‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 125 sur 199 · BON SENS, BONNE FOI · texte numérisé non relu

BON SENS, BONNE FOI

Prisûu de la Conciergerie, juillet 1848.

Bon Sens, Bunne Fui : ce sont les deux extrémités du fil (ju'il faut s'appliquer à saisir en toute question qu'on ne sait comment résoudre, en toute complication d'où l'on ne sait comment sortir.

Ce que la Bonne Foi n"a pu dénouer, le Bon Sens le démêlera.

A l'union fiaternelle du Bon Sens et de la Bonne Foi, il Bst peu de difficultés qui résistent.

La Bonne Foi fait la force et le Bon Sens le succès.

Duplicité, Génie ont été les deux coins de toute grande politique dans le passé ; Bonne Foi, Bon Sens seront les deux coins de toute grande politique dans l'avenir.

La politique tend h se simplifier :

De peuple à peuple la politique ne peut plus se tramer comme elle se tramait de gouvernement à gouvernement.

Rapidité des communications, chemins de fer, navigation à vapeur, facilité des échanges, accélération du service des postes, télégraphes électriques, publicité de la presse, nuiltiplicité des tribunes sont des ressorts nouveaux dont la puissance ne tardera pas à faire abandonner les ressorts du vieux coche politique.

Toute politique est sinq)le lorsqu'elle est droite. Plus elle est droite, plus elle sera grande.

Toute politique esl simple lorsqu'on ne la complique pas par des rouages inutiles, des rivalités imaginaires, des défiances injustes, des craintes exagérées. >

Toute politique est facile dès qu'elle est simple. Il faut la rendre simple pour la rendre facile.

Le moyen de la rendre facile, c'est de la réduire à ces termes : Bon Sens, Bonne foi.

Le Bon Sens en fera la solidité ;

La Bonne Foi en fera la grandeur.

Le moyen de la rendre simple, c'est de ne jamais mettre en contact deux principes qui s'excluent ; c'est de ne pas mêler le faux au vrai sous les noms de transaction ou de transition; c'est de ne pas croiser les régimes. Les régimes qu'on croise ne produisent que des gouvernements bâtards, précaires et stériles.

L'aristocratie est un régime ;

La démocratie est un régime ;

La bourgeoisie n'est pas un régime ; elle a tous les inconvénients de l'aristocratie et de la démocratie, elle n'a aucun de leurs avantages.

Ce n'est pas le privilège, et ce n'est pas le droit.

Ce n'est pas l'égalité, et ce n'est pas la grandeur.

C'est la mobilité, et ce n'est pas le progrès ;

C'est la résistance, ce n'est pas la stabilité ;

C'est la paix armée, ce n'est pas la paix ;

On n'est pas avec les rois ;

On n'est pas avec les peuples ;

C'est l'isolement !

C'est l'impuissance !

Par ces deux derniers mots s'expliquent la situation déplorable de nos finances, malgré trente années de paix européenne, et le peu de solidité de deux royautés constitutionnelles renversées en trois heures, l'un^ après l'autre.

Rien de plus radical cl de plus conserva leur que le Bon Sens.

Le Bon Sens est radical ; car, ce qu'il veut, c'est la réforme de tous les abus, l'abandon de toutes les erreurs,

Le Bon Sens est uonservateur ; car, ce qu'il veut, c'est la ■^conservation de tout ce qui concourt essentiellement à la durée des sociétés, au bien-être des peuples, au progrès de la civilisation.

Rien ne rive plus élroitement la prudence à l'audace que la Bonne Foi.

La Bonne Foi, toujours sûre d'elle-même et de l'avenir, n'ayant jamais à craindre que la perfidie la trahisse, que la vérité la condamne, peut tout oser. C'est le droit écrit dans la conscience.

Bon Sens f t Bonne Foi : ces deux mots résument tous les préceptes de Franklin, tous les actes de la vie de Washington. Ils sont toute ma science.

On s'est étonné de la justesse de mes prévisions ; en effet, elle a dû, en plus d'une circonstance, paraître étonnante à ceux qui n'observent les hommes et les événements qu'avec des yeux prévenus ; si j'ai été clairvoyant, le mérite en appartient tout entier h ces deux instruments d'une précision rigoureuse : le Bon Sens, la Bonne Foi, instruments dont l'astronomie politique se sert trop rarement.

En m'exprimant ainsi, je ne me vante pas ; je vante seulement le Bon Sens, la Bonne Foi.

DÉFAILL.\iNOE DES JOURNAUX EN JUILLET 1848.

A M. Eugène Pelletan. rédacteur du bie.\-public.

12 juillet 1848.

« Je lis dans le Bien public :

« On assure que M. de Girardin a renoncé, du moins quant à présent, à faire paraître la brochure justificative qu'il avait annoncée ; les conseils de ses amis l'en auraient dissuadé. »

» Je ne compterais pas sur le souvenir de nos anciennes relations, que je compterais sur la loyauté de votre hospitalité pour tlonner place à la rectification suivante.

» La brochure dont vous parlez n'est nullement une brochure « justificative, » par cette raison souveraine que je n'ai à me justifier de rien. Je n'ai été accusé de rien ; de quoi donc aurais-je à me justifier ?

» En 1834; M. Armand Marrast a publié, à sa sortie de prison, une brochure intitulée : vingt jours au secret.

» J'ai fait comme M. Armand Marrast (quel chemin plus sûr pouvais-je suivre !) ; n'ayant pas en prison un meilleur emploi de mon temps, j'ai écrit l'histoire de ma captivité sous ce titre : journal d'un journaliste au secret.

» Cette brochure est imprimée, tu'ée ; elle aurait déjà paru si Ton ne fût venu me dire que l'on craignait que la jour-

DÉFAILLANCE DES JOURNAUX EN Jl'ILLET. 309

née du vendredi 14 juillet , anniversaire de la prise de la Bastille, ne se passât pas sans quelques troubles nouveaux.

» Ces craintes sont-elles fondées ? — Je l'ignore, mais on a fait à ma plume le dangereux honneur de lui attribuer une si grande importance, que j'ai dû différer la publication de mon modeste récit jusqu'au jour où l'azur politique permettra d'espérer un lendemain sans orage.

» En agissant ainsi, je reste fidèle à mes antécédents ; un seul mot de M. le général Cavaignac , le 24 juin, eût suffi pour que la Presse se renfermât dans le silence aussi longtemps que l'eut jugé nécessaire le nouveau pouvoir exécutif. On n'en a jamais appelé en vain à mon patriotisme. Qui le sait mieux que vous ? »

A M. Evgène Pelletai).

13 juillet 1843.

» J'aurais pu, à la rigueur, laisser passer, sans la relever, cette expression -.justificative, appliquée à la brochure dont vous avez bien voulu parler ; mais je ne saurais me dispenser de protester contre les lignes suivantes, par lesquelles vous faites précéder l'insertion de ma lettre :

a Nous recevons une lettre de M. Emile de Girai'diu. En la publiant, nous ne pouvons que répéter ce que nous avons déjà dit sur son emprisonnement. Nous eussions désiré que cette mesure eût été plus complètement expliquée. Nous pensons donc que I'expiation personnelle de M. de Girardin doit avoir épuisé les rigueurs de la justice, que le pouvoir exécutif lèvera prochainement le séquestre du journal, et restituera ainsi à de nombreux ouvriers leUr pain et à plusieurs propriétaires leur fortune. »

» Ces lignes sont un jugement.

» D'un ami et d"un ancien collaborateur, moins que de tout autre, je ne saurais l'accepter.

« J'ignore si « j'ai épuisé les rigueurs de la justice » et je ne m'en informe pas ; mais ce que je sais parfaitement, c'est que je n'ai rien à expier!

» Dès le 2o février, j'ai prévu et fait tout ce qui était en moi pour prévoiiii le 25' juin, triste revers d'une grande médaille.

» Jour par jour, j'ai montré les conséquences de toutes les fausses mesures et de toutes les promesses inconsidérées qui ne devaient et ne pouvaient aboutir qu'à des désastres et à des déceptions.

» Ma critique a surtout été préventive ; l'événement est toujours venu me donner malheureusement raison, et mes prévisions n'ont fait que devancer les votes de l'Assemblée nationale.

» Jamais, ni dans ma pensée ni dans écrits, je n'ai confondu la République avec les républicains qui la mettaient en péril. Encore aujourd'hui, je ne les confonds pas.

» La République est une forme de gouvernement, j'en apprécie les difficultés et les avantages ; je n'ai pas attaqué la forme, j'ai attaqué seulementles hommes; je les ai attaqués politiquement et non personnellement; mais, eussé-je manqué envers eux de justice et d'impartialité, que ce pouvait être un motif de saisir un ou plusieurs numéros de la Presse, et de provoquer contre moi une condamnation : c'était le droit des dépositaires du pouvoir fortement armés par la législation de la Monarchie ; mais ce n'était pas un motif pour suppiimer, sans jugement, un journal qui représentait une propriété importante, la seule fortune de veuves et d'orphelins mineurs, et qui faisait vivre un nombre considérable de personnes aujourd'hui sans travail et sans pain.

» Cette atteinte si grave au droit de propriété est un fait sans exemple, sous l'Empire, sous la Restauration, sous le Gouvernement de 1830, et que ne justifie nullement l'état de siège, dont les lois ont marqué les limites. Je dois m'abstenir et je m'abstiens de qualifier ce fait dans un journal qui n'est pas le mien; j'ai voulu seulement rétablir ici la vérité des situations.

» Si j'eusse conmiis un délit de presse, on me l'eût fait connaître, et il eût été déféré aux tribunaux; puisque je ne

"•^sr^pÉ'^a'*aÉI

Page 1