L. VALETTE
AUX ABONNÉS DE LA PrCSSe.
31 juillet 1848.
Autrefois, c'était l'usage que Pauteur, s'adressant à ses lecteurs, les appelât Amis.
Permettez-moi de vous donner ce nom sans hésiter. Pourquoi hésjterais-je? Est-ce que les liens d'amitié et de confiance qui existent entre l'abonné et le journal ne sont pas infiniment plus étroits que les liens d'amitié et de confiance qui existent entre le lecteur de hasard d'un livre de ren-
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contre, lecteur et livre l'un à l'autre inconnus? Est-ce qu'un grand nombre d'entre vous ne sont pas depuis dix ans les fidèles dépositaires de toutes mes pensées, les sympathiques témoins de toutes mes luttes? Est-ce que je ne compte pas par milliers les lettres où ils m'expriment les sentiments de l'adhésion la plus vive dans les termes les plus flatteurs ? Est-ce que ce n'est pas votre opinion que je reflète? Est-ce que ce n'est pas le sceau de vos convictions qui fait ma force ?
Plus était grande votre confiance dans le journal qui vous manque, et plus facilement je m'explique votre ardente et légitime impatience.
Croyez-le, je n'ai rien négligé pour que la Presse recouvrât sa liberté le jour où la mienne m'a été rendue.
Grâce à la rumeur publique et aux journaux des départements, je les en remercie, vous avez su comment le même arrêté mit la Presse sous les scellés et jeta son rédacteur dans un cachot.
Mais ce que vous ignorez encore, c'est qu'il n'a pas été permis à nos collaborateurs de vous transmettre le moindre détail, de vous donner aucune explication. Ce n'est qu'à grand'peine et au prix des sollicitations les plus pressantes qu'ils ont obtenu la tardive autorisation, l'insigne faveur de vous faire parvenir ce petit avis : « Que nos abonnés veuil- » lent bien prendre patience quelques jours encore. Rien » ne nous coûtera pour qu'ils n'aient point à souffrir de » cette suspension. »
Gardez cet avis," ce ne sera pas la pièce la moins curieuse d'un régime qui s'est fondé en proclamant ces paroles si vite démenties : Lo liberté delà presse est le premier besoin (Vun peuple libre I
Puisque la France se passe si facilement de la liberté de la presse, en faudrait-il conclure que déjà la France n'est pas libre ?
Le lundi 24 juillet, il est vrai, les scellés apposés sur les portes des bureaux de la Presse et sur tout son matériel ont été levés, mais en maintenant formellement Imterdiction qui continue de peser sur le journal.
Que puis-je, que pourrais-je encore vous dire?
Ce que vous désirez savoir, c'est quand la Presse reparaîtra. Or, c'est précisément ce que j'ignore et ce que je nai pu réussir à apprendre.
Le 5 juillet, à ma sortie de la prison de la Conciergerie, je mïniaginais que le pouvoir exécutif ayant pris la peine de décacheter et de lire toute ma- correspondance arrêtée à la poste, et s'étant pleinement convaincu que la sévérité de mes paroles ne servait de masque à aucune conspiration, mes presses captives sous les scellés allaient être, elles aussi, rendues à la liberté, et que je pourrais enfin vous expliquer comment s'était faite cette éclipse de publicité qui vous tient depuis trente-sept jours dans l'obscurité la plus profonde.
Illusion !
Dix fois, depuis le o juillet, des interpellations ont dû être adressées au pouvoir exécutif relativement à la mesure qui a frappé votre journal, et dix fois le pouvoir exécutif a obtenu que ces interpellations fussent remises, en déclarant qu'elles étaient inutiles, parce que l'interdiction allait être levée.
C'est de cette manière que le pouvoir exécutif a gagné les vingt-six jours qui se sont écoulés depuis le 6 juillet, sachant bien que chaque journée de retard était une blessure plus profonde qu'il faisait h la propriété de la Presse !
En effet, à quelques exceptions près, tous les abonnements sont des abonnements de trois mois.
Chaque trimestre se compose de six renouvellements : un renouvellement par quinzaine ; or, comme trois renouvellements ont eu lieu depuis la suppression de la Presse^
Savoir :
Renouvellement du 1®"" juillet,
Renouvellement du 15 juillet,
Renouvellement du 1®"" août,
Le moindre chilfre auquel on puisse évaluer la perte des abonnements, c'est à la moitié, c'est-à-dire à plus de 30,000.
Encore trois renouvellements, et il ne restera plus, le
16 septembre prochain, h la Presse, que quel([ues rares abonnés de six mois et d'un an.
On ne saurait mieux, avouez-le, s'y prendre pour confisquer une propriété, ruiner une entreprise et détruire un journal qui avait 68,000 abonnés inscrits sur ses livres, sans y con)prendre le tirage de la vente. La mesure fait honneur à ceux qui l'ont conçue ! Ce sont, à n'en pas doutei*. <les journalistes consommés.
Ce n'est pas tout !
Tandis que l'an confisque ainsi un journal ayant satisfait à toutes les prescriptions des lois les plus rigoureuses, ayant au trésor un cautionnement en espèces de 100, 000 fr.; tandis qu'on ne lui permet même pas d'adresser librement une circulaire à ses abonnés, on laisse paraître sans cautionnement une multitude de journaux amis., qui ont ainsi le plaisir de récolter ce qu'ils n'ont pas eu la peine de semer.
On les laisse paraître sans cautionnement, malgré ces déclarations si formelles de M. Sénard, ministre de l'intérieur, répondant à M. Flocon, dans la séance du 11 juillet :
« Vous nous interpellez pour savoir ce que nous ferons en attendant qu'il y ait un décret ; ma réponse est positive ; nous ferons notre devoir, nous exécuterons la loi. (Longue approbation.)
» Remarquez donc qu'il ne dépend pas de moi plus que de vous de suspendre l'exécution de cette loi... Quand vous nous engagez à dire de ne pas exécuter la loi, de la modifier, de se contenter du quart du cautionnement! mais si nous faisions cela, nous ferions une cho^e illégale, arbitraire (Très bien!)
» En attendant qu'un décret intervienne, nous resterons vous et nous sous l'empire de la loi, et en attendant que la loi soit modifiée, novs ht ferons sévèrement ^ rigoureusement, fidclemeut exécuter... » (Marques nombreuses d'approbation.)
0 liberté! ô justice! ô légalité! ô sincérité des déclaralions ministérielles!
Nul ne croira que le général Cavaignac, « à la hauteur où » des scènes cruelles Vont placée où il ne désirait pas s^éle- » î'cr, où il ne désire pas rester, où les passions ne peuvent » atteindre » (ce sont ses expressions textuelles), ait participé à de telles manœuvres !
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11 est impossible cependant (ju'il les ignore !
Un des propriétaires de la Presse est allé le voir à trois reprises et les lui a fait connaître.
Qn'a-t-il répondu ?
Il a répondu qu'il fallait attendre que l'Assemblée nationale eût voté les deux projets de décrets sur les cautionnements des journaux et les délits de la presse, qui ont été présentés dans la séance du mardi 11 juillet, il y a vingt jours, dans cette séance où M. Sénard, ministre de lïnlérieur, faisait les déclarations rappelées plus haut.
Or, le projet de décret sur les délits de presse n'est que la leproduction des textes en vigueur, sans autre changement que le nom de la République substitué aux mots par lesquels était désignée l'ancienne forme de gouv&rnement, textes invo({ués dans les circulaires et les avis en date du *24juinetdu 6 juillet, émanés de M. le procureur-général (lorne.
Le projet de décret sur les cautionnements, s'il est voté, aura pour effet de fixer à 24,000 fr. le chiffie des cautionnements. Or, la Presse, ayant au trésor un cautionnement de 100,000 fi"., il est difficile de prétendre qu'elle offrira au pouvoir exécutif plus de garanties avec un cautionnement de 24,000 fi*. qu'elle ne lui en présente avec un cautionnement de 100,000 fr., à moins cependant que la République n'ait changé toutes les vieilles lois d'une arithmétique surannée.
Si pour faire paraître un journal nouveau, qui vous eût été adressé jusqu'au jour où la Presse auvml repris son titre, il eût suffi de verser un cautiannement, soit de 2,409 fr. de rentes, aux termes de la loi du 18 juillet 1828, soit de 100,000 fr., aux termes de la loi du 5 septembre 1835, soit de 24,000 fr., aux ternies du projet de décret, je n'eusse pas hésité; mais, à moins d'être au nombre de certains favorisés, de certains privilégiés de la dépendance desquels on est sûr, quand on se présente au Trésor avec un cautionnement de 2,400 fr. de rentes, on vous demande un cautionnement de 100,000 fr. en espèces, et quand vous revenez
avec 100,000 fr. en éciis, on vous dit qu'il y a conflit sur la question des cautionnements entre les deux départements des finances et de l'intérieur, et qu'il faut attendre que le conflit soit vidé ! Il y a un mois que cette raillerie dure ; il y a un mois que, grâce à ce prétendu conflit, on empêche de paraître tout journal dont l'indépendance pourrait être gênante !
A Alger, n'est-ce pas ? on n'eût point fait mieux.
Je vous ai dit qu'un des propriétaires de la Presse était allé voir le général Cavaignac, dont je viens de vous rapporter la réponse évasive ; un autre propriétaire est allé voir le général Lamoricière sans être plus heureux ; un troisième s'est adressé h. M, Belhmont, alors garde-des-sceaux, qui a répondu que cela ne regardait pas le ministre de la justice.
Des délégués des travailleurs de la P)'esse sont allés frapper à toutes les portes ; une seule s'est ouverte devant eux, celle de M. Marie, alors président de l'Assemblée nationale, mais leur tentative est demeurée infructueuse.
Aucune démarche n'a été négligée; toutes les formes de protestations ont été épuisées! Protestation du rédacteur en chef par la voie des journaux ! Protestation sous forme de délibération des propriétaires de la Presse! Protestation sous forme de consultation, à laquelle a adhéré l'élite du barreau de Paris ! Protestation sous forme de supplique adressée par les ouvriers ! Protestation sous forme de pétition déposée sur le bureau de l'Assemblée nationale ! Protestation sous forme d'interpellations annoncées !
Vous le voyez, tout ce qu'il a été possible de tenter a été essayé, mais en vain : ce n'est pas de cela dont il faut s'étonner; il est de l'essence de tout pouvoir de tomber dans l'abus et de se persuader que le droit du plus fort est toujours le meilleur. Ce dont il faut s'étonner, c'est du silence gardé par toute la presse parisienne, à deux ou trois honorables exceptions près. De toutes les manières d'expliquer ce silence inqualifiable, la moins flétrissante est encore de l'expliquer par la peur !
Qiuitre journaux seulement, j'nime à les mentionner, la Patrie, la Gazette de France, VUnivers elVAvenir national ont reproduit ma pétition, déposée le 2o juillet 1818 sur le bureau de l'Assemblée nationale.
Par ce mutisme de la presse parisienne s'expliquent l'indifterencede la tribune, la léthargie de l'opinion et l'impuissance de min isolement.
J'ai- lutté par les seuls moyens que j'eusse en ma possession.
Dès que j'ai pu faire paraître ma brochure, elle a paru.
Dès que j'ai pu réunir toutes mes protestations et les faire distribuera Paris, je l'ai fait.
Si j'avais eu en ma possession un brevet d'imprimeur, une interdiction arbitraire ne m'eût pas empêché de faire paraître la Presse.
Si j'avais été élu représentant du peuple, la liberté de la presse n'eût pas subi cet éternel affront, ou l'on m'eût arraché de la tribune !
Plus quejamais je persiste à croire, avec Chateaubriand, Armand Carrel, Godefroi Cavaignac , que le salut de la France et l'avenir du monde sont dans Pinviolabilité du droit de discussion.
On a donc bien peur de la vérité, qu'on craint tant que je la dise ! On se sent donc bien faible ou bien coupable, qu'il n'est rien devant (juoi on recule pour me condanmer au silence, pour briser cette arme qui s'appelait la Presse !
Amis, restez-moi fidèles, conservez-moi vos sympathies; votre nombre fait ma force, et cette force-là est la bonne, car elle exclut la violence et ne s'appuie que sur le droit.
A M. LE PRÉSIDENT DE l'aSSEMBLÉE CONSTITUANTE.
« Lundi 31 juillet 1848.
« Monsieur le président, » Chaque jour de retard mis à la réapparition de la » Presse est une atteinte nouvelle à celte propriété, une
Yl. 3<;
» source de réclamations, une aggravation de ruine. Je ne » m'étonne donc pas que quelques voix, n'ayant trouvé d'é- » cho que dans le Moniteuj- (dont les épreuves servent au » Journal des Débats), aient suffi pour faire renvoyer à )' mardi, au lieu de lundi, les interpellations, déjà différées » de deux jours par suite de l'indisposition de M. le garde- » des-sceaux. Tous les journaux avaient entendu : lundi. » Tous les représentants de mes amis avaient également y> entendu : lundi. Ce sont eux certainement qui ont mal » entendu ! Je ne réclame pas ; je me borne à constater le » fait : il est bon que tous les faits s'enregistrent, afin que » tôt ou tard la vérité apparaisse.
» Salut et fraternité ne se disant plus, si j'en juge par le » Moniteur, je termine, n>ansieur le président, i ar la nou- » velle formule :
» Salut fraternel. »
6 août 1848.
Supy)rimée sans motifs, la Presse reparaît sans conditions.
L'interdit qui l'avait frappée le dimanche 23 juin, à trois heures, a été levé ce soir dimanche 6 août, à cinq heures.
Elle reparaît après une suspension qui a duré quarantedeux jours; suspension prononcée sans jugement, sanscondanmation ; suspension qui n'a pu se proposer qu'un seul but : la ruine et la chute d'un journal dont aucune considération n'avait pu faire fléchir l'indépendance et mentir le langage.
Qualifier un tel acte, ce serait l'affaiblir.
L'histoire le jugera !
La Presse reparaît, n'ayant sollicité aucune grâce, contracté aucun engagement, conservé aucun ressentiment.
La Presse, depuis qu'elle existe, a toujours enseigné que la générosité était la politique de la force.
C'est un principe, c'est une conviction qu'elle n'a laissé
échapper aucune solennelle occasion de proclamer. Les dates suivantes sont là pour l'attester : 1837, formation du cal)inel qui a mérité le nom i,dorieux de ministère de l'amnistie; 1839, condamnalion-Rarbès; 1840, condamnation- Lamennais; 1841, condamnation-Dupoty ; 1844, flétrissure in)primée aux visiteurs de Belgrave-Square ; 1846, pétition du prisonnier de Ham, demandant qu'il lui soit permis d'aller recevoir le dernier soupir de son père expirant; 1847, vote de la majorité condamnant les cent députés qui avaient assisté aux banquets réformistes...
Mais, s'il nous est facile d'oublier l'acte par lequel laPresse a été supprimée le dimanche 2o juin 1848, en même temps que son rédacteur en chef était arrêté, conduit en prison, mis au secret, il ne nous est pas aussi facile de l'expliquer.
Pourquoi M. le général Cavaignac a-t-il supprimé hi Presse? — Nul journal n'avait jjlus eflicacement contriinié à l'élever à la hauteur de la haute situation de chef du pouvoir exécutif, car nul journal n'avait plus énergiquement concouru à la chute, malheureusement tardive, de la commission dans laquelle s'étaient perpétués cinq des onze membres du gouvernement provisoire.
Pourquoi M. le général Cavaignac a-t-il fait arrêter le rédacteur en chef de la Presse .'^— Nul écrivain n'avait donné, par la fermeté de ses convictions et la direction de ses études, des garanties moins douteuses de son dévouement ;i l'ordre, indissolublement uni ;i la liberté.
Dans la Presse du dimanche 2o juin, ni le droit ni l'utilité de la mise de Paris en état de siège n'avaient été combattus, pas même contestés. Si le régime du sabre y était ([ualifié de « despotisme, » il y était en même temps qualifié de « bienfait. »
• Aussi personne ne s'est-il mépris sur les motifs occultes mais réels d'un acte qui ne trouvait sa justification ni dans le passé de la Presse ni dans les nécessités de l'état de siège.
Assurément, ce n'est pas la Presse qui se fût opposée à la
ISâN.
mesure du désarmement, car, depuis fiualre mois, pressentant et prédisant ce qui est arrivé, ce journal avait été le seul à insister chaque jour et sans relâche sur l'imprudence et l'inconséquence de mettre des armes aux mains de tous, quand le suffrage universel venait de donner à chacun le droit et le moyen de traduire ses opinions, ses vœux, ses griefs, par le choix significatif du mandataire le plus capable de les représenter. Les lugubres journées des 23, 24, 25 et 26 juin étaient bien faciles à prévoir ! Il n'y avait qu'à se souvenir de cette fameuse journée du 21 avril, où le gouvernement provisoire s'était montré resplendissant de la joie d'avoir fait défiler devant lui 400,000 baïonnettes (1); déplorable prologue d'un lamentable dénoûment !