LA LIBERTE
bien-être, de mûrir sa raison, de développer en lui tout ce qu'il y a de noble et de grand, de l'initier progressivement à la pratique de la Liberté; d'abord la révolution qui vient de s'accomplir n'eût pas éclaté, car il n'y a pas d'effet sans cause; mais, eût-elle éclaté, elle eût été sans périls, car elle eût trouvé le sillon ouvert et préparé à recevoir la semence.
La Liberté légalement illimitée n'a rien qui nous effraie; nous ne craignons que la Liberté accidentellement prématurée.
Et, si nous la craignons, ce n'est pas pour nous, mais pour elle-même, parce que toute Liberté qui mène à l'anarchie ramène le despotisme.
Prenons-y bien garde !
Ne nous défions pas de la Liberté, mais sachons en régler l'exercice de telle sorte que nous lui donnions le temps de se développer, de pousser des racines et de porter des fruits.
Toute Liberté nouvelle est comme le jeune arbre qu'on vient de planter; elle a besoin dun tuteur qui la préserve et la fortifie.
Il n'y a de durable et de féconde que la Liberté progressive ; les libertés brusquement improvisées sont toujours violemment emportées.
L'Histoire est là pour l'attester 1
Aussi, n'avons-nous jamais cessé d'insister sur la nécessité d'accomplir les réformes destinées h prévenir les révolutions.
C'est une justice qui nous est rendue.
Mais, malheureusement, le jour des réformes s'est laissé devancer par l'heure d'une révolution.
Révolution profonde qui ne peut que marcher en avant, qui ne saurait marcher en arrière !
Alors qu'il eût été possible de jeter, sur le torrent démocratique, un pont aux arches nom'jreuses et solides, qui en eût rendu la traversée sûre et facile, on a perdu un temps précieux, après lequel on courrait désormais en vain.
Aujourd'hui, qu'y a-t-il à faire?
Constnlor le péril ; non pour reculer devant lui, mnispour le surmonter.
Reculer devant lui, ce serait Taggraver.
Plus d'une victoire mémorable a été gagnée par des recrues qui n'avaient jamais vu le feu.
A défaut de la Liberté progressive, de la Liberté mûrie, il faut donc accepter bravement la Liberté improvisée, la Liberté prématurée.
Tous les libertés, sans exception d'une seule, doivent être proclamées sans hésitation.
Liberté individuelle ; — plus d'abus de la détention préventive ;
Liberté d'association et de réunion; —plus d'autorisations préalables ;
Liberté de l'enseignement ; — plus (rajournements;
Liberté des cultes ; — plus trinterdiclions ;
Liberté de la presse ; — plus de cautionnements ; .
Liberté de Pimprimerie ; — plus de brevets;
Liberté des théâtres; — plus de privilèges;
Liberté des professions ; — plus de restrictions ;
Liberté sans exceptions, comme sans limites! Tel est le drapeau (jue nous arborons; tel est le drapeau sous lequel nous invitons à venir se placer tous ceux qui ont vigueur, activité, intelligence, talent, désir de s'élever, espoir de se distinguer; en moins de mots, tous les forts et tous les capables, tous ceux qui ne comptent que sur eux-mêmes.
Laliberté d'' association et de réunion! Elle va, s'écrie-t-on avec effroi, donner naissance à une multitude de clubs! Oui, sans doute; mais comme on ne saurait^l'empêcher, ce qu'il y a de plus sage à faire, c'est de s'y préparer. C'est à la vérité de s'armer pour combattre énergiquemenl l'erreur, c'est aux intérêts' menacés à se liguer pour se défendre.
La liberté de renseignement ! Elle ne tardera pas, si l'on en croit l'Université, à transporter entre les mains du Clergé le monopole de l'instruction ! — Nous n'en avons jamais rien cru, nous le croyons aujourd'hui moins que jamais.
Laliberté des cultes! Elle va ressusciter les autels de
LA LIBERTÉ. il
l'abbé Cliàtcl ol de tous les plagiaires à la suite I— C'est uu danger que nous redoutons peu. La pente qui nous entraîne n'est pas celle du schisme, c'est ])lutôt celle de l'indin'érence en matière de religion.
La liberté (le la pix'sse ! Di's (ju'elle n'aura plus les cautionnements pour barrière, elle comptera bientôt autant de journaux (|u"on a arraché de pavés pour en former des bar*ricades ! — Mais, en Angleterre, il n'y a ni cautionnement. ni droit de poste, ce (jui n'empêche pas le Times d'cxercei" une véritable souveraiiu'lé. Et puis, quand les journaux nouveaux, tels (pie le Peuple constituant, fondé par M. l'abbé de Lamennais, nous forceraient, par la concurrence des idées et des cfiioPts, à redoubler d'eflbrts et d'idées , où donc serait le mal? Le public et les abonnés. n'auraient qu'à y gagner. Tant pis pour nous si n(;us n'avons de notre côté ni la force, ni le droit. Nous aurons mérité notre sort.
La liberté de l'imprimerie ! Toni le monde pourra donc i mprimer?— En Angleterre, tout le monde a ce droit, à la seule Condition d'apposer son nom au bas de tout imprimé sorti de ses presses. 11 n'y a pas d'impiimeries privilégiées, mais aussi il n'y a pas (rimprimcries clandestines. Cela n'empêche pas (pi'il n'y ait de très grandes imprimeries très prospères.
La liberté des théâtres! Y pensez- vous ? iMais lisez donc tout ce ([ui a été dit sur cette question à toutes les époques oîi elle a été discutée à la tribune législative! — La liberté des théâtres existe en Angleterre et aux États-Unis d'Amérique ; mais n'exislàt-elle nulle part, que ce ne serait pas encore pour nous une raison de craindre qu'il se fondât trop de théâtres, et que les pièces ne fussent pas censurées. La liberté des théâtres n'offre pas plus de danger que la liberlé des journaux. C'est ce que nous sommes prêts à démontrer.
La liberté des professions ! Tout gouvernement est un levier. Pour qu'un levier soit fort, il faut qu'il ait un point d'appui. Le point d'appui scia-t-il le môme pour la République française de 1848 que pour le gouvernement consti-
tutionnel de 1830? Telle est la question. Est-ce que, par hasard, le nombre des écrivains, des artistes, des savants, des avocats, etc., est limité par ordonnances?
Résumons-nous. Toute forme de gouvernement a ses conséquences. Ce qui caractérise le despotisme, c'est le privilège ; ce qui doit caractériser la République, c'est la liberté. Nous voulons la République, donc nous voulons la liberté sans exceptions comme sans limites. La Liberté n'empêche pas les supéi'iorités de se produire. Existe-t-il une loi qui défende d'avoir le génie de Lamartine ou le savoir d'Arago, le pinceau d'Ingres ou le ciseau de Pradier?
On disait autrefois : Noblesse oblige; nous dirons maintenant : Liberté oblige .' Eh bien! soil. •
LA rOLlTIQl'E DE L\\YLA^1R
i mars 1848.
Le Gouveriu'iiu'iU jinnisuire se compose de onze membres.
Les intentions loualjles dont ils sont animés ne sont pas douteuses.
Le zèle qu'ils déploient est incontestable.
Si, s'étant donné beaucoup de mal, ils n'ont pas fait encore beaucoup de bien, la cause en doit être attribuée :
Au défaut d"unité. qui paralyse ce pouvoir presque dictatorial :
A la mauvaise distribution du travail.
Sans unité, point d'ordre, désordre, contre-ordre.
Sans distribution judicieuse du travail, d'immenses efforts et de minimes résultats.
Le Gouvernement provisoire a débuté par une faute, faute grave, celle d'un cumul de fonctions qui l'énervé.
Ses membres auraient dû borner leur tache, et faire de leur temps trois parts :
La première, donnée à l'étude et à la solution de toutes les questions importantes et urgentes ;
La seconde, consacrée à la réception de toutes les députa tions ayant des vœux ou des griefs à exposer ;
"La troisième, réservée au repos, car le repos est nécessaire aux méditations fécondes.
Il aurait du y a\i)ir incompatibilité de /a /f entre les hautes fonctions de membres du gouvernement provisoire et toutes les fonctions secondaires, même celles de ministre secrétaire d'État provisoire.
Le l)on sens l'indiquait.
La République, le régime nouveau, ne doit pas être tellement à court d'hommes, qu'il fût impossible d'en trouver, pour former des ministres secrétaires d'Étal, qui ne fussent pas en même temps membres du gouvernement provisoire.
On avait le choix entre deux; mesures :
On pouvait réduire le nombre des membres du gouvernement provisoire. Deux hommes qui délibèrent font moins de travail, et de travail utile, qu'un seul qui conçoit et qui agit. Or, ce qui est vrai pour deux est bien plus vrai encore pour quatre, et pour onze que pour huit. Plus on est, moins on fait. Exemple : les deux Chambres législatives que nous avons vu fonctionner depuis trente années.
Si l'on ne voulait pas réduire le nombre des membres du gouvernement provisoire, l'on pouvait facilement et utilement réduire h trois le nombre des ministres secrétaires d'État, en les faisant assister par quarante ou cinquante directeurs généraux étant aux ministres ce que sont les colonels au général de divisinn qui commande un corps d'armée.
Un ministre secrétaire d'État centralisant dans ses mains tous les services publics ;
Un ministre secrétaire d'État centralisan dans ses mains toutes les branches des revenus public
Un ministre dirigeant ayant dans ses attributions : la présidence du conseil d'État et celle des conseils supérieurs de l'armée, de la marine, de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, les relations exttrieures, la police générale, les télégraphes, la statistique universelle, les encouragements publics et les récompenses nationales, l'imprimerie, la presse et la librairie.
La centralisation n'est pas centralisée.
«Lopins grave reproche a adresser à notre centralisation » administrative; ce n'est pas l'argent qu'elle coûte, mais » le temps précieux qu'elle gaspille; ce n'est pas d'être » excessive, mais d'être insuffisante ; c'est de n'avoir pas » une force d'impulsion proportionnée à l'étendue de sa » vaste circonférence ; c'est de ressembler à une magnifi- » que usine qui serait mise en mouvement par un moteur » trop faible. Sans contredit, Paris est bien le siège dé » toutes les grandes administrations publiques, mais elles » y sont éparses, rien ne les relie fortement les unes aux » autres ; les moyens qu'elles ont de communiquer et de cor- » respondre entre elles sont lents et mal établis ; il n'y a pas » de solidarité, conséquemment pas d'unité dans la pensée, » pas d'harmonie dans Taclion ; c'est un faisceau qui n'a » pas de lien : la centralisation enfin n'est pas centralisée.
» Si le nombre des ministères était réduit à trois, rien » n'empêcherait qu'on les réunît dans un vaste palais ad- » ministratif, où tout serait combiné pour que les ministres » pussent, sans se déplacer, conférer entre eux à tout ins- » tant du jour, pour qu'il n'y eût aucune perte de temps, » pour que le travail se fit avec la plus grande célérité, la » plus grande économie, la plus grande simplicité do moyens.
» Ce palais ou cet atelier. le nom n'importe guère, n'aurait » pas besoin d'être immense, car un petit nombre d'eni- » ployés, judicieusement choisis, honorablement rétribués, » constamment surveillés, vaut infiniment mieux qu'un » grand nombre de commis qui ne sont pas surveillés et qui » sont insuffisamment payés {}). »
11 y a dix ans que nous insistons sur l'accomplissement de celte importante réforme.
Une précieuse occasion de l'entreprendre se présente ; qu'on ne la laisse pas échapper.
Peut-être ne la retrouvera-t-on jamais I
On a heurté à la fois aux deux écueils.
(1) Souvelle claisification des attributions minislérielles, .ivec cette épigva- 'pV:e : SIMPLIFIER, par M. Emile «le Girardin. 1839.
Ainsi s'explique pourquoi il ne s"est guère fait encore que des proclamalions.
Mais déjà le peuple s'impatiente et dit : Moins de proclamations et plus d'actes ! Assez comme cela de proclamations. On s'y perd! Assemblez-nous! assemblez-nous! ne différez pas plus longtemps l'appel à la nation et le manifeste h l'Europe !
On lui répond :
Mais le gouvernement provisoire , mais la République française ne datent que du 2i février ! A peine si huit jours se sont écoulés.
Le peuple est bref et logique ; il va toujours au fait par le chemin le plus court ; il réplique : Mais sept jours ont suffi pour que le monde sortit du chaos, et, pour avoir été fait vite, il n'en a pas été pour cela moins bien fait.
Le peuple a raison.
Le prétexte tiré du temps est un mauvais prétexte, et à force de l'alléguer toujours, les gouvernements impuissants l'ont tant usé qu'on ferait bien de le déclarer hors de service.
Les bonnes e,t les grandes choses se font vite: il n'y a que les petites et les mauvaises choses qui se font lentement.
Dix-sept ans n'ont pas sulfi pour fonder le gouvernement de 1830.
Trois heures ont suffi pour le renverser.
C'est, dit-on. qu'il est plus facile de détruire ((ue d'édifier.
Erreur! il est tout aussi facile d'édifier que de détruire, de repaver les rues que de les dépaver. Seulement, il faut savoir comment s'y prendre.
La faute dans laquelle sont tombés les membres du gouvernement provisoire, est la faute qui fait tomber tous les gouvernements.
Ils sont descendus dans les détails au lieu de les dominer.
Aussi, que font-ils?
Au lieu d'organiser, ils désorganisent.
Déjà le discrédit monacc do les atteindre.
C'est un devoir pour nous de les en prévenir, nous qui voulons fermement, sincèrement que InRépublique française sV'tal)lisse, s'affermisse, grandisse.
Les membres du gouvernement provisoire, enfermés et quelque ])eu aliuris, ne savent guère ce qui se passe en dehors de l"HùleI-de-YiIle. Il importe donc que la vérité leur parvienne au travers de la foule qui les assiège.
Qu'ils commencent par se bien pénétrer de cette maxime consacrée par deux révolutions accomplies en six jours: Le peuple ne juge plus les gouvernements sur leurs intentions, il les juge sur leurs actes.
Donc, des actes et non plus des intentions.
Multiplier les pmmesses, c'est les affaiblir. Il vaut mieux en tenir une seule que d'en renouveler cent.
Multiplier les promesses, co n'est pas calmer les défiances, c'est les accroître.
La làcbe du gouvernement provisoire était simple, parce qu'elle était grande.
Nous craignons qu'il ne l'ait amoindrie en la compliquant.
Il n'avait ii faire qu'une seule chose : Proclamer les vœux légitimes du peuple, s'en rendre l'écho en France, en Europe, 'dans le monde entier.
Pour cela, une seule proclamation suffisait.
Cette i)i(iclamalion . en voici, non pas les termes, mais le sens :
PHO.IET DE MANIFESTE.
Ri';PUB!.iOt;E FRANÇAISE.