voie d'explorations nouvelles le génie humain.

Je fais le raisonnement suivant :

Généralement, les hommes qui se sont élevés le plus haut sont ceux qui ont pris leur élan de plus bas; il y a longtemps que toutes les aristocraties seraient taries, si elles n'avaient su raviver leur cours en allant h point puiser à la source de la démocratie.

Politique, armée, marine, lettres, éloquence, sciences, arts, industrie, découvertes, inventions, perfectionnements, doivent assurément beaucoup plus à la démocratie qu'ils ne doivent à l'aristocratie.

J'en tire cette conclusion :

Par quelles conquêtes bien plus importantes encore la civilisation n'eùt-elle pas reculé ses limites, si les gouvernements, pénétrés de la divinité de leur mission, s'étaient appliqués à l'envi à donner à la démocratie autant de facilités qu'ils se sont au contraire attachés à lui opposer des obstacles, espérant toujours que ces obstacles seraient invincibles.

Illusion! ces obstacles, réputés invincibles, ont été ou seront tous successivement vaincus.

Le jour où sont nées sur un point du globe l'imprimerie

et la liberté de la presse, Tère ancienne s'est fermée, lére nouvelle s'est ouverte.

L'ère ancienne, c'était le grand nombre gouverné par la force.

L'ère nouvelle, ce sera le grand nombre se gouvernant par l'intelligence.

Partout les Minorités tendent à s'effacer devant les Majorités.

Il importe donc de ne rien négliger pour que les majorités ne se rendent pas coupables vis à vis des minorités d'aucun des excès dont celles-là ont eu à souffrir sous la domination de celles-ci. Ce seraient de terribles représailles ! Le moyen de les prévenir, c'est de ne j3as tarder d'une heure à s'adoiinei- à la grande œuvre de l'éducation, de l'instruction, de la moralisation, de l'amélioration du peuple.

Rien ne doit être épargné : ni l'argent, ni la peine, ni les primes, ni les récompenses.

Le Peuple doit être à la Populace ce qu'est, en industrie, le net au brut, la matière ouvrée à la matière première ; ce qu'est, en agriculture, la terre inculte au champ cultivé.

Ce sera dans l'avenir la honte de notre siècle et des siècles précédents que de n'avoir pas su pousser plus loin l'art de tirer une plus grande quantité de peuple diine si grande quantité de populace.

En fait d'art de gouverner, nous en sommes encore où,en était l'art de moudre alors que le grain destiné à fabriquer le pain s'écrasait grossièrement entre deux pierres, alors que le son n'était pas séparé de la farine. Aujourd'hui, c(î n'est plus seulement la farine qui est séparée du son, c'est la fécule qui est séparée de la farine.

Les meules, les moulins ont été inventés !

C'est à l'administration à rendre à la politique les mêmes services.

L'administration doit être à la politique ce que le chemin est au but, ce que le moteur est au véhicule, ce que l'application est h la science, ce que la solution est au problème.

Qui (lédaignp l'administration fait une de ces doux choses: ou il essaie d'échapper au sentiment de son impuissance, ou il a le mépris du peuple.

Pour le peuple dont le bon sens est réfractaife aux subtilités des esprits faux, un gouvernement vaut ce que vaut son administration. Elle en est la forme visible et palpable.

Il a raison !

Peu lui importent les principes; ce qu'il lui importe, ce sont les actes.

L'administration est au peuple ce que la mamelle est à l'enfant.

Un gouvernement dont l'administration est mauvaise ressemble cl la mère ou à la nourrice dont la mamelle serait tarie:

Voilà ce qu'on s'obstine à ne pas vouloir comprendre dans ce pays où Sully, Golbert et Tui'got ont jeté un éclat qui aurait dû empêcher qu'après eux on ne s'écartât de la route frayée par leur génie.

Mais, qu'est-il arrivé? Les gouvernements oubliant leurs devoirs, les peuples se sont souvenus de leurs droits. Mauvais remède au mal ! Ce qui le prouve, c'est que jamais une l'évolution n'a valu une réforme.

Croire que le peuple peut et doit se gouverner est une aberration; autant vaudrait prétendre que l'ombre doit éclairer; mais ce qu'il faut, c'est que tout gouvernement soit uniquement institué dans l'intérêt du peuple.

On remar quera que je dis Peuple et non Pays ; ce qui est essentiellement différent. Le Pays, c'est le sqI; le Peuple, c'est l'homme. Oa a vu beaucoup de souverains mesurer leur grandeur à l'étendue du territoire sur laquelle ils régnaient, compter le peuple pour rien et le territoire pour tout ; mais on a vu peu de rois s'inquiéter moins de reculer les limites du royaume que d'accroître le bonheur du peuple.

On dirait que l'humanité est construite de telle sorte qu'elle soit condamnée à marcher en sens contraire de ses destinées !

Après trente années de paix et soixante années de révolutions, l'époque est-elle enfin venue où la grandeur des empires passera après le bonheur des peuples, où l'on verra le gouvernement sous lequel le peuple sera le plus heureux, le plus éclairé, le plus robuste, devenir, malgré lui, conquérant i)acifique, par le seul effet de la contagion du bienêtre ?

Quand je plonge au fond des idées, je l'espère et je le crois ; mais dès que j'étudie les hommes, — monarchiques ou républicains, — je ne le crois plus.

La forme des gouvernements change, le fond ne change pas ; sous des noms différents, c'est toujours l'arbitraire qui règne et l'ignorance qui gouverne.

Il n'en sera autrement que lé jour où les séductions attachées à l'exercice du pouvoir en auront été toutes retranchées ; où gouverner, ce sera se dévouer, parce qu'il y aura beaucoup à risquer et rien à gagner.

Alors seulement on verra disparaître cet antagonisme qui allume les révolutions comme du choc du silex contre le fer jaillit l'étincelle ; il n'y aura plus de classes ; il n'y aura plus deux noms pour distinguer le peuple et la bourgeoisie ; il n'y aura plus que le peuple moins sa lie, lie dont la proportion tendra constamment à décroître.

Que dirait-on d'un vigneron qui, dès qu'il aurait séparé le vin du marc, mêlerait ensuite le marc dans le vin ? — On dirait, assurément, qu'il est insensé. Eh bien ! n'est-ce pas ce que fait sans cesse le gouvernement, quand il jette de la société dans le bagne et rejelte du bagne dans la société cette multitude de malfaiteurs et de criminels, trop heureux d'avoir une occasion de se mettre aux gages d'un parti, et de s'apposter derrière une barricade?

Comment le peuple ne se dépraverait-il pas au contact journalier de tant île professeurs émérites de perversité, que dégorgent annuellement les prisons, ces universités du crime ?

La société récolte ce qu'elle sème : elle sème à tort et h travers les peines surannées; elle récolte les haines aguer-

ries. C'est un marais ; la stagnation est à la surface, mais au fend est la décomposition exhalant des miasmes pestilentiels.

J'écris ces réflexions, je pourrais dire ces observations, en ayant là sous les yeux des centaines de détenus, dont quelques-uns, sans doute, appartiennent aux rangs du peuple, dont la plupart, assurément, grossissaient hier le flot impur de la populace.

Attitude, visages, accents, discours; tout le prouve. • Mon regard se porte-t-il sur eux, aussitôt il s'en détourne • s'en est-il détourné, aussitôt il s'y reporte. Ainsi, quand on poursuit un problème difficile à résoudre, l'esprit s'en éloigne pour y revenir, il y revient pour s'en éloigner.

Je me demande :

Pour tous ces hommes du peuple qu'a-t-on fait?

Qu'a-t-on fait pbur rendre les bons meilleurs ?

Qu'a-t-on fait pour rendre moins mauvais les mauvais ?

Qu'a-t-on fait pour détourner du mal et diriger vers le bien l'activité de ces intelligences?

Une instruction saine et judicieuse a-t-elle dardé sur eux ses rayons bienfaisants ?

Non ; on a trouvé que c'eût été dépenser trop d'argent que de dépenser annuellement 3o millions de francs pour l'instruction de 35 millions d'hommes, et l'on n'a pas trouvé que ce fut dépenser trop d'argent que de dépenser 365 millions par an pour entretenir une armée sans but, à une époque où la guerre des tarifs a succédé à la guerre des frontières I *

Républicains , vous avez aujourd'hui le pouvoir ; vous vous en êtes emparés au nom du peuple; il me tarde de voir ce que vous saurez faire pour lui. Je l'aimais trop pour le flatter ; ne l'auriez-vous tant flatté que parce que vous l'aimiez peu ? Vous lui avez prodigué les droits, cela est vrai; mais ne vous abusez point; c'est une issue par laquelle vous n'échapperez point à la nécessité d'accomplir les devoirs qui vous attendent comme la juste expiation de votre présomption.

LES CÛNSPIRATEUES.

Prison de la Conciergerie, juillet 1848.

La République imposée à la France le 24 février par la crainte de la guerre civile, la République a des ennemis de deux sortes :

Des ennemis dont elle n"a rien à redouter :

Des ennemis dont elle a tout à craindre.

Les ennemis dont elle n'a rien à redouter, ce sont ceux qui conspirent contre elle dans Pespoir de relever le trône en ramenant les uns la branche aînée, les autres la branche cadette des Bourbons, les troisièmes le neveu de l'empereur Napoléon.

Les ennemis dont elle a tout à craindre, ce sont ceux qui conspirent, h l'ombre de son nom, l'accaparement de tous les emplois, de toutes les positions, de toutes les influences; ce sont les affamés de la veille, qui, semblables à l'égoïste décrit par Champfort, n'hésiteraient pas à mettre le feu à toute la France pour se faire cuire deux œufs.

Les premiers souhaiteraient d'affermir la République, qu'ils n'auraient pas autrement à s'y prendre.

Les seconds voudraient la détruire, qu'ils ne sauraient faire mieux.

Ainsi l'on voit éclater souvent entre les mains du chasseur et du soldat inexpérimentés l'arme à la force de laquelle ils n'ont pas su proportionner la charge.

Deux mois de dictature, quatre mois de règne ont suffi aux républicains pour réhabiliter devant riiistoire et devant l'Europe, non seulement la monarchie de 1830, mais encore la monarchie de 1815; non seulement Louis-Philippe, mais encore Charles X; non seulement M. Guizot, mais encore M. de Polignac.

La liberté n"est qu'une loculion dangereuse, là où n'existe point la sécurité.

Le suffrage universel n'est c{u'un espoir déeu là où il n'aboutit qu'à Timpuissance de résoudre aucune question.

Le riche a cessé de l'être, et le pauvre est plus pauvre que jamais.

Le travailleur sans travail, après une révolution qui amis en fermentation toutes les passions, toutes les illusions d'une nation de 35 millions d'àmes, est un abîme dont la profondeur est encore inconnue, un danger plus grand que tous les dangers déjà mesurés.

Désormais, de quoi voulez-vous que la République de 1848 puisse accuser les royautés de 1815 et de 1830?

Que pourraient reprocher les onze dictateurs du 24 février aux neuf ministres du 29 octobre?

Le canon des 23, 24, 25, 26 et 27 juin, qui a retenti si douloureusement dans les rues de Paris, leur a annoncé à Londres et à Bruxelles leur amnistie.

Ils peuvent revenir et aller déposer leurs cartes chez M. le premier président Séguier.

Oui, d'accusé M. Guizot peut se faire accusateur, et demander à MM. Arago, Lamartine et Ledru-Rollin : — Qu'avez-vous fait de la France que je vous ai laissée? Vous disiez que la France était abaissée; — elle est déshonorée ! Vous disiez que le peuple était oublié ; — il est sacrifié ! Vous disiez que la fortune publique était dilapidée; — elle est ruinée! Vous disiez qu'entre mes mains le pouvoir était tombé dans Texcès; — entre vos mains il est tombé dans tous les excès! Vous disiez que je sommeillais dans un optimisme coupable; — à quel criminel optimisme n'avez-vous pas été arraché le 23 juin par les feux roulants de Français

tirant les uns sur les autres ! Vous disiez que 4a liberté était trop restreinte ; — elle n'existe plus !

Ceux-là qui, en si peu de temps, ont amené un tel état de choses, relevé M. Guizot abattu, réhabilité ses collègues, glorifié la royauté, ceux-là sont les vrais conspirateurs.

Je propose donc de ces deux choses l'une :

Ou que la République les bannisse à perpétuité ;

Ou que la Monarchie les fasse ducs et rétablisse en leur faveur l'hérédité de la pairie, les dotations et les majorats; car il était impossible de s'y mieux prendre pour la ramener

Prison de la Conciergerie, juillet 1848.

Le 24 février, ils ont proclamé la République.

Ils l'ont proclamée sans droit et avant d'avoir consulté la France.

La France, librement consultée, n'eût pas proclamé la République.

Par la crainte d'allumer la guerre civile s'explique un passif assentiment.

Elle se fût contentée de l'abdication du roi Louis-Philippe et de la régence de M™® la duchesse d'Orléans; elle se fût contentée de moins encore : elle se fût contentée d'un changement de ministère et d'une réforme électorale.

C'est ce qu'attestera l'histoire !

Le 24 juin, juste quatre mois après, jour pour jour, les républicains de la veille mettaient Paris en état de siège.

Us faisaient revivre l'ancien régime de la presse, contre lequel ils n'avaient discontinué de protester.

La liberté individuelle était outrageusement violée.

L'mviolabilité de domicile avait cessé de protéger les moins suspects.

La doctrine de la complicité morale était ressuscitéc.

Le gouvernement républicain n'avait déjà plus rien à envier au gouvernement monarchique : lui aussi avait son Dupoty.

Un écrivain trop indépendant pour participer jamais à aucun complot, trop laJiorieux pour n'être pas patient, était odieusement, illégalement, irrégulièrement, arbitrairement arrêté, conduit à la Conciero;erie et mis au secret.

Un journal existant depuis douze années, comptant plus de 60,000 abonnés, faisant vivre plus de 900 travailleurs, représentant une valeurde plus de deux millions, appartenant à vingt propriétaires, ayant au trésor public un cautionnement de 100,000 francs, versant dans les caisses de l'État plus de 800,000 francs par an, était supprimé.

Il était supprimé sans jugement, sans condamnation.

Le canon tonnait, le sabre régnait.

Le général Cavaignac était chef du pouvoir exécutif.

On n'avait pas la gloire, on avait le despotisme.

Le sang inondait les rues.

Les hôpitaux débordaient de blessés, les prisons regorgeaient de prisonniers.

La désolation était dans toutes les familles, la ruine dans toutes les maisons, Peffroi dans tous les regards.

Le crédit de l'Etat était épuisé.

L'épargne du travailleur, du pauvre, leur était retenue.

La France était en voie de banqueroute.

Enfin la civilisation tout entière était en question.

Pour accomplir une telle oeuvre, quatre mois, jour pour jour, heure pour heure, avaient suffi.

C'est que l'ignorance, impuissante à organiser, est expéditive à détruire. Il faut lui rendi'e celte justice.

0 républicains de la veille ! — ce nom vous restera dans l'histoire; ce sera la flétrissure qu'elle imprimera à votre impuissance du lendemain.

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